CLÔTURE DES ÉTATS
» que vous obtiendrez de Sa Majesté le retour de soixante » magistrats utiles et nécessaires à leurs fonctions. Tous les » corps, tous les ordres, tous les tribunaux de la province, à » l'exception de quelques-uns qui en ont été empêchés par » autorité, se sont réunis pour former le même voeu... et si » quelqu'un avait osé élever la voix poVir réclamer contre, » elle aurait été étouffée par celle de la bonne foi, de la «justice et de la raison ». Après quoi Duras triomphant revint à Versailles célébrer les louanges de la noblesse bretonne, démontrer la nécessité du transfert de l'évêque de Saint-Brieuc au siège épiscopal de Rennes ('), insister pour le rappel de l'universalité, et... présenter au contrôleur général, douloureusement surpris, une note de frais formidable, témoignage curieux de ce que coûtait à l'autorité royale, dans tous les sens du mot, la substitution en Bretagne de la politique de la main ouverte ù la politique du poing fermé [^).
Le rappel de l'universalité ! C'était là le refrain que répétaient tous les échos de la province : c'était le mot d'ordre de tous ceux qui le désiraient, et de tous ceux qui, le prévoyant, voulaient paraître l'avoir désiré : c'était le cri général, devenu plus fort et plus impérieux à mesure que les indices de la prochaine capitulation du gouvernement se multipliaient davantage. C'était pour le rappel de l'universalité que les Etats avaient observé une tranquillité relative, pour lui que les flatteries avaient été prodiguées au duc de Duras, pour lui que les insultes redoublaient envers ce petit groupe de fidèles serviteurs qui auraient voulu épargner à l'autorité
(') Lettre de Duras, 17 janvier (H. 369). Ce transfert, auquel l'évêqueDesnos était loin de s'opposer, eut lieu à la fin de 1769, Desnos ayant été nommé à Verdun. (^) Cette session de 1768-69 coûta au roi la somme énorme de 714,353 1., savoir :
Au duc de Duras 505, .353
Au duc de Rohan ..%... 145,000
A l'évêque de Saint-Brieuc. 25,000
Au président du tiers .... 12,000
AM. d'Agay 15,00(J
A la Briffe d'Aniilly 12,000
Celle de 1764-65, qui s'était prolongée pendant six mois, n'avait coûté que 330,000 1. Encore Duras négligea-t-il, lorsqu'il demanda le remboursement de ses frais, de défalquer les 45,000 1. de présent ordinaire fait par les Etats à lui et à la duchesse. Il y eut discussion à cet égard (H. 535) ; on finit par accorder à Duras ce qu'il demandait en l'avertissant de s'imposer une limite à l'avenir.
«)Î0 LA nilKTAGNK ET \Ai Dl C d'aIGLILLO.N
royale celle suprême humiliation, pour lui qu'une propagande etFrénce était faite jusque dans le sein du bailliage lui-même. Le 23 janvier, les elForts de Jouneaux du Breilhoussoux et de Honin de la Villebouquay fils, inutilement combattus par le subdélégué Raudin, avaient déterminé l'envoi d'une nouvelle lettre où le Parlement sollicitait le retour de ses ex-collègues. Un mois après, c'était le tour de la Chambre des comptes de Nantes, ennemie séculaire des Parlementaires, mais entraînée, elle aussi, par l'exemple universel (*). A toutes ces représentations le gouvernement n'opposait qu'un silence désespérant pour les magistrats fidèles, convaincus, comme Le Prestre, qu'un mot de sa part, prononcé du ton qu'il fallait, aurait suffi pour éteindre cette confiagration générale et consolider un établissement qui aurait été solide, pour peu qu'il eût été soutenu. Aussi le bruit du prochain retour des exilés prenaitil de plus en plus de consistance, jetant la terreur dans l'àme de tous ceux qui s'étaient compromis au service de l'ancien commandant. Dès la fin de janvier, la noblesse débitait couramment à Saint-Brieuc que le rappel aurait lieu dès la clôture des Etats, ou qu'elle aurait été fort trompée par ceux qui lui en avaient donné des assurances. Elle annonçait que le Parlement reconstitué chasserait la plus grande partie des magistrats actuels, purgerait la Bretagne des officiers que
(') Remontrances du 16 fév. 1769, dans Fourmont, Histoire de la chambre des comptes de Bretagne, 18ji. <> Sire, y lisait-on, tant qu'il a plu à Votre Majesté d'imposer un silence absolu à tous les ordres de l'Etal sur le rappel de l'universalité du Parlement de Bretagne, votre chambre des comptes a marqué, par sa respectueuse obéissance, sa profonde soumission à vos ordres souverains. Mais s'il était de son devoir d'obéir dans ces tristes circonstances, il faut avouer. Sire, que ce devoir lui a été pénible, et qu'il lui en a coûté pour renfermer dans son sein les gémissements de sa douleur. » On ne pouvait pas plus habilement s'excuser d'un long silence. En même temps le procureur général de cette cour, de la Tullaye, entra\ail autant qu'il lui était possible le fonctionnement du Parlement en retardant l'enregistrement des provisions de conseiller des dernières recrues faites par ce tribunal, sous prétexte que faire cet enregistrement serait désavouer la démarche que \enait de faire sa cour auprès de Sa Majesté, et confirmer un éditdont on demandait la suppression. A Rolland du Roscouël, dont les gages étaient par là même arrêtés et qui s'en plaignait, il répondait par une lettre délicieusement impertinente (25 avril, H. 438) : « J'ai pensé. Monsieur, qu'il était de la prudence » d'attendre que le roi eût fait connaître sa volonté, et que ce retardement ne pou- » vait vous causer d'autre préjudice que celui de reculer de quelques mois l'attou- >> chôment de vos gages : c'est un molif trop petit et trop bas pour qu'une âme » telle que la vôtre puisse en être touchée ».
PRÉVISION DU RAPPEL DE l/uNIVERSALIlÉ 541
trxViguillon y avait amenés, et que d'Aiguillon lui-môme n'éviterait pas ce qu'il lui gardait (').
L'attitude des exilés, qui rentraient à Rennes de plus en plus nombreux, ne démentait pas ces rumeurs : reçus ù bras ouverts par Duras, par l'intendant (-), docilement écoutés par le bas palais, tout fiers de leur prochain triomphe, ils écrasaient de leur mépris ceux qui osaient encore s'avouer leurs adversaires. En dépit des assertions optimistes de l'intendant, qui affirmait que les relations entre les membres du Parlement et leurs anciens confrères étaient empreintes de la plus grande honnêteté, il est malheureusement certain qu'aucune avanie n'était épargnée à ces tristes victimes des incohérences de la politique ministérielle. L'infortuné Le Preslre, qui en était plus marri qu'aucun autre, ne voyait que trop bien où l'on marchait : « On veut faire ici peau neuve, écri- » vait-il le 12 avril, on éloigne de la Bretagne tous ceux qui w se sont occupés depuis quatre ans à y soutenir et rétablir » l'autorité qui est furieusement entamée : on croit y rétablir » la paix en sacrifiant à ceux que l'on craient tous les hon- » nêtes gens, qui sont en butte à leurs traits et dont la sou- » mission fait aujourd'hui le crime » {^). Le bailliage d'Aiguillon, réduit à l'inaction par la désertion d'un nombre de plus en plus grand de ses membres et par l'abstention concertée des suppôts de la justice, ne manifestait plus guère son existence que par des suppliques réitérées pour le rappel (*). La Tournelle seule, où l'on n'avait guère besoin ni d'avocats ni de procureurs, travaillait encore. Pour la paralyser, elle aussi, la cabale imagina une trame singulièrement perfide. Un juge
(') Copie d'une lettre, envoyée par Raudin, 10 mars, H. 369.
(-) Lettre écrite de Rennes, 7 mars, H. 633. On remarqua que les lettres qui leur furent envoyées pour révoquer leurs exils leur donnaient la qualité de conseillers au Parlement, ainsi que les invilatlons à dîner que Duras leur adressa.
(3) Eu avril 1769, l'avocat général Duparc-Porée, éloigné de Rennes depuis novembre 1765, fut réiniégré dans ses fonctions, au grand dépit de Le Preslre.
(*) Il décida ainsi le 14 mars qu'on écrirait au roi le 6 avril, pour le supplier de répondre. On résolut même d'écrire aux ducs de Duras et de Penthièvre pour les prier d'appuyer les représentations de la province. Le Parlement reconnaissait que c'était là une démarche inusitée et que les registres n'en fournissaient aucun exemple, mais il avait cru pouvoir innover » dans cette circonstance unique oil il s'agissait de procurer à lui-même et à toute la province un bien inappréciable, le rappel de tous les anciens membres du Parlement, si nécessaire pour rétablir la tranquiililé et l'union » (arrêt du 14 avril 1769).
542 LA BRETAGNE ET LE DLC d'aKUILLON
inférieur ayant été tiaduit devant le Parlement sous l'inculpation de négligence dans une procédure criminelle qu'il insfi'uisait, son procureur imagina de récuser comme suspects les trois magistrats qui seuls pouvaient être chargés du rapport de cette cause. Invité h déclarer ses motifs, il garda un silence obstiné : le président de Langle (') crut alors pouvoir faire la distribution de l'afFaire sans tenir compte de ces suspicions atfectées, et ce fut l'occasion d'un violent orage. Les procureurs se pourvurent contre l'arrêt de distribution et envoyèrent au chancelier un mémoire insolent contre le président de Langle (^). Cette dernière audace combla la mesure. A l'assemblée des chambres du 29 avril — , assemblée tenue peut être ù l'improviste et à laquelle les soutiens ordinaires du bastion, MM. de Monibourcher, de Cuillé, du Breilhoussoux, de Villebouquay fils, etc., n'assistaient pas — , sur la dénonciation du président de Langle, il se trouva une majorité pour décider qu'on dévoilerait au roi sans réticence les odieuses manœuvres pratiquées h Rennes pour empêcher la justice d'avoir son cours : « Tant que votre Parlement, di- » sait-on dans cette lettre, a été secondé par ceux qui, par » leur état, sont préposés pour faire l'instruction des procès » et les mettre en état de recevoir jugement, il s'est occupé » avec activité et sans relâche à l'expédition des affaires d'au- » dience et de rapport : la preuve en est consignée dans ses » registres, et connue par le relevé des arrêts rendus dans le » cours des deux précédentes années... Nous eussions conti- » nué de travailler avec le même zèle, mais un esprit d'indé- » pendance, de manque de respect et d'obéissance pour les » magistrats, même un esprit de cabale qui ne tend qu'à ex- » citer du trouble et de la division dans la province, règne n aujourd'hui parmi le plus grand nombre des procureurs, » et détruit l'harmonie sans laquelle le cours de la justice ne M peut subsister... Ils affectent par un concert criminel de ne » pas mettre les causes dont ils sont chargés aux rôles des » audiences publiques, ils s'efforc^'ent d'empêcher la dislribu- » tion des procès sous des prétextes frivoles et sans fonde-
(') Il s'agil (lu jeune de Langle, reçu en 17G8 : son père, le non démis de 1765, le mari de la fameuse présidente de Langle, était mort en 17G8.
(-) Comme en 17C5, des .1 et des F furent crayonnés sur sa porte, et une couronne de branches d'ifs y fut déposée.