LA NOBLESSE REPOUSSE TOUT PROJET DE RÉDICTION
nombre de gentilshommes se reprochaient d'avoir consenti trop facilement à enregistrer les derniers chapitres avant que la question de la réduction de la noblesse eût été tranchée ('). De plus, la noblesse avait rédigé un mémoire particulier où, à propos de quelques articles du chapitre IV, elle s'élevait dans les termes les plus amers contre d'Aiguillon, contre les 83, contre le clergé et le tiers. Ogier et d'Agay avaient inutilement essayé d'en faire rayer ce qu'il contenait de plus offensant {^)\ l'injui^ieux mémoire avait été envoyé à Versailles, où il avait produit l'impression la plus défavorable et la plus pénible (^) : et il venait de parvenir à la connaissance du clergé, qui s'en était vivement indigné; h grand' peine les évêques de Saint-Brieuc et de Vannes avaient-ils obtenu de leur ordre qu'il attendit jusqu'à latin de l'enregistrement du règlement pour réfuter cette attaque; et le bruit courait même que le clergé n'avait pas attendu si longtemps pourfairede son côté un mémoire sanglant contre la noblesse. C'est dans ces circonstances délicates que les Etats entendirent le 27 mars lecture des décisions du roi sur leurs itérali-. ves représentations et sur la réduction de la noblesse. Sa Majesté, allant jusqu'à l'extrôme limite de ses concessions, consentait, à titre provisoire, à ne plus fixer d'époque pour l'admission dans la noblesse et exigeait seulement la possession de biens-fonds dans la province, un revenu d'au moins mille livres, et la qualité de chef de famille, les cadets devenus chefs de famille par leur mariage devant aussi y avoir entrée. Si mitigée qu'elle fut, cette réduction parut encore insupportable à la noblesse, qui en refusa l'enregistrement, et il ne resta plus au gouvernement d'autre moyen que l'emploi de l'autorité. Les Etats se montrèrent de meilleure composition pour les autres articles, d'ailleurs souvent modifiés d'après
(') Leltre de d'Agay, 25 mars, H. 371. — Journal de M. de Calan.
(«) D'Agay, 11 mars, H. 372.
(') Sainl-Florenlin à Ogier, 14 mars; à l'évoque de Saint-Brieuc, 20 mars, 0.464. D'Aiguillon surtout en fut très afTecté. « Vous connaissez sa sensibilité, écrit Mes. » nard à l'évêque de Saint-Brieuc, (12 mars, H. 371) ; je ne peux vous exprimer à » quel point de douleur et d'amertume cette lecture l'a conduit, ni vous rendre les » plaintes et réflexions sur ce qu'il y avait nécessairement un complot entre ses » ennemis jurés et le premier commissaire pour que des inculpations aussi atroces » et aussi audacieuses fussent déposées dans les registres... On veut demander » hautement la suppression de ces articles et satisfaction du commissaire du roi >> qui les a reçus, envoyés, et peut-être plus, dit-on ».
leurs représentations ('), et les enregistrèrent pour la plupart.
Le vendredi suint 1" avi'il, les commissaires du roi firent enregistrer d'autorité les articles restés en souffrance (entre autres ceux qui portaient suppression des tribunes et abrogation de la coutume fâcheuse de laisser destituer les officiers des Etats par le sutlVage d'un seul ordre) et un arrêt du Conseil du 30 mars qui contenait les dernières résolutions du roi au sujet de la réduction de la noblesse. Ils avaient pris des précautions toutes particulières eu vue de cette séance : ils avaient négocié à l'avance avec les plus intluents des gentilshommes et avaient obtenu d'eux que leur ordre restât tranquille : ils le méritaient bien, car ce jour-là même Ogier lui rendait le plus grand service qu'il lui eût encore rendu.
Ou se rappelle que le clergé s'était réservé, lorsque l'enregistrement du règlement serait terminé, de réfuter les doléances de la noblesse en ce qu'elles avaient d'injurieux pour lui. II comptait sur la séance du 1'"^ avril pour faire adopter ce mémoire, déjà tout rédigé ('), et avait le droit d'y compter, car la clôture était partout annoncée pour le lendemain. Ces combinaisons furent dérangées par le plus imprévu des coups de théâtre. Sitôt l'arrêt du conseil mis sur le registre, Ogier prononça brusquement la clôture, sans attendre les formalités ordinaires, sans que les ordres lui eussent envoyé comme de coutume une députation pour l'avertir que leurs affaires étaient terminées, et à la stupéfaction générale de toute l'assistance, sauf des quelques affidés qu'il avait prévenus et grâce auxquels il avait pu obtenii' de cette assemblée frémissante un dernier jour de tranquillité. IHiis il se rendit seul avec un secrétaire, aussi secrètement que possible ('), au
(') Ainsi, par exemple, l'article 5 du chapitre X, qui reconnaissait le droit aux procureurs généraux syndics de faire opposition devant le roi, mais non pas au Parlement, fut retiré. Le roi déclarait simplement dans sa réponse qu'il en maiii' tiendrait l'exécution et annulerait tout ce qui pourrait y être contraire. Il n'y paraissait guère, puisqu'il reculait devant l'enregislrement de cet article désagréable.
(') Selon M. de Calan, c'est d'Aiguillon lui-même qui en auiail élé l'auteur. Ce mémoire (H. 372) fait l'apologie du duc d'.Mguillon et du nouveau parlement, affirme que le départ du commandant serait pour la Bretagne une perle immense, que la plus grande partie de la noblesse le pense elle-même, qu'elle le dir.nt, si ses membres étaient entendus séparément, et il exprime une vive indignation de ce que le premier commissaire, envoyé pour rétablir et mainlenir l'union entre les trois ordres, ait eu la complaisance de se charger d'un libelle aussi taux,
(3) Lettre d'Ogier, 2 avril, H. 371.
CLÔTIRE PRÉMATURÉE DE l'aSSEMBLÉE 51 I
greffe des Etats, pour y faire subir au mcmoire de la noblesse certaine radiations que Saint-Florentin avait expressément ordonnées ('), ne voulant pas qu'il restât trace d'attaques aussi déplacées contre le commandant, le clergé et le tiers. Ainsi fut esquivé un double péril, car le calme de la noblesse n'eût certainement pas duré si elle avait eu connaissance, en pleins Etats, des mutilations subies par son œuvre et de la réplique du clergé.
11 était grand temps que cette tenue prit fin, sans quoi l'événement risquait fort de donner un rude démenti aux assurances optimistes que chaque courrier d'Ogier et de l'évêque de Saint-Brieuc apportait à la cour. Un plus long tête-àtête du commissaire du roi et de la noblesse eût certainement amené le conflit, retardé à grand'peine par des complaisances et des manœuvres de toute sorte. Cependant le bastion pouvait se déclarer satisfait des résultats de cette tenue : sïl avait dû accepter le règlement, il ne l'avait subi toutefois que modifié et gravement altéré dans son article essentiel : il avait profondément ébranlé le duc d'Aiguillon : il avait ravivé l'agitation parlementaire, détruit toute confiance dans la durée de l'état de choses présent, et surtout il avait fourni des arguments redoutables à ceux (et ils étaient nombreux) qui soutenaient dans le conseil et à la cour qu'on n'aurait jamais la paix en Bretagne tant que d'Aiguillon y commanderait, et que l'envoi d'un chef populaire et sachant se faire aimer était le seul moyen d'y pacifier les esprits (^). « De quels » mal heurs votre province n'est-elle pas encore menacée, disait » la noblesse dans ses représentations au roi, si ce même chef » revient y commander avec une puissance sans bornes et de » nouveaux ressentiments! » Rien n'était plus habile que ce langage adressé à un gouvernement divisé, affaibli, lassé de la lutte, et qui devait être nécessairement tenté, en Bretagne comme ailleurs, de sacrifier, pour avoir la paix, ses plus signalés et ses plus dévoués défenseurs.
(') Lettre du 29 mars, 0. 464.
('^) C'est ce que l'évêque de Saint-Brieuc répétait à tous les échos. M"^* du Defland l'entendit un jour, chez M™* d'Aiguillon mère elie-mènïe, raconter toute l'histoire de la dernière tenue : elle en conclut que l'ordre ne serait jamais rétabli en Bretagne tant que d'Aiguillon y commanderait, et qu'il faudrait y envoyer le duc de Penthièvre pour tenir les prochains Etats et y rester jusqu'à ce que la paix lût bica alTcriiiie (Lellro h l'abbé Barthélémy, 11 mars 1768).
I^c retour dOgier lui digne de son arrivée. Ce ne sont partout que députalions , harangues, félicitations, expressions d'une reconnaissance délirante (jui se manifeste en prose et en vers. Lamballe le compare à Plamininus, restaurateur de la liberté des villes grecques. A Rennes, douze jeunes fdies vêtues de blanc viennent lui apporter des fleurs, des rafialchissemcnts, et un mémoire pour le rappel de l'universalité; deux laboureurs lui présentent un mémoire contre la corvée. La foule amassée crie : Vive le roi, vive Ogier, vive notre ancien parlement! Le chevalier de la Chalotais lui présente présidiai, avocats, procureurs, huissiers, perruquiers, tout le ban et l'arrière-ban de Tarmée parlementaire. Le bAtonnier Even vient en bel habit de velours déclarer que si l'ancien Parlement n'est pas rappelé, ils seront tous ruinés et obligés de quitter la ville. Deux femmes du peuple s'écrient : « Monseigneur, nous vous demandons le Parlement, car, sans » lui. nous mourrons de faim ! » (') Ogier fait bon accueil à tout ce monde, promet ses bons offices, assure qu'il rendra compte au roi de leurs désirs, et quitte la province, la laissant dans une fermentation plus grande que jamais, fermentation que le gentilhomme breton reconnaît, mais qu'il compare *( à celle que le printemps excite dans la nature, qui la fait sortir de l'état de mort où les frimas de Ihiver l'avaient réduite, pour la rendre à une nouvelle vie ». Puis, après avoir si bien travaillé à ruiner l'autorité du roi en Bretagne, il revient à la cour où il reçoit du duc de Choiseul un accueil des plus flatteurs, et où il recommande vivement au roi, pour leur bonne conduite pendant les Etals, des hommes comme MM. de Montmuran, de Guerry, de Pire et de la Fruglaye.
Les ennemis de d'Aiguillon poussèrent un long cri de triomphe et ouvrirent immédiatement la brèche contre ceux qui lui étaient attachés. Des bruits circulèrent avec persistance du prochain rappel de l'universalité, du départ de d'Aiguillon, du retour de M. de la Chalotais, et l'on commença même à parler des réjouissances publiques qu'il faudrait faire le jour de sa rentrée triomphale (*). Le Parlement se sentit ébranlé, et un redoublement de mauvais procédés
{•) Journal du commandeiiieiil, VI, p. 413. (*) Robien à Cuiiiac, 29 avril 1768.