‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 153 sur 174 · OUVERTURE DU PROCÈS · texte numérisé non relu

OUVERTURE DU PROCÈS

» et par les différents obstacles et incidents qui eussent pu naî- » tre des circonstances ». Quant au Parlement de Paris, après avoir, lui aussi, sauvegardé dans son enregistrement une prétention qui lui tenait fort à cœur, celle du droit de convoquer lui-même les ducs et pairs, de sa propre autorité, il fit également une concession : il se résigna à ce que les séances eussent lieu à Versailles, comme le gouvernement le désirait. La cour des pairs fut convoquée dans cette ville pour le A avril ; il était entendu que les suffrages no seraient gênés en aucune manière, qu'ils seraient pris à haute voix, et qu'aucune personne étrangère à la cour ne serait admise aux séances.

Au jour fixé, le Parlement se rendit en corps à Versailles, dans la salle des gardes de la reine, disposée selon le cérémonial usité dans les lits de justice, et la garde étant faite, comme il était convenu, uniquement par des huissiers du Parlement. Le roi s'y rendit à son tour. Après un discours de Maupeou et une réponse du premier président d'Aligre, l'un des deux greffiers au criminel donna lecture d'une vingtaine des dépositions contenues dans l'information faite par le Parlement de Rennes. On arrêta qu'elles seraient communiquées au procureur général pour qu'il donnât ses conclusions, et on s'ajourna au 7 avril pour les entendre. Elles furent pour l'annulation des procédures de Bretagne, la cause d'un pair ne pouvant être instruite que devant la cour des pairs, et la réouverture d'une nouvelle information sur les faits de subornation imputés à d'Aiguillon et à Audouard. Le chancelier recueillit les avis : on remarqua pendant cette opération une vive apostrophe du président Lepelletier de Saint-Fargeau, qui dit au roi : « Votre Majesté voit par la lecture qu'on vient de lui faire comment se comportent dans les provinces les commandants chargés de Texécution de ses ordres », et un discours éloquent de Michau de Montblin, à l'avis duquel le roi se rangea lui-même, en en retranchant seulement les monitoires, par le motif très plausible que des monitoires ne serviraient qu'à échauffer davantage les esprits dans une province où ils n'étaient déjà que trop excités. Tout le monde adopta cette manière de voir. On prononça donc la nullité des procédures de Bretagne, on donna acte au procureur général de sa plainte contre d'Aiguillon et Audouard en

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subornation de témoins, et on ordonna la réassignationdetous les témoins devant MM. de Brétignières et Boula de IMonlgodefroy, deux magistrats que leur impartialité et leur droiture n'allaient pas tarder à désig-ncr aux insultes des ennemis de d'Aiguillon. Les témoins furent assig-nés aussitcM, : du 16 avril au 7 mai, ils furent entendus sans interruption.

Ce qu'ont été leurs dépositions, marquées pour la plupart au coin de la haine et du mensonge, on peut déjà le deviner et on peut s'en convaincre en lisant les Observations de Linguet sur les Procédures faites en Bretagne et devant la cour des pairs. Les violentes sorties de Linguet contre les témoins à charge doivent-elles mettre en garde le lecteur impartial? Cette opinion est celle que M. Flammermont a soutenue : il nous est impossible de la partager : l'impression que laisse la lecture des dépositions et des commentaires de Linguet est, croyons-nous, toute différente. L'affectation visible de la plupart des témoins cà ne citer que des ouï- dire, soit par impuissance d'alléguer des faits précis, soit pour se ménager prudemment, en cas de calomnie constatée, une ligne de retraite : tantôt de grossières contradictions entre les dépositions de Paris et celles de Rennes, tantôt au contraire une identité tellement littérale qu'elle dénote la leçon apprise par cœur et rédigée à l'avance par qui de droit : souvent l'invraisemblance flagrante des faits énoncés : parfois le caractère tout naturel et parfaitement légitime de faits cités avec affectation comme empreints d'une criante iniquité, voilà ce que Linguet a fait ressortir, et ce qui frappe en effet quand on parcourt cette série de dépositions manifestement arrangées, avec plus ou moins d'habileté, pour donner une apparence de consistance à un fantôme insaisissable. Certes il y a eu dans toute cette affaire, et dans une proportion peut-être inconnue jusqu'alors, subornation de témoins : mais non pas à beaucoup près dans le sens qu'indiquait l'accusation. Comment admettre, par exemple, que si d'Aiguillon et Audouard avaient eu réellement le désir d'arracher par la promesse ou par la menace des dépositions mensongères contre les prisonniers de Saint-iNIalo, ils se fussent adressés pour cette négociation scabreuse à des personnes notoirement livrées tout entières au parti de M. de la Chalotais, comme la femme Garnier, dont la boutique, rendez-vous ordinaire d'une foule

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