‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 151 sur 174 · LE PARLEMENT RÉCLAME LE RETOUR DE MM. DE LA CHALOTAIS · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT RÉCLAME LE RETOUR DE MM. DE LA CHALOTAIS

» Parlement, Sire, ne cessera jamais de vous rappeler quelles » durent être les conséquences nécessaires, quelles furent en » quelque sorte les conditions apposées à son enregistrement » (des lettres patentes du 12 août) ; s'il adopta ce témoignage » public de l'innocence des accusés ce fut dans la pleine con- » fiance de les voir incessamment dans l'exercice de leurs » fonctions. Ce retour est le complément essentiel de leur jus- » tiQcation ; la main bienfaisante qui veut effacer jusqu'aux » traces de l'accusation ne le peut faire qu'en effaçant aussi » les vestiges de la disgrâce qui en fut la suite. 11 est impos- » sible, sous l'empire du plus juste des rois, que le délit n'ait » jamais existé, et que la peine subsiste; autrement le sujet » justifié tremblerait lui-même sur la réalité de sa justifica- » tion, il serait dans la cruelle nécessité de se croire encore » coupable à vos yeux et cette inquiétude accablante le force- » rait à chercher tous les moyens légitimes pour constater )) son innocence ». L'argumentation était, il faut le reconnaître, irréfutable, et la réponse du roi fut des plus maladroites. « Ce n'est point, déclara Louis XV, pour les faits dont mes » procureurs généraux ont été accusés qu'ils sont retenus par » mes ordres; il ne peut plus en être question depuis mes » lettres-patentes du mois d'août dernier. Vous n'auriez pas » dû recevoir leur requête ('), et je vous défends d'y donner » aucune suite. D'autres faits particuliers, qui n'ont aucun » rapport ù l'exercice de leurs fonctions, m'ont déterminé ; ils » ne vous concernent point, ni la magistrature, et je n'en dois » compte à personne ». C'était en réalité une inculpation nouvelle impossible à concilier avec l'assertion des lettres patentes du 12 août, qu'aucun soupçon ne pouvait subsister contre les procureurs généraux. Le parlement ne pouvait se contenter de cette réponse; il s'empressa d'arrêter de nouveaux objets de remontrances, où il développait celte idée que la nouvelle inculpation contenue dans la réponse royale était un motif de plus pour les procureurs généraux de désirer leur justification, car autrement « un ennemi adroit et » puissant, après avoir épuisé tout ce que la haine et la pas- » sion ont de ressources pour perdre des innocents par une

(') Les procureurs généraux avaient présente au Parlement une requête contre l'enregistrement des lettres patentes du 12 août, et pour obtenir un jugement. Le Parlement leur en avait décerné acte le 22 décembre.

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» accusation publique, trouverait dans le genre des accusa- » tions secrètes un moyen infaillii)le de satisfaire sa ven- » geancc, d'autant plus sûrement qu'il serait impossible à sa » victime d'en parer les coups ». La logique était évidemment pour la cour souveraine de Rennes; effrayé des nouveaux troubles parlementaires qui s'annonçaient, le gouvernement fit les derniers efforts pour sortir de l'impasse dangereuse dans laquelle il se trouvait; il fit des offres séduisantes aux procureurs généraux pour obtenir leur démission et leur silence; il envoya Duclos à Saintes pour les adjurer de se prêtera une conciliation ('); le paiement de leurs dettes, Térection de leur (erre en marquisat, les charges les plus brillantes seraient la récompense de leur démission et de leur promesse de ne pas donner suite à leur requête. Gomme il était facile de s'y attendre, ces offres furent repoussées avec mépris. Le gouvernement n'avait réussi, par ces négociations avilissantes, qu'à grandir encore l'homme qu'il redoutait : « M. de la Chalotais, écrivait avec raison un des correspon- » dants de Lepaige, sera à Saintes comme Charles XII à Ben- » der; même courage, môme raideur contre l'adversité; la h force triomphera, mais ne l'abattra pas ».

La Bretagne entière prenait feu de nouveau. Le rappel des procureurs généraux était maintenant le cri général, comme quelques mois auparavant le rappel de l'universalité. Les mémoires et remontrances affluaient. Un des corps de la province se fit surtout remarquer par la force et l'éloquence de ses protestations, le bureau de la commission intermédiaire de Tréguier : ses remontrances célèbres, dont la forte éloquence contraste heureusement avec la verbosité creuse et déclamatoire ordinaire à ces sortes de morceaux, mériteraient d'êti'e citées tout entières : <( Nous n'avons pu voir » sans une surprise mêlée d'effroi des faits et des méconten- » tements particuliers donnés pour motif d'une punition » publique. Tout magistrat, tout citoyen, tout homme qui est » puni doit être jugé coupable. S'il est condamné, il faut » d'abord qu'il ait été convaincu. A quoi doivent s'attendre

(') Celte mission célèbre a dû avoir lieu en janvier ou en février 1770. Bachaunioiil y fait allusion le 21 mars. — D'après Lepaige (Flammermont, p. 72), Duclos aurait élé muni de l'avis signé de quatre des plus fermes magistrats du Parlement de Paris, qui conseillaient à M. de la Chalotais de céder pour le bien de la paix.

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» les simples citoyens, si les premiers magistrats ne sont pas » l'abri d'une si funeste oppression ? Sire, la province à vos » genoux réclame votre justice. Il n'y en a plus, si l'on peut » nous enlever dans nos maisons, nous jeter dans les fers, » nous retenir dans un exil sans fin, sous prétexte de délits M secrets, appuyés sur des délations obscures, dont nous ne » pourrions nous défendre et qu'on ne nous fera connaître » que par la rigueur de la peine... L'accusation poursuivie » avec tant d'éclat est abandonnée, mais la vengeance sub- » siste. Des faits et des mécontentements qu'on n'articule » point, afin de n'avoir rien à prouver, prennent la place » d'une instruction prouvée calomnieuse, et l'on substitue à » des procédures vexatoires une vexation sans procédure. » Hardy constate l'immense succès de ce morceau et Bachaumont y voit « un chef d'œuvre de logique et d'éloquence >->. Saint-Florentin, irrité et inquiet, eut la pelitcsse d'envoyer une lettre de cachet à l'homme à qui la voiï publique en attribuait la rédaction, le sieur Tuomelin, de Tréguicr.

Une seule chose pouvait désormais arrêter la vivacité des démarches en faveur des procureurs généraux : c'était qu'un intérêt plus puissant encore détournât d'un autre côté l'attention : c'était que la Bretagne oubliât pour quelque temps MM. de la Chalotais, pour ne plus se souvenir que de leur prétendu persécuteur, et se montrât plus désireuse encore de perdre d'Aiguillon que de faire revenir les exilés,

Le gouvernement était d'autant plus coupable de n'avoir pas prévu cette nouvelle complication (jué le parti chalotisle n'avait fait nul mystère de ses intentions. Dès les premiers jours de 1769, la troisième lettre du gentilhomme breton avait mis la question sur son véritable terrain en réclamant la mise en accusation du duc d'Aiguillon : « Hâtez- vous, disait » ce libelle aux membres du Parlement intérimaire, hâlez- » vous de joindre vos instances à celles de toute la province » pour obtenir le rappel..., afin que notre illustre Sénat » puisse se joindre lui-même avec tous les ordres de la » nation pour dénoncer tout d'une voix le Landais de nos » jours à la justice de notre monarque, à la cour des pairs, » comme le seul auteur des troubles et des maux qui déso- » lent une de ses provinces, la plus fidèle et la plus soumise. » Louis le Bien-Aimé ne veut régner que par les lois : il n'est

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)) pas moins équitable (juc h't'nnrois II : pouvcz-vous douter » qu'il ne se rende aux vœux unanimes de toute une province, » et qu'en ordonnant, comme notre dernier duc, que Vignerot » soit jugé, il ne recommande autre chose sinon qu'il ne lui » soit fait aucun tort, et qu'il ne soit traité que selon les )) règles de la justice..? Que ce prince magnanime use même » de sa clémence pour le soustraire aux peines que méritent » ses crimes, nous y applaudirons de tout notre cœur; mais » que les preuves de ses délits, acquises par l'instruction «judiciaire, le mettent à jamais dans l'impuissance de nous » nuire, c'est tout ce que nous demandons. » Le discours préliminaire mis en tète de la Procédure de Bretagne, diatribe de la dernière violence contre d'Aiguillon, réclamait son jugement en termes plus vifs encore. Calomniateur, bourreau, fauteur d'un projet d'empoisonnement, suborneur de témoins, auteur de toutes les souti'rances de la province, de toutes les persécutions qui s'étaient appesanties sur elle, de tous les malheurs publics et privés qu'elle pleurait encore, d'Aiguillon ne pouvait plus rester dans l'ombre : la voix publique le citait au pied des tribunaux ; il importait au repos du monde qu'un procès instruit dans les formes fit connaître à tous quels étaient les vrais coupables et les mit pour toujours dans l'impossibilité de perpétrer leurs desseins (').

La haine implacable qui dictait ces paroles — haine incontestablement plus habile que n'avait été celle des ennemis de M. de la Ghalotais — n'avait pas mal calculé. Cette sorte de défi mettait le duc d'Aiguillon dans une situation difficile. S'il ne réclamait pas son jugement, on le déclarait convaincu de tous les crimes dont on vient de lire la formidable énumération : s'il le sollicitait, il n'était pas sûr de l'obtenir; s'il le sollicitait et qu'il l'obtint, la seule juridiction qui fût compétente, le Parlement de Paris, transformé en cour des pairs, avait, par mainte et mainte remontrance, tellement pris parti dans les afifaires de Bretagne, tellement identifié sa cause à celle de MM. de la Chalotais et des siens, que d'Aiguillon devait y trouver moins des juges que des adversaires passion-

(') La troisième lettre du gentilhomme breton est du 2 janvier 1769. La Procédure de Bretagne a dû être répandue dans les premières semaines de 1770. Certains indices, et notamment l'ignorance de la signilicalion du K barré dans les noms bretons, tendraient à prouver qu'elle a été publiée à Paris.

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nés, tout fiers, en outre, dans leur orgueil bourgeois, d'humilier en lui cette aristocratie d'épée que la robe haïssait. Il prit le parti le plus noble et en même temps le plus sage : il releva fièrement le défi : il réclama formellement l'autorisation de rompre le silence que le roi lui avait demandé et de porter à la cour des pairs une plainte en règle (janvier 1769). Ce n'était pas la première fois qu'il exprimait ce désir. Dès 1767, après la publication des Mémoires de M, de la Chalotais — et bien longtemps, il importe de le remarquer, avant qu'il fût question de M'"® du Barry à Versailles — il avait déjà demandé des juges. Une lettre particulière de Saint- Florentin, du 10 fév. 1767, établit d'une manière certaine ce fait important et généralement ignoré (') : « Je suis aussi » affecté que vous, mon cher neveu, de l'infâme mémoire de » M. de la Chalolais; mais j'ai cru, avant de rendre au roi la » lettre que vous m'avez adressée, devoir vous prier de faire » encore quelques réflexions. En demandant au roi des juges, » vous faites la même demande que le Parlement de Paris et » le roi ne pourrait vous donner d'autres juges que le Parle- » ment de Paris et c'est ce qu'il souhaite : il faudrait donc

» recommencer toute cette maudite affaire Comme vous

» 71 êtes pas le seul calomnié et que je le suis autant que vous, » il faudrait donc que je présente aussi ma requête et je vous » avoue qu'il est fort désagréable de recommencer une affaire » aussi triste qui, clans trois mois, sera oubliée, au lieu d'être » de nouveau tympanisé partout... Je n'ai parlé qu'à M. de » Maurepas de votre lettre et il pense comme moi... et je crois » qu'en y réfléchissant vous trouverez qu'il vaut mieux mépri- » ser une pareille production que de lui donner un nouvel » éclat ». Ainsi fut fait et d'Aiguillon se résigna à garder le silence. Quand il demanda de nouveau à le rompre, en 1769, il se heurta aux mêmes répugnances. Le conseil en délibéra et crut devoir lui refuser l'autorisation de se pourvoir devant la cour des pairs (*). Peu lui importait d'ôter à un bon serviteur du roi, cruellement calomnié, les moyens de venger son honneur et de démontrer son innocence, pourvu qu'il

(^) Lettres de M^e du DefTand à Walpole, 6 et 13 février 1769. Bien entendu, M"e du Deffand, tout acquise àChoiseul, affirme que d'Aiguillon n"a présenté celte demande que parce iju'il savait qu'elle serait repoussée.

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évilAt les gros embarras qui devaient nécessairement résulter d'une telle affaire. I.es auteurs de libelles ont affecté de nier la sincérité de d'Aiguillon ; s'il eût vraiment voulu être jugé, il eût, d'après eux, porté directement sa requête à la cour des pairs. Ils ont oublié — sans doute volontairement — que la silualion politique que d'Aiguillon avait occupée lui faisait un devoir de ne pas entamer, sans l'aveu du roi, un procès dont le retentissement devait être aussi énorme et les conséquences aussi graves. Linguet n'a fait qu'exprimer une grande vérité en parlant « des ordres (|ue son premier devoir était » de respecter, des considérations supérieures qu'il ne lui )) appartenait ni de blâmer, ni de combattre ». C'est pour ce motif unique que d'Aiguillon ne comparut pas devant la cour des pairs comme demandeur ('). Jusqu'au bout, le mot de M. de la Chalolais devait rester rigoureusement vrai : d'Aiguillon était 5 Versailles foi-t liai ai peu aimé.

Les mémorables événements dont la cour fut le théâtre en 1769 n'auraient en rien modifié cette situation si M. de Choiseul l'avait voulu. Lorsqu'une nouvelle maîtresse parut à Versailles, il aurait été facile au tout-puissant ministre de s'assurer sinon l'appui, du moins la neutralité de cette favorite : il [»référa affecter pour elle un mépris au moins singulier de la part d'un homme qui devait à M™" de Pompadour toute sa fortune politique, et qui n'aurait certes pas crié au scandale si le choix du roi s'était porté sur la duchesse de Giammont ou sur quelque autre dame du parti. 11 conviendrait à l'histoire sérieuse d'en finir une bonne fois avec ces accès de pudeur indignée et ces explosions de dégoût qui sont pour ainsi dire de style dès qu'apparaît le nom particulièrement odieux de M"'e du Barry. Ils se comprendraient, si les autres maîtresses de Louis XV et de Louis XIV étaient jugées avec la même rigueur, et si l'on professait la même horreur pour les scandales dont la cour des Georges à Londres, ou celle des tzarines, à Saint-Pétersbourg, était, alors même, le

(') S'il faut en croire La BrifTe d'Amiliy, ceux qui affeclèrenl le plus d'indignation de cet avorlemcnt furent au fond ceux qui s'en réjouirent le plus. « Bien des » gens, écrivait-il à Montbourcher le 9 fév. 1769, disent qu'ils ne s'en embarrassent » pas; je ne sais s'ils disent ce qu'ils pensent. On est toujours ffiché d'avoir un «procès à essuyer, d'ôlre obligé de quitter son domicile pour aller plaider ailleurs et » d'être tenu de donner des preuves juridiques de faits auancés peut être légèrement » aur la foi d'aulvui et satis avoir pris la précdution de s'assurer de leur réalité. •>

m""" dl barry et li-: duc d'aiguillon 561

théâtre : mais on sait qu'il n'en est rien : notre liabitude bien française de nous calomnier nous-mêmes ne nous laisse guère d'indignation que pour les torts de nos propres souverains, et parmi eux on fait un choix, pas toujours avec beaucoup de discernement. Entre M""" de Pompadour et M™" du Barry, par exemple, l'analyse la plus subtile reste impuissante à établir quelque ditférence bien tranchée : les histoires scandaleuses par lesquelles on a voulu salir, plus que de raison, le passé de cette dernière, sont d'une authenticité douteuse, et la dame qui tit fermer le Parc aux Cerfs pourrait bien être, après tout, supérieure en moralité à la dame qui le fit ouvrir. En tout cas, ce n'est pas à Choiseul et à ses amis qu'il convenait de se montrer si rigoristes, et les railleries insultantes dont ils ont criblé la nouvelle favorite étaient à la fois une injustice et une imprudence. C'est leur hostilité déclarée contre la comtesse du Barry qui a scellé Palliance étroite de celle-ci et du duc d'Aiguillon. Leur commune antipathie contre le toutpuissant ministre fit leur union : et, sans chercher à élucider la question inutile de savoir si leur intimité fut de l'amour, ou seulement de l'amitié, il est certain qu'avec M'"" du Barry l'ancien commandant de Bretag-ne eut à la cour un précieux appui, sur la puissance et le rôle duquel il semble cependant qu'on se soit généralement mépris.

Ce fut environ cinq mois après la fameuse présentation de M""' du Barry à Versailles, le 22 avril 1769, le premier échec grave qu'ait éprouvé le parti Choiseul, que M™" du Barry eut pour la première fois occasion d'exercer son influence en faveur du duc d'Aiguillon. La mort du duc de Chaulnes (sept. 1769) laissait vacante la charg-e fort importante de lieutenant des chevau-légers. Le titulaire de ce poste fort envié avait ses entrées auprès du roi et toute facilité pour l'entretenir en toute liberté, car il ne rendait compte qu'au roi luimême des atlaires relatives à la compagnie. Tous les placets adressés au roi par des chevau-légers, toutes les grâces accordées par le monarque passaient par son intermédiaire (*).

(') Guyot et Merlin, Traité des droits, franchises, foyictions, etc. — Pour être reçu chevau-léger, il fallait faire preuve de noblesse centenaire par devant le généalogiste de Sa Majesté. Leur lieutenant (le titre de capitaine de la compagnie appartenait au roi lui-même) les appelait quand il leur éç.v\\a\[ << Monsieiw mon comparjnon » et signait « Voire affectionné serviteur ».

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Le lieutenant des chevau-légers était donc assuré d'une grande influence à la cour et dans la noblesse du royaume, et s'il est vrai, comme le bruit en courut, que d'Aiguillon ait payé cette charge fort au-dessus de sa valeur ('), peut-être cependant n'a-t-il pas fait un mauvais marché. Il régnait dans cette compagnie d'élite des sentiments fort hostiles au duc de Choiseul : il était utile d'y entretenir ces dispositions et d'en fermer l'accès à l'influence du premier ministre, qui s'efforçait d'y pénétrer (^). La nouvelle fit grande sensation en Bretagne où l'on croyait d'Aiguillon à tout jamais perdu ('). On en conclut, non qu'il fallait renoncer à atteindre un seigneur encore aussi puissant, mais qu'un nouvel effort était nécessaire pour l'abattre. On fut plus que jamais décidé à lui susciter un procès criminel sous le scandale duquel on comptait bien le perdre définitivement, et ruiner ses visées ministérielles.

Par un destin sinistre En Bretagne il détruit marine, Parlement,

Etats, sous son commandement.

Tous ses vœux sont de devenir ministre,

Pour du royaume en faire autant.

Le Parlement commença les hostilités dès la rentrée. Un arrêt qu'il rendit le 24 novembre 1769, pour ouvrir une enquête sur la manière dont l'édit de destruction des jésuites avait été exécuté dans la province, était, en effet, un moyen assuré de mettre, quand il le voudrait, l'ancien commandant sur la sellette. Information fut faite en conséquence, notamment à Saint-Malo; nulle part il n'était difficile d'avoir des

(1) 1,200,000 ou 1,250,000 \. selon M^e du Deffand (lettre du 15 janv. 1770) et selon le bruit général. Cependant de Bellevai, dans ses Souvenirs d'un c/ievauléçjer, ne parle que de 800,000 1., et il devait être très au courant des faits. Le prix ordinaire était de 5 à 600,000 1.

(*) De Bellevai, op. cit. D'Aiguillon y fut très bien accueilli et y gagna vile de précieux dévouements. Le duc de Cboiseul avait demandé la compagnie pour son parent le vicomte de Cboiseul et avait même obtenu l'agrément du roi. M™* du Barry, qui demanda le poste pour d'.Viguillon, représenta au roi que cette promesse même était une raison de plus pour le lui accorder : « Ne faut-il pas, disaitelle, punir Cboiseul de ses mécbancetés pour moi? » Le roi sourit et donna la compagnie à d'Aiguillon (de Bellevai, 20 oct 1769).

(') M. de Kermartin, un cbaud partisan de d'.\iguillon, écrivait de Nantes le 19 sept. 1769 (H. 640') : « Je suis entièrement revenu à moi depuis que j'ai appris ). le nouveau grade qu'occupe mon très respecté etblcn-aimé bienfaiteur : je triom- » pbe en voyant les (igures allongées de ces enragés, dont plusieurs crèvent de dé- »pil... M. le lieutenant du roi n'a pu s'empècbcr de me faire conuailre son sensible » cbagrin de ce qui vient d'arriver à M. le duc >>.

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