CHAPITRE XVII
LE PROCÈS DU DUC d'aIGUILLON
Le rappel du Parlement, qu'on avait présenté à Louis XV comme Tunique moyen de terminer les aEfaires de Bretagne, dont il était excédé, n'avait donc rien terminé dans cette province; il allait être, par surcroit, le point de départ d'une crise formidable dans le royaume.
Incomplète, en effet, était la satisfaction donnée à l'opposition bretonne, quelque dure qu'elle fût pour l'honneur du souverain. On rétablissait sur leurs sièges les magistrats qu'on avait tant de fois promis d'en éloigner à tout jamais. On retirait de la province ou on abandonnait à ses vengeances les hommes qui lui déplaisaient; mais on n'avait pas étendu jusqu'à ses deux chefs principaux cette politique de concessions à outrance. MM. de la Chalotais et de Caradeuc restaient en exil, et cet exil était encore moins justifiable depuis que le roi avait rendu à leurs collègues sa confiance et son bon vouloir, et à leurs co-accusés leur liberté. Cette exception inexplicable mettait le gouvernement dans la plus fausse position. Maupeou et Ogier avaient, parait-il, pressé le roi de leur pardonner, jugeant leur retour indispensable à la pacification de la province ; mais ils se heurtèrent chez lui à une telle répugnance qu'il ne leur fut plus possible d'insister.
Ils avaient vu juste, car le premier soin du Parlement devait être de réclamer les deux illustres exilés. Les réjouissances pour le rappel n'étaient pas encore terminées qu'au grand mécontentement de Saint-Florentin, M'"* de Caradeuc accourait à Rennes et présentait au Parlement une requête dans laquelle son père et son mari rappelaientleurs malheurs, les persécutions qu'ils avaient subies, et réclamaient un jugement régulier qui fit éclater à tous les yeux leur innocence. Fort embarrassé, le ministère se hâta d'envoyer des lettres patentes (12 août) affirmant qu'il ne pouvait pas rester
contre les six magistrats inculpés « le moindre soupçon », qu'ils n'avaient pas besoin de plus ample justification, et imposant à tous silence absolu sur tous ces faits. Le Parlement ne refusa pas de les enregistrer (18 août), mais en accompagnant cet enregistrement de réserves significatives rpii devaient lui permettre de reprendre l'aflaire dès qu'il le voudrait et de lui donner telles proportions qu'il jugerait à propos. Il y constatait que si les six magistrals pouvaient être pleinement rassurés, par la déclaration publique que leur honneur n'était pas compromis, la magistrature cependant restait alarmée en voyant substituer à un jugement légal une forme nouvelle, dangereuse et inconnue dans l'ordre judiciaire; que de cette proclamation de leur innocence et de la déclaration déjà faite par Sa Majesté qu'elle ne voulait pas trouver de coupables, il résultait naturellement que ces coupables n'étaient pas les accusés; et il exprimait l'espoir de revoir prochainement, dans l'exercice de leurs fonctions, des niagistrats dont l'éloignement dégénérerait en proscription, peine inconciliable avec la déclaration que venait de donner Sa Majesté. Des lettres en conséquence furent adressées au roi, aux ministres et à toutes les cours souveraines du royaume (19 août) : « Rassu- » rés, disait le Parlement, sur le sort de quatre d'entre ces » illustres malheureux, nous ne pouvons être inquiets sur » celui des deux autres. Nous avons la plus vive impatience » de les revoir incessamment parmi nous; nous attendons » leur retour avec la plus ferme confiance, comme une suite » nécessaire de leur innocence reconnue ».
La rentrée arriva sans que cet espoir fût réalisé, et même sans que le roi eût fait réponse k cette lettre. Le Parlement décida aussitôt des remontrances, une députation solennelle, et l'envoi au chancelier d'une lettre encore conçue dans les termes les plus bienveillants et les plus empreints de gratitude, où, en le remerciant d'avoir fait mettre un terme à ses disgrâces, il le suppliait d'obtenir maintenant ce qui mettrait le comble à son bonheur. Les remontrances, arrêtées le 14 décembre, portées au roi le 20 janvier 1770 par une députation que conduisait le président de Robien, durent mettre Louis XV dans un grand embarras, car elles faisaient nettement ressortir ce qu'il y avait de singulier dans la situation des procureurs g-énéraux, punis quoique reconnus innocents : « Votre