‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 155 sur 174 · FAUX TÉMOIGNAGES · texte numérisé non relu

FAUX TÉMOIGNAGES

au parti adverse quiconque ne partageait pas les fureurs de la cabale et ne suivait pas aveuglément son mot d'ordre.

C'est donc en vain que les Bureau, les Berlier, les Carreau, les des Long-rais et autres g-ens du bas palais déployèrent toute leur subtilité ; c'est en vain que sous prétexte de subornation ils reprirent contre d'Aiguillon toute la série des griefs cent fois reproduits et cent fois réfutés, Saint-Cast, les corvées. Belle- Ile, l'excès des dépenses municipales, l'ameublement de l'hôtel de Blossac, les lettres de cachet, les assemblées des ci-devant, la tentative d'empoisonnement contre M. de laChalotais, etc., etc. ; ils ne sont point parvenus à charger réellement l'homme qu'ils honoraient d'une haine aussi furieuse. Toutefois, parmi cet amas de pauvretés, il se trouva une déposition grave et qui dut produire sur le moment une émotion considérable. Linguet lui a fait les honneurs d'une discussion spéciale et plus étendue; l'historien de ce procès doit aussi s'y arrêter, non qu'elle en mérite la peine par elle même, mais parce qu'elle eut sur la suite des événements une influence considérable. Si le gouvernement jugea nécessaire d'interrompre en juin un procès qu'il avait permis en mars, c'est en grande partie la déposition du conseiller de Cornulier de Lucinière qui en fut cause (').

Lorsqu'il avait été entendu à Bennes, le 5 mars, ce magistrat s'était borné à raconter l'histoire (assez intéressante d'ailleurs) (^), des démêlés d'une demoiselle Lemée avec M. de la Cascherie, et des prétendues intrigues de d'Aiguillon pour tirer de cette fille, qui depuis plus de dix ans ne cessait de faire retentir tous les échos de ses plaintes contre ce conseiller, une déposition qui pût servir contre lui. Du mois de mars au mois d'avril, la mémoire lui revint, avec une abondance et une sûreté étonnantes, car sa déposition de Paris fut beaucoup plus longue et plus circonstanciée que celle de Rennes. Il déclara, entre autres choses, savoir (sans

(•) Jean-Baptiste-Benjamin de Cornulier de Lucinière, né en 1740, reçu conseiller au Parlement de Rennes le 4 août 1763. Nous ne savons si c'est le même qu'un Cornulier contre qui une lettre de cachet fut sollicitée en 1760 par son père. Il fut du nombre des exilés en 1765 (à Ancenis), et exilé de nouveau en 1772 à Givray.

(«) Elle donne une idée de la redoutable tyrannie qu'exerçaient les parlementaires dans leur voisinage, et dément catégoriquement l'assertion de M. delaGascherie dans son Mémoire juslincalif, qu'il n'a jamais eu de contestation avec qui que ce fût. La Lemée prétendait avoir été frustrée par lui d'environ 20,000 livres.

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indiquer d'ailleurs de quelle façon) que d'Aiguillon était allé secrètement à Saint-Malo dans la nuit d'un samedi au dimanche du mois de janvier 1766, s'était enfermé avec Le Noir et Calonne, et (|u'une certaine dame de Léon avait surpris entre ces trois personnages l'épouvantable entretien que voici : « Mais en aurez-vous assez pour les condamner? » disait d'Aiguillon. A quoi Le Noir, o« Calonne, répliqua : « Un ma- )) gis! rat peut bien représenter une chose une fois, deux fois, » au Roi : il peut bien nièmc jusqu'à trois : mais lorsqu'il ') continue à le solliciter, il doit se rendre. J'avais condamné » M. de la Chalotais avant d'arriver à Saint-Malo, et je le » condamnerai avant d'en sortir. » Tel fut le passage le plus saillant de cette déposition k sensation, dont il résultait que c'était le roi lui-même qui avait exigé la tête de M. de la Chalotais. En supposant vraie cette atroce calomnie, d'Aiguillon se trouvait innocenté du coup : il n'aurait été que l'instrument d'une volonté plus puissante que la sienne, et c'était au roi, plus qu'(^ lui, qu'il appartenait de venir s'asseoir sur la sellette. Comme il n'est pas à supposer que cette conséquence n'ait pas été aperçue de M. de Cornulier de Lucinière, on ne peut guère donner de son intempérance de langage une autre explication que celle que Linguet en a fournie : le témoin, comprenant bien l'insuffisance des dépositions à charge, aurait ainsi parlé pour forcer le roi à terminer d'autorité une procédure qui devenait injurieuse au souverain, contraire à l'honneur du trône, et pour enlever à d'Aiguillon le bénéfice de l'acquittement triomphal qui allait s'imposer, même à des juges prévenus. Peut-être aussi M. de Lucinière a-t-il agi plutôt par passion que par calcul : peut-être n'a-t-il fait que céder à l'exaltation qui entraînait alors toutes les têtes parlementaires. Mais, quoi qu'il en soit, le résultat de cette déposition formidable ne pouvait être autre que celui (jue Linguet a signalé. En laissant les choses prendre cette tournure, le procès du duc d'Aiguillon allait devenir le procès du gouvernement tout entier, des ministres, et du souverain en personne, dénoncé comme fauteur d'un assassinat : devant la P'rance attentive et déjà fortement travaillée par les passions révolutionnaires allait se dérouler le plus scandaleux débat que l'imagination pût concevoir. Et ]\1. de Lucinière ne fut pas seul à entrer dans cette voie : la déposition

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