‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 138 sur 174 · SITUATION CRITIQUE DU BAILLIAGE · texte numérisé non relu

SITUATION CRITIQUE DU BAILLIAGE

put l'avertir du triste sort qui l'attendait. « J'ai vu, raconle » l'abbé de TronjoUy ('), à la suite des Etats extraordinaires » de Saint-Brieuc, les personnes qui devaient me marquer la » plus vive reconnaissance me prouver la plus afTreuse ingra- » titude : j'ai fait rendre des arrêts dont dépendait la fortune » de quelques nobles de la province, lesquels suppliant chez » moi avant l'arrêt m'ont méconnu après avoir réussi : j'ai » vu le bas palais me refuser les égards dus à mon rp.ng, » quoique par les rapports des procès je lui aie va.u en moins » de quatre mois plus de 1,700,000 livres... J'ai vu mes » amis craignant de me voir et de me parler en public, afin )) de n'être pas désagréables à leurs concitoyens, mes parents » me fuir, m'abandonner, et des ecclésiastiques vertueux » m'approuver en particulier et me blâmer en public, » Si dans ces circonstances critiques et décourageantes le Parlement osa juger comme il le fit dans l'affaire du poison, il fallait bien que l'innocence de Clemenceau et l'imposture de Canon fussent plus claires que le jour, car dans le sein même de la compagnie les progrès de l'opposition se manifestaient par des symptômes évidents. Le 26 avril, après une séance extraordinairement tumultueuse où, si l'on en croit le gentilhomme breton on n'entendait que les B... et les F... retentir sur toutes les lèvres, il ne se trouva que deux voix de majorité (16 contre 14) pour rejeter une proposition de demander au roi le rappel de l'universalité : il ne s'en serait pas trouvé si M. de Trévéïirégat n'était accouru de Paris et M. de Quéhillac de Redon. Saint-Florentin eut beau prévenir la compagnie que de nouvelles démarches seraient inutiles et ne pourraient que déplaire à Sa Majesté, l'affaire fut reprise quinze jours plus tard, et il y eut cette fois, tant les amis du bastion avaient énergiquement travaillé, 22 voix pour écrire, contre 13 pour ne pas le faire. La majorité comptait, il est vrai, un certain nombre de membres qui ne s'y étaient joints que pour provoquer de la part du roi une assurance de sa résolution irrévocable de ne jamais rappeler les exilés (") : mais ces démarches n'en faisaient pas moins un effet déplorable et four-

(*) Ainsi Desnos des Fossés, de la Brelesclie, de la Bourbansais, de Brilhac, de Kéranroy, des Cogncls, de Tronjolly, furent cette fois de l'avis d'écrire : personne cependant ne redoutait plus qu'eux le rappel de l'universalité.

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Hissaient des arguments à tous ceux qui avaient intérêt à faire croire au prochain retour de l'universalité.

Aussi le parti de la grève générale l'emportait-il de plus en plus dans le bas palais. Les huissiers s'abstenaient de toutes fonctions et ne faisaient que rire d'un arrêt (14= mars) par lequel la cour leur enjoignait d'être plus exacts à observer leur règlement de 1078. Les procureurs imitaient leur inaction : le Parlement fit comparaître devant lui leur syndic Faverot, qu'ils avaient élu en remplacement de Desnos, parce que celui-ci avait refusé de se prêter aux volontés de son corps lors du passage d'Ogier, et quatre autres membres de la communauté, les semon(;a, cassa plusieurs de leurs délibérations, et enjoignit à l'un des leurs, Gédouin, trop strict observateur de la consigne de ne rien faire, d'occuper pour le compte d'une certaine dame de la Botinière, plaideuse endurcie, qui aimait encore mieux plaider, même devant le bailliage d'Aiguillon, que de renoncer à son plaisir favori et qui ne trouvait point de procureur pour lui prêter son ministère. Cette lutte à coups d'arrêts, de mémoires, de requêtes, se prolongea plusieurs mois sans résultat bien sensible : il aurait fallu, pour mettre les procureurs à la raison, en supprimer une trentaine, donner une punition exemplaire, comme le demandait Le Prestre, à ceux d'entre eux qui- apportaient à Versailles les requêtes et protestations de la communauté, liquider les offices des conseillers démis, et prouver par des actes l'inébranlable résolution où l'on était de maintenir quand même le Parlement nouveau : et le ministère était bien loin de suivre une semblable politique.

La foudre commen(;ait même à tomber sur les serviteurs les plus dévoués du commandant, et, comme il était naturel, le plus en vue de tous et le plus détesté fut frappé le premier. On a déjà deviné qu'il s'agit d'Audouard. Il fut brutalement destitué par d'Agay de sa place de subdélégué, le 20 avril 17()8, sous prétexte qu'il aurait, pendant les Etats, ouvert un paquet adressé par l'intendant à un de ses secrétaires et contenant les représentations de l'ordre de la noblesse, qu'il aurait comnuniiquées aussitôt à Le Prestre et à Fontelte (').

(') La correspuiuliinco de M. de Fontclle ne menlionne pas ce fait. En le supposant exact et en jugeant aussi sévcrementqu'on le voudra l'indiscrétion d'Audouard,

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Audouard demanda un mois de délai pour terminer les afi'aires courantes et pallier aux yeux de ses collègues la honte de cette révocation. Non seulement cette grâce lui fut refusée, mais encore le suisse qui gardait la porte de l'intendance eut ordre de ne plus l'y laisser entrer (*). Aussitôt une foule d'ennemis surgit contre cet homme, devant qui, selon le pamphlétaire, chacun tremblait et dont personne n'osait se plaindre. Les officiers de la milice bourgeoise écrivirent le 13 mai au duc de Penthièvre pour solliciter sa destitution : quatre jours plus tard, il fut proposé à la commission intermédiaire de nommer un autre correspondant. Ces deux démarches n'eurent, il est vrai, aucun succès (^), mais il était déjà fort grave qu'elles eussent été tentées. Rien ne prouvait plus clairement l'affaiblissement du crédit de d'Aiguillon, Nul frein maintetenant ne pouvait plus arrêter ses ennemis, et, quant h ses amis, la certitude de la défaite devait nécessairement de plus en plus en diminuer le nombre et décourager leur zèle.

D'Aiguillon le comprit facilement. Les derniers incidents démontraient clairement que l'opposition bretonne était plus compacte, plus ardente que jamais, et qu'il fallait moins que jamais compter sur le ministère. Les prochains Etats, s'ils étaient tenus par lui, semblaient devoir être intraitables. Depuis longtemps déjà il demandait comme une grâce d'être relevé de fonctions aussi pénibles; et il ne fit sans doute que répéter en 1768 ce qu'il avait déjà dit en 1760, 1762 et depuis. Mais deux circonstances nouvelles firent que ce langage fut alors entendu: ses ennemis le jugèrent assez compromis pour que son maintien en Bretagne ne leur fût plus nécessaire : les autres ministres, qui avaient cru entrevoir la possibilité de mettre fin, par un changement de personnes, à des troubles dont ils étaient fatigués et inquiets, le jugeaient de leur côté

ne doit-on pas juger plus sévèremeut encore la conduite de 1 intendant qui se faisait ainsi le porte -parole des ennemis de l'autorité royale"?

(') Audouard à d'Agay, Carré, p. 553.

(-) Le gouvernement continuait à rendre pleine justice à Audouard, tout en n'osant gère le proléger. « Il ne m'est jamais revenu que de bons témoignages du » sieur Audouard, écrit Saint-Florentin à Penthièvre, le 15 juin (0. 464). J'ignore •> quelles sont les raisons qui ont pu déterminer d'Agay à lui ôter sa subdélégation » mais je sais que les différents ordres qu'il a été chargé de faire exécuter dans ces » derniers temps lui ont attiré beaucoup d'ennemis auxquels on paraîtrait le sacri- » fier s'il était privé de toutes ses places. Le zèle et l'intelligence avec lesquels il » s'est conduit paraissent devoir le mettre à couvert d'une pareille mortification ».

assez compromis pour que son maintien fût dangereux. Lorsque, en août 1708, crAiguillon envoya sa démission de son commandement de Bretagne, sa détermination se trouva ainsi satisfaire et lui-même et ses adversaires et Saint-Florentin ('). C'est en Bretagne que cette retraite de d'Aiguillon causa le plus de regrets. Il y avait de chauds amis, gravement compromis pour sa cause. Sa retraite les laissait exposés sans défense aux vengeances d'un parti implacable dans ses haines. La troisième lettre du gentilhomme breton dépeint, à cette foudroyante nouvelle, les Audouard, les Minihy, les Raudin, les Anneix, les Bourdelière, pâles, les yeux hagards, accusant le ciel et la terre : M™*^ de Saint-Luc tombant évanouie et sans connaissance : la vieille présidente de Francheville parcourant ses appartements, tenant d'une main la lettre fatale, de l'autre un mouchoir qu'elle arrose de ses larmes et poussant des hurlements épouvantables : les ci-devant assez politiques pour affecter rindiderence en public, et dévorant en secret la fureur et la rage dont leur âme était remplie, tandis que le peuple faisait éclater son allégresse. Le fait est que son départ allait mettre dans une situation singulièrement difficile quiconque avait consenti à servir sa politique. « Nous souhaitons, écrit l'évêque de Rennes à Mesnard le » 10 septembre, que la démission du duc d'Aiguillon, protec- » teur déclaré de tous les sujets fidèles et zélés pour le bien, » n'apporte pas de plus grands préjudices aux intérêts du roi : » mais nous ne pouvons vous dissimuler que la fermentation » des esprits depuis cette époque est si grande, et la persé- » cution si déclarée entre tous ceux qui se sont montrés invio- » lablement attachés au service du roi et de la province, que » plusieurs n'envisagent plus d'autre parti à prendre que » d'abdiquer aussitôt qu'ils le pourront toute connaissance

(1) Les libelles eux-mêmes présentent sa démission comme volontaire, tout en insistant sur ce fait qu'elle lui a été imposée par la gravité des circonstances. La troisième lettre du gentilhomme breton le fait parler « du parti forcé qu'il a pris de donner sa démission, sa position étant intenable dans les circonstances. » Dans une lettre du 11 juillet (Cf. p. 3), d'Aiguillon afllrme bien nettement son intention de ne plus revenir en Bretagne : <> Je suis toujours, dit il, avocat consullant, et » compte bien fort que je ne serai plus autre chose. C'est le meilleur rcMe à jouer » dans la circonstance présente. SI les partis déterminés ne réussissent point, c'est » toujours la faute de l'exécuteur, on rejette tout sur lui, et pendant qu'il se tue, on » est tranquille, on dort et on va à l'Opéra ». (Bib. de Nantes, ms. 672, pièce 4).

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» des affaires publiques ». Ce jour devait venir en cfl'et, mais moins vite que lévèque ne le pensait peut-être. Le départ de d'Aiguillon n'était pas une disgrâce et il exerçait encore à Versailles assez d'influence, non pour inspirer au ministère la fermeté nécessaire, mais pour retarder quelque temps encore l'heure des irréparables faiblesses. Il conservait la lieutenance générale du comté nantais, il avait donc toujours un certain rôle à jouer en Bretagne, et était tenu au courant des affaires de la province par les amis et correspondants qu'il y avait laissés. Les libelles affectèrent même de prétendre que son pouvoir, pour être dissimulé, n'en serait que plus étendu et plus redoutable, et on publia de prétendues lettres de lui, fabriquées ou altérées par des mains aussi perfides qu'habiles, où sa résolution d'intriguer s'exprimait de la manière la moins détournée (^). On ne considérait donc pas la lutte comme terminée : elle ne pouvait l'être au gré des ennemis de d'Aiguillon, que le jour où ils auraient détruit son Parlement, chassé ses amis, et tiré de lui une vengeance éclatante dont ils pouvaient commencer à entrevoir la possibilité.

{}) « J'ai, comme vous savez, un très grand nombre d'amis dans l'Eglise, fait-

» on dire àd'Aigullion dans des lettres adressées à M. de Villeblanche et àLePreslre » de (Ihâteaugiron, prêts à tout entreprendre pour mes intérêts... Le tiers mefournit >' aussi des créatures, et j'espère par leur moyen l)raver la noblesse, où j'ai encore » des partisans qui ne sont pasoisifs....et nous pourrons achever de lui ôter jusqu'à » l'ombre de liberté que lui laisse le règlement qu'elle a déjà accepté en partie ».

Avec une noirceur extrême, on cherchait à tirer parti du mécontentement que d'Aiguillon ne pouvait pas ne pas avoir des ministres pour le brouiller avec eux, et notamment avec son oncle. On répandit le bruit que ses émissaires devaient demander aux prochains Etats le changement du secrétaire d'Etat de la province, et on affecta de plaider chaleureusement la cause de ce ministre contre lequel on n'avait pas eu auparavant assez d'injures. « Une pareille démarche n'est pas dans » le cœur des Bretons, dit la Réponse inslnictive : elle ne peut exister que dans le » désir et la volonté de d'Aiguillon. Cet homme que les liens du sang et de la » reconnaissance ne sont pas capables de retenir ne cherche qu'à mettre le feu par- » tout: il sacrifierait parents, amis, il se sacrifierait peut-être lui-même, pour venir » à bout de ses projets. Si la province de Bretagne a eu le chagrin de voir émaner » du ministère des ordres durs et rigoureux, une expérience de bien des années l'a » convaincu que le ministre avait été trompé.... Dès qu'il sera désabusé des » impressions désavantageuses qu'on lui avait données et qu'il cessera d'être » séduit, (elle a lieu de croire) qu'il lui rendra la tranquillité et sera le premier à » lui procurer les avantages et les douceurs que mérite une province fidèle ».

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