LEVÉE DU VINGTIÈME
C'était une terrible chose que de mettre à la raison ces naturels fiers et indomptal)les, imbus de l'idée qu'ils ne devaient pas être soumis aux mêmes charges que le reste du royaume; ce pouvait être quelquefois, le vin aidant, un véritable danger.
La timidité de l'administration, les résistances des contribuables, la difficulté des vérifications, étaient autant de raisons pour que la levée du vingtième se lit avec une extrême lenteur. Au 22 novembre 1755, sans parler de l'arriéré des années antérieures, il restait à recouvrer sur le vingtième de 1754 856,773 1., et 18,643 seulement avaient été reçues sur celuide 1755 ('). Quand il s'agira en 1756 de fixer le chiffre de l'abonnement on constatera que sur la somme de 11,632,495 1. montant du total des rôles des sept années de vingtième, réduite par les décharges et modérations à 11,188,182, 8,112,000 seulement auront été recouvrées : l'arriéré dépassera 3 millions (^). Cependant les rôles ne suivirent pas, tant s'en faut, la progression qu'ils auraient dû suivre, si les contrôleurs avaient procédé d'une façon constante, régulière, à leur travail de vérification, et s'il avait été tenu compte de leurs découvertes. A la fin de 1756 il restait encore environ 100,000 déclarations à recevoir, et 300,000 à vérifier. De 1,460,000 1. en 1753, les rôles n'étaient passés en 1756 qu'à 1,617,000, grâce à la vérification de 109 paroisses, et l'on sait que le directeur du vingtième tenait pour certain qu'ils pouvaient être augmentés des deux tiers sans dépasser la mesure et sans pouvoir soulever de protestation fondée. De tout temps les contribuables se sont plaints et se plaindront : c'est leur rôle et bien souvent c'est leur droit : mais parfois aussi c'est leur tort. Souhaitons aux Français de la fin du xix' siècle de n'avoir jamais plus de raison de le faire que n'en avaient les Bretons du milieu du siècle dernier.
Dans toute l'aifaire du vingtième, d'Aiguillon n'avait cessé de plaider la cause de la province, et parfois plus que la jus-
(•) Séchelles à Le Bret, 22 nov. 1755, C. 2152.
(2) Lettre de Laurent, directeur du vingtième, 5 oct. 1756 (IL 459); état envoyé par lui (C. 2156), Les Etatsinvoquaient ce chiffre peu élevé des recettes réellement faites pour obtenir une diminution sur le chiffre de l'abonnement. Ils négligeaient ce que le roi devait recevoir, et ne voulaient compter que ce qu'il avait réellement reçu.
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tice ne l'eût voulu. Ses l)ons offices étaient également acquis, à chaque occasion qui se présentait, aux vœux de ses administrés. On le voit, après les Etats de 1754, s'employer avec ardeur pour faire obtenir à la Bretagne une permission d'exporter les grains h l'étranger, une diminution dans l'effectif des troupes envoyées dans la province, la dépense du casernement devenant ruineuse, la suppression d'une augmentation projetée de 15,000 1, à l'imposition des garnisons ('), la suppression des droits sur l'exportation du sel hors de la province, l'abonnement des droits de franc fief et contrôle, pour lequel il obtint du contrôleur général des conditions extrêmement favorables, que la commission intermédiaire eut le tort de ne pas accepter immédiatement et finalement de laisser échapper. Quand elle se décida, le 20 juin 1755, après force difficultés et marchandages, à les accepter, l'occasion favorable était perdue et le contrôleur général, occupé d'une foule d'autres affaires, fatigué de l'esprit intraitable de la commission, n'était plus disposé aux mêmes concessions : en vain d'Aiguillon différa de quelques jours son départ et tenta un dernier effort pour faire aboutir cet arrangement, dont il souhaitait extrêmement le succès : il fallut renoncer pour cette fois à l'abonnement des droits de contrôle (-).
Retardée un peu par cet incident, la tournée de d'Aiguillon en 1755 commença dans les premiers jours de juillet. Arrivé à Nantes le 7 juillet, il s'y arrêta quelques jours pour assister
(*) Lettres de remerciement de la commission intermédiaire à d'Aiguillon, février, mai 1755 (Arch.d'Ille-et-Vil.,C. 3812).— L'imposition des garnisons était de 100.000 i. par an, et se levait depuis un temps immémorial sans aucun consentement des Etats: leur procureur général syndic faisait régulièrement opposition à cette levée devant le Parlement, qui n'en tenait aucun compte, et ils en faisaient un article de leur cahier de remontrances, auquel le roi n'avait pas davantage égard. La chose était passée en habitude et personne ne faisait attention à cette violation flagrante des privilèges de la province : cette sereine indifférence fait avec l'extrême susceptibilité que les Etats et le Parlement montrèrent en 1764 pour une somme bien moindre, et pour une question au moins douteuse, un contraste trop piquant pour qu'il ne faille pas le relever. Le Parlement, qui s'est prétendu, en 1764, obligé en conscience d'accueillir l'opposition des Etats contre les sols pour livre des droits des fermes du roi, n'a jamais expliqué pourquoi cette obligation n'existait point pour l'impôt des garnisons. Il lui eût fallu reconnaître que ce no7i possumus absolu n'était invoqué que quand il s'agissait de mettre un ministre dans l'embarras. Il est fâcheux qu'il ne se soit jamais inquiété de donner l'explication de cette contradiction dans sa conduite : car son argumentation aurait été bien curieuse à suivre.
(*j Lettres de la commission, de d'Aiguillon, de l'évêque de Rennes, etc. (ibid., G. 3812).