RÉCEPTION EMTHOUSIASTE DU DUC DE 'DURAS
pas besoin d'ailleurs d'invoquer les liens qui l'attachaient à la Bretagne pour faciliter sa tâche; étant le successeur de d'Aiguillon, il était, de prime abord, l'idole de ses futurs administrés. Le gagner par toutes sortes de démonstrations d'affection; semer des fleurs sous ses pas; s'étudier à lui faciliter la besogne autant qu'on avait pris soin de la rendre impossible à d'Aiguillon, à condition, bien entendu, de ne lui laisser que les apparences de l'autorité et d'en garder pour soi les bénéfices: telle était la tactique qui, ayant si bien réussi à l'égard du président Ogier, devait naturellement être employée aussi envers le nouveau commandant. Il est convenu qu'on lui fera fête, qu'on l'acclamera comme le libérateur de la Bretagne, comme l'homme choisi par la bonté du roi pour rendre à une province infortunée l'union, le calme, la félicité et le plus grand des biens, l'amour d'un prince qu'elle n'a jamais cessé de chérir. Tous les corps s'apprêtent à tenir ce langage; les orateurs officiels préparent leurs harangues, les faiseurs de mémoires taillent leurs plumes, les poètes invoquent la muse (') : c'est au bruit des vivats et des acclamations,
(') Citons seulement comme échantillon de cette verve poétique la chanson qu'on chantait à Saint-Brieuc lors de l'entrée du duc de Duras :
Quel tintamarre et quel tumulte!
Quels cris perçants, quels chants joyeux!
A qui rend-on ce nouveau culte?
Quel est ce nouveau fils des dieux?
C'est l'envoyé de notre Prince,
C'est notre nouveau commandant, reli, relan
Si désiré dans la province
Ran tan plan, tambour battant.
Ces vifs transports de notre zèle
Diront à la postérité
Combien chez le Breton fidèle
Duras est un nom respecté.
Quel plus flatteur panégyrique
Pour notre nouveau commandant, reli, relan
Que cette allégresse publique
Ran tan plan, tambour battant.
L'opulence dans notre ville Reparaîtra par ses bienfaits ; Nous goûterons dans cet asile Les fruils de la plus douce paix.
Jurons tous de l'aimer sans cesse ; Le cœur est un petit présent, reli, relan Mais c'est toute notre richesse Ran tan plan, tambour battant.
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au milieu d'innombrables panégyriques en prose et en vers, que le duc de Duras va faire son entrée dans la province.
Défense lui a été faite de recevoir, défense a été faite de lui envoyer d'autres députations que celles qui sont de tradition; mais, de part et d'autre, on s'inquiète peu de mécontenter Saint Florentin. Hévin et du Sel des Monts, qui sont accourus à sa rencontre à Vitré et qui le devancent ii Rennes, l)ul)licnt qu'il écoutera chacun avec plaisir, et Duras, de son côté, a soin, sous prétexte des difficultés de la route, de retarder le moment de son passage, primitivement fixé à une heure très matinale. Aussi, dès la première apparition du cortège, y a-t-il une foule innombrable, accourue jusque chez Le Grand, greffier du présidial, où un déjeuner a été préparé ])our les notabilités du parti. Le présidial, iNL de Coniac en tête, les avocats, les procureurs, les huissiers, les juges de police, les officiers de la milice bourgeoise, les étudiants en droit (') s'y sont donné rendez-vous. Les honneurs de la journée furent pour M. de Coniac auquel une lettre assez sévère de Saint-Florentin (6 nov.) venait d'apprendre qu'il était compromis en haut lieu, et qui avait enfin compris l'impossibilité de retarder davantage une évolution depuis quelque temps méditée. Il réussit h étonner la Bretagne entière par son ingratitude, comme à la charmer par son éloquence. A la stupéfaction générale, il adressa au duc de Duras un des discours les plus véhéments qui aient jamais été prononcés contre d'xAiguillon : « Nos maux, dit-il, sont parvenus à leur » comble par des actes de pouvoir trop souvent répétés... » qui tendent à anéantir l'heureux accord de l'autorité et de » l'obéissance et à faire succéder l'empire de la crainte à » celui que les bontés du roi et notre amour pour sa personne » sacrée doivent toujours obtenir sur nos cœurs et nos volon- » tés... Les Bretons ne craignent ni les exils ni les cachots, » ils craignent uniquement de déplaire à leur souverain. Ils » voient avec douleur que pour le maintien de l'autorité on
(') Cependant le prévôt des étudiants en droit, Duporial, fils du maire de Tréguier, un partisan déclaré du duc d'.\iguillon, refusa d'aller haranguer le duc de Duras. On fil ces vers sur son compte :
Excusez-moi, Messieurs, de mon entête , De refuser de faire au duc un compli i '
Le Prestre le défend et comment passer (
Bon chien chasse de race et mon père est Jean f '
SALM-FLORElNTJiN SE LASSE DE SOUTENIR LE PARLEMENT 523
» perpétue les troubles de cette province, que l'on sème la » division entre tous les citoyens, que l'obéissance se trouve » placée en opposition avec les lois et les constitutions les » plus respectables. Ils voient avec douleur les esprits s'aigrir » par les punitions et les plaintes qu'elles occasionnent for- » mer de nouveaux délits. Réunir les hommes pour se haïr, » pour se craindre, établir entre eux l'inimitié, la défiance, » ce n'est faire ni leur bonheur ni celui du souverain, c'est » déchirer la société, c'est en bannir les vertus sociales; la » force de l'autorité doit-elle donc naître de la discorde éta- » blie entre les sujets?». On applaudit k outrance ce langage inattendu et tout le monde de s'ébranler à la suite de Duras jusqu'à la place Sainte-Anne où il doit changer de chevaux. Là, devant une foule plus épaisse encore, Even, bâtonnier des avocats, Boudicr, syndic des procureurs au Parlement, Vaubruan le Masson, syndic des procureurs au présidial, Bienassis, premier des huissiers du Parlement, Fitty, doyen des échevins du bureau servant, Guichard, juge de police. Gazon, le plus ancien officier de la milice bourgeoise, se succèdent à la portière du carrosse et débitent chacun leur compliment, où le rappel de l'universalité, bien entendu, n'est pas oublié; puis la femme de Deslongrais le Masson, suivie de trois autres femmes de procureurs, fend la foule et prononce un long discours où il est dit et répété que tout ce peuple immense meurt de faim à cause de l'absence du Parlement. Pendant ce débordement d'éloquence, le canon est tiré par ordonnance des juges de police, le tocsin se fait entendre et l'horloge de la ville est détraquée (8 déc. 1768 ('). Saint-Florentin, en apprenant ces événements, se borna à exprimer à d'Agay et à Duras des regrets qui étaient à peine des reproches et fit entendre au Parlement qu'il ne devait compter que sur lui-même pour venger sa majesté outragée. « Quant aux entreprises faites par le siège de police, écrivit- » il à Le Prestre, et à la désobéissance des écoliers à vos » ordres, je ne vois pas pourquoi le Parlement n'en prendrait )) pas connaissance, ni quelle crainte vous devez avoir de » demandes en cassation qui ne manqueraient pas d'être » rejetées dès qu'elles seraient mal fondées ». Encouragés
(') Rapport de-Le Minihy, H. 633; lettre de Rennes du 9 déc, H. 369.
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par celte mollesse ('), les llennais poursuivirent Duras de leurs compliments et de leurs doléances jusqu'à Saint-Brieuc, où les Etals devaient être encore réunis, et des députations des procureurs, des avocats et des juges de police ne tardèrent pas à affluer dans cette ville, faisant des extrémités aux- (juelles était réduite la ville de Rennes, de sa misère, de sa dépopulation, de sou afflictiou, les descriptions les plus patliéli(jues cl les plus exagérées ('^).
Le but du gouvernement, dans l'assemblée qui allait s'ouvrir, était d'imposer l'exéculion du règlement et d'obtenir l'accession de la noblesse aux délibérations prises sans elle à la fm des Etats de 1766. On comptait l'amener à ce sacrifice en ne lui défendant pas d'adresser des mémoires sur l'administration de la justice en Bretagne, sous la condition que ces mémoires ne continssent pas de personnalités et que l'expédition des affaires n'en fût point retardée. On se réservait de suspendre la réponse du roi jusqu'à ce que les affaires les plus importantes fussent terminées, et alors on signifierait cette réponse « qui ne pourrait que confirmer ce que Sa Majesté a mainte fois déclaré de ses intentions » (^). Quant à la province, elle entendait, au contraire, empêcher l'exécution du règlement, exclure M. de Cargouët, contraindre le gouvernement au rappel de l'universalité. Ses batteries étaient déjà toutes dressées. Plusieurs communautés violèrent, dans la désignation de leurs députés aux Etats, l'arrêt du H juin 1763 (*); celle de Rennes, en élisant pour député Lemoine, affecta en même temps d'écrire sur ses bulletins le nom de son maire, Hévin, alors sous le coup d'une
(') Il n'y eut d'exccplion que pour Ilévin, qui fut mandé en cour pour rendre compte de sa conduite; en cas de refus de sa part, il devait être conduit au Mont- Sainl-Micliel. Il ne vint pas et se déroba aux recherches des cavaliers de la maréchaussée. (Lettres de Saint-FIorenlin, 11 et 13déc. 1768, 0. 464).
(2) Les rapports de Raudin donnent à ces allégations un démenti catégorique.
" Jamais, écrit-il le 5 fév. 1769, il ne s'y est donné autant de bals et de repas
» Les traiteurs, les marchandes de modes, les coiffeuses, ne peuvent suffire à tout » ce qu'on leur commande et tout se vend aux marchés aux plus hauts prix. » Il n'y avait que le bas palais qui fût misérable, et il l'était par sa faute.
(■*) Instruction secrète pour les Etats de 1768, H. 374.
(*) Saint Florentin laissa faire. Il écrivait à l'évêque de Saint-Brieuc (15 déc, 0. 464) : <■ Je pense comme vous que tant que l'arrêt du conseil subsistera, il doit » ôtre exécuté. Mais ne serait-il pas à craindre qu'en voulant actuellement enpres- » ser l'exécution, cela n'allum.àt du feu dans les Etats et ne leur donnât l'idée d'en » demander la révocation? >i