LIT DE JUSTICE DU 27 JUUN
moire parut le 16 juin et justifia les espérances de l'avocat et du duc; l'impression produite fut profonde, si profonde que les ennemis les plus acharnés de d'Aiguillon durent euxmêmes en convenir et qu'ils firent à Linguet l'honneur de reporter sur lui quelque chose de la haine implacable qu'ils avaient vouée à son client (').
Au jour fixé, le 19 juin, le Parlement, princes et pairs y séant, envoya les gens du roi demander à Sa Majesté d'indiquer jour pour l'expédition des deux requêtes et le mercredi 27 juin fut fixé. Le roi tint parole, mais le rendez-vous devait avoir un caractère fort différent de ce à quoi le Parlement s'attendait. La veille au soir, le grand-maitre des cérémonies lui ordonna de se rendre à Versailles, le roi se proposant d'y tenir son lit de justice. L'émotion fut extrême ; la cour se disposa à obéir, mais s'ajourna au 28, prévoyant qu'elle pourrait avoir à protester contre les événements du lendemain.
Le lit de justice eut lieu le 27, avec un magnifique éclat : « Sa Majesté, dit Maupeou, se manquerait à elle-même si elle » soumettait à une discussion judiciaire les détails du gouver- » nement de son royaume. Elle n'a vu dans M. le duc d'Ai- » guillon que du zèle pour son service; elle a été convaincue ); qu'il n'a fait qu'un usage légitime du pouvoir qu'elle lui a » confié. Mais si elle lui doit de le justifier publiquement et » d'anéantir tout ce qui pourrait offenser son honneur, elle » doit à son autorité de ne pas laisser pénétrer jusque dans » le sanctuaire de son administration. Sa Majesté a senti plus » que jamais la nécessité d'étouffer une fermentation qui fait )) depuis longtemps le malheur de sa province de Bretagne, » et de ne pas lui fournir de nouveaux aliments dans une pro- » cédure qui ranimerait des divisions dont elle veut éteindre » jusqu'au souvenir ». Les lettres patentes d'abolition dont il fut ensuite donné lecture visaient l'affectation des témoins à déposer de faits étrangers à la plainte du procureur général, d'annexer à leurs dépositions des ordres particuliers émanés
(') Mme du Deffand le constate dans une lettre du 27 juin. A plus forte raison les gens impartiaux. On peut citer entre autres le témoignage particulièrement concluant de Gondorcet : « Le duc me paraît bien défendu, écrivait-il à Turgot le » 29 juin 1770, et s'il est vrai que le Parlement de Rennes l'ait calomnié en 1764 » et n'ait cessé de le faire calomnier depuis, j'avoue que la haine parlementaire est » aussi cruelle que le despotisme ministériel ». Elle l'était même plus, car elle était singulièrement tenace et la politique ministérielle ne l'était pas.
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du roi, de tenter de compromettre ses ministres. Quelque intéressant qu il pût être pour le duc d'Aiguillon et pour Audouard de poursuivre leur justification, il était encore plus important pour l'autorité du roi de ne pas souffrir que les personnes honorées de sa confiance et chargées de l'exécution de ses ordres pussent être compromises, recherchées et inquiétées pour l'exécution des dits ordres. En conséquence les procédures étaient déclarées nulles, et silence absolu était imposé à tous sur cette alfaire, ainsi que sur les requêtes respectives de d'Aiguillon et de la Ghalotais. Le soir d'Aiguillon fut du voyage de Marly et soupa avec le roi.
Ces témoignages d'estime et d'affection n'empêchaient pas qu'en réalité d'Aiguillon ne fût victime d'un cruel déni de justice. Pour s'épargner des embarras redoutables, on lui enlevait le moyen d'obtenir l'éclatante justification à laquelle il avait droit. On l'exposait, comme l'événement ne tarda pas à le prouver, aux plus malveillants et aux plus injustes commentaires {'). Aussi voyons-nous que l'impression dominante dans son entourage fut une impression de regret. Dès le 27 juin, iM'"e du Deffand remarque que les amis de d'Aiguillon étaient très mécontents de ce qu'il ne pût plus être jugé régulièrement. Les lettres ('-) qui ne tardèrent pas à lui être adressées en grand nombre, de Bretagne et d'ailleurs, expriment le même sentiment. « Les lettres patentes, écrit Desco- » gnets le 5 juillet 1770, m'ont fait plaisir d'un côté et de la » peine de l'autre, car j'aurais souhaité que toute l'affaire
(') La légende de M"^ du Barry obtenant du roi lexlinclioii de la procédure pour sauver d'Aiguillon est absurde; mais il n'est que trop vrai que les ennemis de d'Aiguillon avaient beau jeu pour accréditer celte interprétation fantaisiste des événements. Des chansons bien connues l'ont popularisée :
Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu; Avec des lettres de grâce On ne peut être pendu. Grâce aux soins de ma mie, Je n'ai perdu que l'honneur.
Ou bien encore
0 d'Aiguillon! On fallait pendre; Chacun disait : il est perdu.
.\ la grève j'allais l'attendre Et tu serais déjà pendu Sans la P
RÔLE DE MAUPEOU DANS LE PROCÈS DE d'aIGUILLON 577
» eût été mise tout à fait au jour et que les faux témoins eus- » sent été punis ». Chez M. de la Guère le mécontentement domine : « Je suis si mécontent de tout ce qui vient de se «passer, écrit-il à la duchesse d'Aiguillon, que je n'ose ni » vous en parler, ni vous en faire mon compliment, que j'avais M pourtant bien préparé, comptant que la finale de notre » affaire eût été tout à fait différente. La cabale a été ravie de » voir ce dénouement qui laisse les choses à peu près dans le » même état où elles étaient ». Le vicomte de LangleàM. d'Abrieu : « Je pense comme vous du mécontentement que doit » avoir M. le duc ». Du Loch mande de Quimper au même d'Abrieu que la crainte que le duc n'obtînt de faire information glaçait d'effroi les bastionnaires, et que le dénouement imprévu « obtenu par l'adresse des amis bastionnaires qui » abusent de la bonté du roi » va les rassurer et les exciter à des brouilleries plus fortes. Le vicomte de Barrin, d'abord satisfait parce que la cabale, à force d'incidents, eût fait traîner l'affaire pendant des années, regrette ensuite le parti que le roi a pris, et craint qu'il ne détruise l'effet surprenant du Mémoire de Linguet. De Becdelièvre adresse au duc des compliments de condoléance : « Je ne puis pas être satisfait, » écrit-il, de la voie que le roi a jugé à propos de prendre, mais » il faut respecter sa volonté ». Et Tinténiac remarque que tout s'est passé comme si l'aflaire eût été conduite par les ennemis du duc eux-mômes.
Bien des historiens, comme on sait, se sont ralliés à cette hypothèse; Maupeou, d'après eux, aurait tout combiné avec une habileté perfide pour faire coup double contre les Parlements et contre d'Aiguillon. Il aurait engagé le procès dans l'espérance secrète de perdre d'Aiguillon, l'aurait interrompu pour le laisser sous le coup d'une inculpation grave lorsqu'il aurait vu que la balance penchait décidément en faveur de l'accusé, et aurait, par cet acte arbitraire, engagé si à fond la querelle avec le Parlement que celui-ci aurait été amené fatalement à dépasser toutes les bornes et à se perdre... Il faudrait, pour résoudre pareille question, des lumières capables d'éclairer jusqu'au fond les replis de la conscience humaine, et l'histoire, pas plus que les contemporains, n'en possède pas. Il faudrait, notamment, d'autres autorités que celle de la Correspondance, ou des autres libelles publiés contre
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le chancelier lorsque celui-ci fut devenu le point de mire de toutes les haines parlementaires, à tel point qu'on n'hésita plus dans ce parti môme à soutenir l'innocence du duc d'Aiguillon, afin de pouvoir imputer à IMaupeou cette trame véri tahlement infernale. Notre impression (et il ne peut guère s'agir, en pareille matière, d'autre chose que d'impressions), serait plutôt que Maupcou, moins noir qu'on ne l'a représenté, n'eut pas dans la circonstance une politique aussi raffinée. Maupeou, comme la plupart des ministres de Louis XV, n'avait su ou n'avait pu rien combiner ni rien prévoir ; la conduite qu'il avait tenue jusque-là dans les affaires de Bretagne indique clairement qu'il agissait au jour le jour; il avait fait rappeler le Parlement sans exiger aucune précaution en vue du lendemain, il avait laissé entamer le procès de d'Aiguillon à contre-cœur et parce qu'il avait eu la main forcée, il l'éteignait maintenant parce qu'il était impossible de le laisser continuer sans livrer à des adversaires redoutables et tenaces le secret de l'Etat, sans leur rendre compte des actes, voire même des pensées du gouvernement. La personne du duc d'Aiguillon n'entra pour rien dans cette nouvelle volte-face de la politique ministérielle. Ce ne fut ni pour le servir ni pour lui nuire qu'on se décida à ce petit coup d'Etat. La frayeur des grandes luttes parlementaires, le souci exclusif d'une tranquillité que d'ailleurs on ne réussissait pas à obtenir, tel avait été jusque-là le grand ressort de la politique de Louis XV; les lettres patentes du 27 juin 1770 ne font pas exception à cette règle. Et si Maupeou avait été réellement inspiré par le désir de perdre son futur collègue, il resterait à savoir si dans ce cas il eût pris le meilleur moyen en arrêtant la procédure d'autorité. D'Aiguillon a désiré être jugé; mais le sentiment qu'il avait de la justice de sa cause a pu lui faire illusion sur le véritable état des choses. Les charges produites contre lui étaient insignifiantes, mais la partialité parlementaire était bien grande. Si le Parlement de Paris contenait un certain nombre de magistrats éclairés et intègres, si d'Aiguillon y avait quelques parents et amis, il importe de ne pas oublier d'autre part à quel point la haine de la magistralure était excitée contre lui. L'exemple de Lally avait démontré combien les gens d'épée avaient à redouter la justice des robins. Il n'est pas impossible que pour se débar-