LETTRE DES DÉMIS AU ROI
ges do police l'ignoraient moins que personne, puisque le 28 mai, voulant punir cet industriel d'avoir imprime l'ouvrage de Duparc-Poullain, ils imaginèrent de lui retirer l'impression de la pancarte du prix du pain, qu'un arrêt de 1724 réservait à sa maison, et la donnèrent à un autre imprimeur, (îarnier, dont les opinions ofïraient encore plus de garanties. Le Parlement cassa ces sentences, mais il ne put les punir, vu la protection assidue dont une partie de ses membres couvrait les incartades du bas palais. Tout se borna à une semonce adressée à leur syndic par le premier président et le doyen, et à une injonction de travailler, qui n'était pour la communauté qu'un nouveau sujet de dérision.
Les événements marchèrent encore plus vite pendant le mois de juin. Réunis à Rennes sous l'œil bienveillant de M. d'Agay, tenant, avec la permission de Saint-Florentin, de grands conciliabules où ils discutaient la ligne de conduite à tenir, les démis afiectaient un air triomphant, parlaient tout haut de leur prochain retour, annonçaient le rappel même des six exilés, et narguaient les rentrés, tandis que Duras et d'Agay mandaient partout que tout était dans le plus grand calme et dans la plus parfaite union. Avertis par les amis fort actifs qu'ils avaient à Paris et à Versailles qu'on n'attendait plus, pour les réinstaller sur leurs sièges, qu'une lettre écrite par eux au roi, ils tinrent le 20 juin, partie chez le président de Robien, partie chez M. de Monluc père, des assemblées où ils examinèrent cette idée. Il leur répugnait de demander pardon et de se donner l'air de solliciteurs : ils se décidèrent toutefois le 21 à écrire une lettre, d'où les mots de grâce et de pardon furent d'ailleurs soigneusement écartés : « Nous regardons. Sire, disaient-ils, comme l'époque du » bonheur le jour où il nous a été possible de faire parvenir i) au Maître le plus aimé et le plus digne de l'être l'hommage » de la plus respectueuse reconnaissance... Le zèle, la fidélité, » l'amour le plus tendre. Sire, pour votre Majesté, nous ont » toujours animés, ils sont gravés dans nos cœurs, nous les » avons reçus de nos ancêtres, nous les transmettrons à la » postérité, ils dureront autant que votre empire. » Ils écrivirent en même temps au chancelier, alors universellement regardé comme un chaud défenseur de la cause parlementaire, une lettre pleine de déférence et de protestations de d'Aiguillon. 35
fidélité et d'amour pour la personne sacrée du roi. La satisfaction fut considérée comme suffisante à Versailles.
Quelques obstinés avaient encore, malgré tout, trop haute opinion du gouvernement pour croire qu'une pareille palinodie fût possible (M. Ils luttèrent jusqu'au bout : ils écrivirent encore les 30 juin et 5 juillet pour déconseiller le rappel, tandis que le 4 juillet 17 voix contre 15 avaient fait prévaloir au Parlement l'envoi d'une lettre pour exprimer le vœu contraire. Mais toutes ces démarches étaient maintenant également inutiles : le parti de la cour était pris, et rien désormais ne pouvait plus conjurer cette déplorable résolution.
Le 10 juillet arriva à Rennes le duc de Duras, porteur d'un édit qui, en considération du calme dont la province jouissait enfin, abrogeait celui de novembre 1765, fixait la composition du parlement à un premier président, 9 présidents à mortier, 6 présidents aux enquêtes, 88 conseillers, distribuait ce personnel entre la Grand'Chambre, la Tournelle, deux chambres des enquêtes et une des requêtes, et attribuait ces offices tant aux Conseillers actuellement en fonctions qu'aux démis, auxquels il fut écrit de se trouver au palais le 15 juillet. Cet édit était loin de satisfaire entièrement les vainqueurs : ils lui reprochaient notamment la continuation de l'exil des procureurs généraux. Mais Duras promettait ses bons offices pour obtenir leur rappel, et il était d'une bonne politique de ne pas afficher, avant que la reconstitution du Parlement fût un fait accompli, de trop hautes prétentions. Ils se décidèrent donc à accepter. Le 14 juillet le bailliage d'Aiguillon tint sa dernière séance : ce fut pour décider que le palais serait illuminé en l'honneur du retour de leurs collègues.
Le 15, la famille fut complète. Cinq présidents, soixantedix conseillers assistèrent à cette séance solennelle. Ecrire au roi et au chancelier des lettres de remerciment fort chaleureuses : une beaucoup plus sèche à Saint- Florentin : enregis-
(•) Notamment MM. de Langle, Gonen de Saint-Luc, de la Bretesche, toujours inébranlable, de Villeblanche, de Trévénégat, Eveillard de Livois, Picot, de Peccadeuc, et les nouveaux venus, qui avaient, plus que n'importe qui, tout à redouter du rappel, les Menardeau, Rolland du Roscouet, Descognets, etc. Du propre aveu de Lepaige (Cf. Flammermont, Le chancelier Maupeou, p. 66), il résulte que le chancelier cacha au roi leur appel pathétique, et que sans cela on n'eût sans doute pas obtenu de lui cet éclatant démenti à sa parole royale, si fréquemment réitérée, que l'ancien parlement de Rennes ne serait jamais rétabli.
RAPPEL DE l'tNIVKRSALIïÉ 347
trer l'édit de rappel, par pur empressement de se conformer aux volontés royales, mais sous réserve toutefois d'adresser de très humbles et très respectueuses représentations « sur les clauses de cet édit qui portent atteinte à Ja constitution du Parlement et en général sur tout ce qui intéresse Tordre public et le bien du service de Sa Majesté », furent les premiers soins des rentrants. Puis commença l'interminable série des harangues, députations et réjouissances publiques qui étaient, de tradition, l'accompagnement obligé de ces grandes victoires parlementaires : tous les corps constitués, toutes les classes de la société, tous les ordres religieux, toutes les communautés municipales, toutes les corporations de métiers tenant à honneur et jugeant prudent de placer leur note dans ce concert universel de félicitations et de louanges. Even, bâtonnier des avocats, Boudier, syndic des procureurs, et le premier huissier Bienassis, ouvrirent la liste, que grossirent le chapitre, le présidial, les échevins, les juges de police, le collège, les notaires, la milice bourgeoise, la faculté de droit, les étudiants en droit, les cordeliers, les dominicains, les capucins, les carmes, les augustins, les apothicaires, les imprimeurs, les orfèvres, les serruriers, les cordonniers, les perruquiers, etc., etc. « Les maladies, suites ordinaires du » chagrin et de la misère, dit M. de la Boujardière au nom » des médecins de Rennes, se multipliaient chaque jour : la » joie et l'allégresse que votre retour a fait naitre devien- » nent dans ce moment un antidote souverain : Hippocrate » perd son crédit et se trouve proscrit par Thémis triom- » phante » ('). Les bouchers présentèrent à la cour un agneau vivant orné de bandelettes de soie et de fleurs d'oranger : les boulangers apportèrent un immense gâteau : les dames de la halle réclamèrent et obtinrent l'honneur d'embrasser les présidents et de leur présenter à chacun une corbeille de fleurs. Les curés du diocèse de Rennes, au nombre de 168, soit pour écarter loin d'eux tout soupçon de jésuitisme, soit pour mortifier leur évêque, firent grandement les choses : messe solennelle. Te Deum, feux de joie sur la place du palais, visite en
(') Les apothicaires de Besançon avaient les premiers exprimé cette idée ingénieuse dans une circonstance semblable, en 1761 :
Quaerere non opus est noslra medicamen in arte : Ecce Themis venit, vera medela malis !
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corps à la famille de La Chalolais, et lettre à l'illustre exilé pour le féliciter de son zèle pour la religion et de sa fermeté à maintenir les libertés de l'Eglise gallicane. Pendant plus d'un mois coula h pleins bords ce Ilot de littérature fastidieuse. Il y eut tel jour où la cour n'eut pas moins de 48 compliments à subir, et le total des harangues qui lui furent adressées dépassa le chiffre imposant de 350.
Que dire des réjouissances publiques qui dans toute la Bretagne célébrèrent ce jour mémorable! Les villes oublièrent qu'elles avaient été ruinées par l'administration du duc d'Aiguillon pour rivaliser de frais et de bombances, et personne ne se trouva cette fois pour leur reprocher leurs prodigalités. Redon dépense 310 1. en fêtes : Hennebont 390 pour une députation au parlement rétabli (') : Landerneau, Lesneven montrent encore plus de patriotisme avec des dépenses respectives de 666 1. et 1199 1. : Quintin réclame vigoureusement contre une décision qui réduit de 1 ,2001. à loO 1. les frais qu'elle doit faire pour un festin pantagruélique offert au président de Robien : Brest ne s'en tire pas à moins de 5,831 1. (^) ; et l'on parla longtemps à Quimper des réjouissances extraordinaires qui célébrèrent la rentrée triomphale de M. de Kersalaiin (31 juillet) (^), dont l'exil avait été levé, ainsi que
(•) Arch. IlIe-et-Vil., G. 412, G. 717.
(*) Dupuy, L'administration municipale en Bretagne, p. 433 et suiv.
(') Un avocat de Quimper, nommé Girard, en a fait une curieuse et emphatique relation sous forme d'une lettre supposée d'un écolier de seconde du collège de Quimper à son père, h Rennes (U. 3G9). — Son héros et deux de ses camarades « voulant jouir en entier du beau jour qui allait luire », parlent dès la nuit à cheval sur la roule de llosporden, éclairés par le feu des étoiles « plus belles et plus brillantes qu'à l'ordinaire >'. Bientôt l'alouette, par un chant d'allégresse et de triomphe, annonce la première les approches du grand jour : puis lé soleil se lève radieux vers l'Orient. On arrive joyeux à Rosporden, mais on y apprend la triste nouvelle que le hien-aimé ne sera pas là avant midi. Retour en arrière, et repos de quelques heures.
Gependant, en voyant les oiseaux s'envoler par bandes vers Quimper, nos écoliers conjecturent avec raison qu'ils devançaient M de Kersalaiin, et les voilà de nouveau galopant vers Rosporden. Tout à coup, les hennissements de leurs chevaux semblent leur annoncer que leur impatience va être satisfaite. Une épaisse pous- .sière couvre l'horizon et l'air retentit du bruit des instruments et du chant des oiseaux. C'est M. de Kersalaiin suivi d'un nombreux cortège : il descend de sa chaise : on le complimente, on s'embrasse et on se dirige vers Quimper, au milieu des (lots pressés d'une multitude innombrable do paysans qui bordent la route et crient à tue-tête : <■ Vive le Roi ! Vive le parlement et M"'» la .Justice ! Vive M. de Kersalaiin ! Vive M. du Luc d'.\rras (le duc de Duras) et M™» la duchesse ! ».
Le cortège fait son entrée dans la ville, superbement décorée, et se fraye péni-
RÉJOUISSAiNCKS POUR LE RAPPEL DE l'u.NI VERSALITÉ 549
celui de MM. de la Gaschcrie, de la Colinièrc et de Montreuil.
Ces démonstrations bruyantes d'une joie souvent plus affectée que réelle, ne suffisaient pas au triomphe du parti parlementaire. Il lui fallait des victimes. Les ministres avaient cru, en rappelant l'ancien Parlement, rendre le calme et la paix à la province : ils annonçaient même l'intention de sévir contre quiconque la violerait (*). Jamais erreur ne fut plus complète que la leur. L'ère des ovations n'était pas terminée, que déjà était ouverte celle des proscriptions.
Longue est la liste de ce martyrologe, et encore n'en connaissons-nous, n'en connaitra-t-on jamais qu'une faible partie. Qui pourrait suivre, en effet, dans chacune des bourgades de cette vaste province, la trace des alïreuses divisions engendrées par tous les événements dont nous avons essayé de présenter le récit? Qui pourrait dire toutes les injustices, toutes les persécutions infligées aux tenants du parti qui venait de succomber ? Gomment retracer ces amitiés brisées, ces familles divisées, cette universelle explosion de haines qui fit alors de la Bretagne, de l'aveu général, un épouvantable séjour ? « Quel temps ! quelle ville ! quelle vie ! » écrivait de Rennes, dès 1768, un témoin attristé de ce morne isolement et de cette lugubre existence ("). On ne va pas chez les ifs;
blement passage jusqu'à, l'hôlel de Kersalaiiti. « Dans un instant, M. de Kersalaiin se trouve assailli par tous les harangueurs, et faisant céder la nature aux égards qu'il croit devoir au public, il les écarte et cherche des yeux le vieillard respectable qu'il n'a pas vu depuis si longtemps. Mais la nature l'emporte enfin ; il demande à haute voix où est son Père : « Quoi, dit-il en fendant la foule, quoi, il y a une heure que je suis arrivé, et je ne pourrais enfin voir mon Père ! Aussitôt il l'aperçoit et vole dans ses bras en s'écriant : « Voici, cher Père, le plus beau jour de notre vie! » Tous deux pleurent de joie : autant en font les spectateurs de cette scène attendrissante.
On essuie ses larmes pour se précipiter à la cathédrale où a lieu un Te Deum solennel. M. de Kersalaùn est reconduit ensuite chez lui par un cortège innombrable. « Puis cinquante instruments font succéder aux airs d'une marche joyeuse ceux des danses les plus vives », et les couples se mettent à tournoyer. Des fontaines de vin coulant de toutes parts, entretiennent l'ardeur générale, et l'aurore du lendemain voit toute la population dansant encore.
" Onze jours durant, l'on tira le canon, l'on chanta des Te Deiwi, et les compliments en vers et en prose, où les mots de héros et de père de la patrie revenaient fréquemment, affluèrent à l'hôtel de Kersalaùn.
(') Saint-Florentin à d'Agay, 29 juillet 1769, 0. 465. Il recommandait d'empêcher les réjouissances et fêtes publiques ! k Personne ne sera persécuté, écrit de » Paris M. de llobien, le l^ août 1769 : on veut la paix, à quelque prix que ce » soit : le ministère est réuni là-dessus, et malheur à qui la troublera ».
(2) Robien à Coniac, 5 juin 1768.
550 L.\ BIŒTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
on ne va pas chez les 83; on ne va pas chez les habits relour- 7iés; on ne va pas chez ceux qui conservent quelque ménagement pour ces différentes catégories de flétris ('). On se défie de tout le monde; on est réduit à se cacher et à fuir. Heureux qui pouvait trouver une retraite assez profonde pour se faire ouhlier ! INhiis tous n'avaient pas cette chance, et parmi ceux qui avaient joué quelque rôle dans les affaires de la province, bien peu échappèrent aux vengeances du bastion. Rayé de la liste du l^arlcment, ce malheureux de la Villevolette, qui avait été le point de mire les traits les plus acérés des libelles (') : rayés de celle des avocats, Richard de la Rourdelière et Anneix de Souvenel (*) ; forcés de fuir, les Ménardeau, les des Gognets, les Tronjolly, les Rolland du Roscouët, les de Villeblanche (') : Conen de Saint-Luc perd coup sur coup trois procès qui font dans sa fortune une brèche de 200,000 1. et est forcé de s'absenter du palais (^) : de Quéhillac doit quitter Rennes et c'est pour trouver à Redon d'autres avanies plus sensibles encore f) : Blanchard du Bois de la Muce C) et Le
(') Lotti'e écrite de Sauil-Malo, le 5 décembre 1770 et citée dans VEspion anrjlais, t. VIII. — Les habits retournés étaient les gens autrefois attachés à d'Aiguillon, qui avaient paru quitter son parti depuis sa retraite, mais dont on se défiait toujours.
(^) Par arrêt du 14 août 1769.
(') Richard de la Bourdelière, par délibération de Tordre du 15 aoilt 1770 « pour avoir été un des espions de dWiguillon, le délateur de ses confrères, avoir tenté de suborner des témoins contre les six magistrats, avoir prêté sa plume aux apologies de d'Aiguillon oîi la province est calomniée ». Anneix « essuya une persécution si vive qu'il fut obligé d'abandonner son état, sa famille, sa patrie et de se réfugier à Paris » où il fut nommé en 1771 maître des requêtes du comte de Provence, place infime à laquelle s'ajoutèrent seulement une indemnité de 6,000 1. et une pension de 1,800 1. Dans une pétition adressée à Nccker le malheureux crie famine (H. 554).
(*) .Journal historique de la révolution opérée par M. de Maupeon, I. 288 : lettre de Saint-Florentin à M. de Rennes, 0. 466.
(^) Requête de Gonen de Saint-Luc en 1775 pour demander l'évocation au conseil des causes des magistrats ayant fait partie du Parlement Maupcou à Rennes (H. 712). De ces trois arrêts, deux, en 1775, avaient été cassés à l'unanimité par le conseil et le troisième n'était pas encore examiné.
(8) Plainte de M. de Quéhillac au chancelier, 25 fév. 1770 (.\rch. des aff. étrangères, t. 1564) contre le sieur Deshayes Pyart, négociant, qui lui a adressé des propos offensants dans une assemblée de la communauté.
C) Dans un discours aux chambres assemblées, juillet 1770 (Bib. Arsenal, ms. 3613) ce magistrat se plaint d'avoir été systématiquement exclu du rapport des procès, et constate qu'il s'est cruellement trompé en croyant que le rappel ferait oublier les divisions et les querelles personnelles. Il était pris à partie pour avoir dénoncé en 1766 des remontrances de Paris et de Rouen injurieuses au bailliage d'Aiguillon. c< Tous ceux, disait-il, qui ont approuvé les libelles où je suis outragé,