‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 144 sur 174 · ADJUDICATION DES FERMES · texte numérisé non relu

ADJUDICATION DES FERMES

Feignant crignorer le prix offert par Millet, il s'en fit répéter le chiffre (7,650,000 1.), sur l'invitation de M. de Pire fils qui avait escaladé les bancs de la noblesse pour venir lui parler à l'oreille : aussitôt, sous prétexte qu'il y avait bénéfice par rapport au bail précédent (7,135,000), il déclara que son ordre était d'avis d'adjuger les fermes à Millet. C'était pour la province une perte de peut-être 200,000 livres, car Gratien aurait vraisemblablement porté ses offres jusque-là ('), mais c'était pour le duc de Duras la délivrance d'un poids énorme. Il fit ce jour-là pour la première fois connaissance avec la véritable physionomie des Etats de Bretagne, et, si porté qu'il fût à imputer tous les événements fâcheux à d'Aiguillon et aux jésuites, il ne put pas ne pas être indigné dans le fond de son cœur de la turbulence et des mauvais procédés de la noblesse. « Si c'est ainsi qu'on traite ceux qu'on aime, disait- » il, comment donc traitait-on ceux qu'on n'aimait pas ? Je M vois bien que d'Aiguillon avait raison et que tout ce que » l'on m'a dit était vrai » (^). Les choses avaient été portées à un tel excès que le lendemain quelques gentilshommes proposèrent, parait-il, qu'on députât aux commissaires du roi pour leur exposer que les désordres de la veille étaient le fait des externes, et pour demander que l'entrée des Etats leur fût dorénavant impitoyablement refusée.

Ces événements étaient d'autant plus fâcheux qu'en ce moment même surgissaient d'autres sujets de troubles. La réponse de Saint-Florentin au mémoire des Etats pour le rappel de l'universalité, longtemps gardée secrète parce qu'elle ne leur donnait pas entière satisfaction, avait dû enfin leur être communiquée, et elle contenait entre autres choses la phfase suivante : « Si le roi a changé l'administration de la justice, » la province ne doit en accuser que les magistrats qui, par » l'abandon volontaire de leurs charges, par leur résistance » aux ordres réitérés de Sa Majesté pour les leur faire repren- » dre, enfin par le refus constant de se prêter à tous les » arrangements proposés pour leur en faciliter les moyens, » l'ont forcé à la réduction dont se plaignent les Etats : ce- » pendant Sa Majesté se réserve de statuer sur les moyens

(') Un des correspondants de d'Aiguillon assure même qu'il serait allé jusqu'à huit millions (H. 633).

(^) Rapport envoyé de Saint-Brieuc à d'Aiguillon, 18 fév., H. 633.

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» possibles de procurer la meilleure administraiion de la » justice, et si les magistrats qui l'ont mécontentée méritent )) par leur soumission de redevenir utiles à son service, je ne » doute pas qu'ils ne la Irouvent disposée à leur donner des » preuves de sa confiance ». En même temps, on apprenait la levée des exils, d'abord de plusieurs des démis, et, quelque temps après, de tous, à la seule exception des six auxquels avait été fait le procès. C'était assez pour achever de jeter le découragement dans le bailliage, pas assez pour satisfaire les Etats qui voulaient le rétablissement immédiat de l'universaliié, et qui, froissés de quelques-uns des termes de la lettre de Saint-Florentin, en refusèrent l'inscription sur leurs registres. Tout cela entretenait l'agitation des esprits et enlevait beaucoup d'influence à ceux des gentilshommes qui recommandaient le calme et la sagesse par tactique. Visiblement, le groupe intransigeant tendait à reprendre le dessus : M. de Pire fils, l'àme du parti modéré dans le bastion, perdait tous les jours de son influence : le triumvirat qu'il formait avec MM. de Guerry et de Rosnyvinen était surnommé ironiquement le pacte de famille : c'était à d'autres, MM. de Guales, de la Bédoyère, du Sel des Monts, que passait la direction de la noblesse. La séance du 18 février, où, à propos des fonds à faire pour la Société d'agriculture, il fut (juestion de la destitution de Busson, secrétaire de cette Société, coupable d'avoir été le médecin du duc d'Aiguillon, fut si vive que l'évèque de Saint-Brieuc jugea prudent de lever brusquement les Etats. Celle du 22, où les ordres se trouvèrent d'avis contraire, la noblesse voulant qu'on nommât aux pensions avant de nommer les commissions, le clergé et le tiers tenant pour l'ordre inverse, reproduisit les scènes les plus tumulteuses du passé. Deux jours après, nouvel orage à propos des élections à la commission intermédiaire, le clergé ayant maintenu sur la liste de ses élus quelques-uns de ses membres les plus haïs pour des services rendus à l'ancien commandant, comme l'évèque de Rennes, les abbés de Saint-Luc, de Saint- Aubin et de Cornulier. La nomination de l'abbé de Saint- Aubin, notamment, fut accueillie par la noblesse avec de véritables cris de rage. Duras ne s'attendait pas à ce coup : il avait fait la propagande la plus acharnée contre lui (car il ne se faisait nul scrupule de pratiquer, lui aussi, la candidature

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