AMBITION DE LIN'GUET
Etats. D'Aiguillon n'était ni l'inspirateur, ni même l'objet de ce nouvel opuscule : la seule part qu'il y eut fut d'en payer les frais d'impression. « Ce n'est plus, déclarait Linguet dans » un passage de son Avertissement, qu'il a dû amèrement » regretter par la suite, ce n'est plus l'ancien commandant de )> Bretagne, c'est moi-même que je défends... L'ouvrage que » je publie ici n'a absolument rien de juridique... les auteurs » de libelles m'ont fait l'honneur de m'associer aux insultes » que le dépit de se voir confondus leur a fait multiplier con- » tre M. le duc d'Aiguillon : j'ai donc aujourd'hui un intérêt » personnel à achever d'éclaircir les reproches qu'ils osent » encore faire reparaître, et à démontrer combien était vrai » le premier mémoire où je les ai détruits ».
Il n'y songea pas davantage lorsque son client fut parvenu, en juin 1771, au ministère des aflaires étrangères, car c'est tout autre chose que de l'argent qu'il pensa alors à demander. Esprit supérieurement doué à certains égards, orateur redoutable, écrivain incisif, journaliste accompli, Linguet joignait malheureusement aux plus brillantes facultés un orgueil démesuré et une absence fâcheuse de jugement, du moins en ce qui le regardait personnellement. Il crut, et il le montra trop, que l'élévation du duc d'Aiguillon au pouvoir devait entraîner aussi la sienne. 11 s'imagina voir s'ouvrir devant lui la carrière de la gloire et des honneurs, et il voulut prouver qu'il y avait en lui l'étoffe d'un politique en rédigeant un mémoire où il révélait au duc les moyens de tirer de l'inévitable partage de la Pologne le meilleur parti pour les intérêts français. Toute la carte de l'Europe était bouleversée dans ce singulier projet. Linguet y attribuait au roi de Prusse la Prusse occidentale, à l'Autriche des rectifications de frontières aux dépens de la Pologne et des Turcs, à la France les Pays-Bas, et à l'Angleterre... il enlevait Gibraltar et Minorque pour en faire cadeau à l'Espagne. Il considérait comme très facile de rendre le trône de Pologne héréditaire et de donner à cette monarchie une consistance réelle et une puissance redoutable, traitait la Russie comme une quantité négligeable, et affirmait que l'Angleterre était incapable d'opposer à ces projets le moindre obstacle. Ces divagations, dont Linguet n'a cessé de parler avec fierté, avec amour, et qu'il a considérées comme le dernier mot de la politique, eurent pour
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résultai immédiat la résolution fermement arrêtée dans l'esprit du duc d'Aiguillon de ne Jamais lui confier dans les allaires étrangères le moindre poste. 11 avait d'ailleurs assez fait l'cxpérionce de son caractère pour savoir que personne n'était plus impossible dans des fonctions administratives ou politiques. Aussi Linguet ne franchit-il jamais le seuil du ministère que pour se rendre aux invitations h dîner que le duc ne lui marchandait point, ou pour aller ses jours d'audience présenter des sollicitations obstinément renouvelées et persévéramment éconduites. 11 demanda la concession d'un nouveau journal politique, et il eut la mortification de voir ce privilège réservé au libraire Panckoucke et à des amis intimes de d'Aiguillon, son secrétaire d'Abrieu, son médecin Busson, et Rousseau, précepteur du comte d'Agenais; il revendiqua la Gazette de France, et elle fut donnée à Marin; le poste assez lucratif de secrétaire des pairs, et ce fut Suard qui l'obtint; la place d'envoyé de l'évêque de Spire, et on lui préféra l'abbé de Voisenon. Ce qui rendait ses blessures d'amour-propre particulièrement douloureuses, c'est qu'alors même on croyait ou on affectait de croire que le crédit de Linguet auprès de son ancien client était sans bornes; et ses amis et connaissances lui savaient mauvais gré de ne pas répandre sur eux les faveurs qu'en réalité le malheureux mendiait en vain pour lui-môme. Tout ce qu'il put obtenir fut la place purement honorihque de secrétaire du conseil des finances du comte de Provence, une sinécure sans importance, que dlAiguillon lui fit avoir gratuitement et qu'il revendit 7,000 1. ; ce qui porta à 19,000 I. le total des sommes que l'affaire de Bretagne lui rapporta.
Tant de déceptions jointes aux mésaventures qui signalèrent (ainsi d'ailleurs que d'éclatants succès) sa carrière au barreau, aigrirent son caractère et lui inspirèrent la monomanie de la persécution. Le 11 février 1774 il fut rayé du barreau par arrêt du Parlement Maupeou; il se convainquit que d'Aiguillon avait dicté cet arrêt pour le perdre et s'affranchir du lourd fardeau de la reconnaissance. Trois mois après, la mort de Louis XV entraînait une Saint-Barthélémy de ministres, et d'Aiguillon était, un des premiers, sacrifié. Dès lors, plus rien à ménager; Linguet va se déchaîner contre son ancien client avec la dernière violence. Dans deux lettres qu'il lui écrivit
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coup sur coup les 2 et 3 septembre 1774, il lui signifia insolemment qu'il ne devait pas se croire quitte envers lui pour 4 ou 500 louis et que des services de la nature des siens, où la fortune de l'obligé peut seule être la mesure des marques de sa reconnaissance, réclamaient une autre rémunération. « M. le duc, lui disait-il, je vous ai trouvé entre le trône et » Téchafaud ; je vous ai rapproché de l'un et éloigné de l'autre. » Quoique innocent au fond, vous aviez un tort terrible, celui » de paraître universellement haï et redouté; il fallait arracher » à la crédulité son bandeau, à la fraude son masque, à la » calomnie ses traits, au hasard d'en être percé soi-même, M enfin vous couvrir de son corps et risquer son existence » pour sauver la vôtre... L'homme imprudent qui s'attachait » à votre fortune devait s'attendre à partager des revers plu- » tôt que des succès... Au lieu de reconnaissance, vous m'avez » voué une haine implacable dans le temps même où j'ai » commencé à vous servir... vous vous êtes fait dès lors un » plan médité et bien réfléchi de m'anéantir... C'est sans doute » que vous vous étiez imaginé que je serais dans votre cause » un enlumineur subalterne, employé uniquement à couvrir » vos pensées d'un vernis plus ou moins brillant... On m'ap- » portait tous les matins quelques lignes de votre écriture, et » on venait le soir me demander avec humeur comment je les » avais translatées en français... 'V^ous aviez cru que la gloire » de vous être défendu vous-même vous serait restée... Les >) applaudissements donnés au premier mémoire, fait malgré » vous et vos agents, ne vous parurent que de nouveaux » outrages... Pour prouver que votre innocence éclatait assez » d'elle-même, vous vous êtes persuadé qu'il fallait négliger, » abaisser sans pitié, perdre enfin celui que l'on soupçonnait » de l'avoir fait briller. » Linguet terminait en avertissant le duc qu'il lui importait de se faire oublier et qu'il agirait sagement en évitant de paraître de nouveau devant la justice.
C'était, pour employer le terme propre, une véritable tentative de chantage à laquelle d'Aiguillon ne fit aucune réponse. Les événements se chargèrent d'empêcher l'efiet des menaces de Linguet, car ils se succédaient rapidement dans son orageuse carrière. Réintégré dans ses fonctions le 11 janvier 1775 par l'ancien Parlement ressuscité, Linguet en est de nouveau exclu après des scènes de pugilat sans précédent dans lliis-
toire du palais par un vote de ses confrères rendu à la formidable majorité de 185 voix sur 216 et sanctionne par ce même Parlement : puis, après des écarts scandaleux, la rédaction du Journal de politique et de littérature et les 10.000 1. (ju'elle lui rapportait annuellement lui sont enlevées en 1776; il est forcé ensuite de fuir à Londres, de là à Genève et à Bruxelles; ses incartades contre le maréchal de Duras lui procurent vingt mois de séjour à la Bastille; aussitôt délivré, il retourne à l'étranger, loin de la formidable forteresse. De ces exils, de ces disgrâces, de ces emprisonnements, un seul homme, bien entendu, est coupable; c'est la haine persévérante du duc d'Aiguillon qui l'a poursuivi partout, c'est elle qui a « aiguillonné » contre lui magistrats, avocats et ministres; c'est elle qu'on retrouve au fond de toutes les persécutions qu'il a subies : car il importe au duc de perdre à tout jamais un homme qui est pour lui comme un reproche vivant de lésiiierie et d'ingratitude. Mais si la haine du duc est tenace. Linguet de son coté n'oublie pas, et dès que la France lui sera ouverte, dès que les tribunaux lui redeviendront accessibles, le premier usage qu'il fera de sa liberté sera de reprendre l'instance annoncée dès 1774 et de dévoiler au monde entier les atroces procédés de son client.
Ce fut au bout de douze ans, en 1786, que sonna cette heure de la vengeance. L'empereur Joseph II et Kaunitz, bien disposés pour Linguet qui venait de défendre, avec sa fougue habituelle, leurs prétentions dans la question de l'Escaut et qui l'ont décoré du titre de baron, ont obtenu pour lui — avec d'autant plus de facilité que la reine est fort aise de procurer à d'Aiguillon, qu'elle exècre, l'ennui d'un procès scandaleux — pleine sauvegarde pour venir en France suivre devant les tribunaux ses affaires personnelles. Il franchit la frontière et aussitôt les assignations de pleuvoir dru coinme grêle contre ses anciens amis et ses anciens clients, car il fut dans la destinée de Linguet de se brouiller avec tous ceux qu'il avait servis. A Panckoucke, coupable de lui avoir enlevé la rédaction du Journal, il réclame 110,000 1.; à Lequesne, son agent en France pour la distribution de ses Annales, 90,000; à d'Aiguillon cnlin, un supplément d'honoraires de 120,000 1., plus les intérêts à partir du 1"' janvier 1772. Il fonde cette demande sur rimmensilé des travaux qu'il a faits pour lui,