PREMIÈRE PLAIDOIRIE DE LINGUET
«ur l'insuffisance du salaire reçu et sur les persécutions et les malheurs que cette défense a attirés sur sa tète.
Telle était la cause singulière qui, même en cette année 1786, particulièrement féconde en débats judiciaires passionnants, devait exciter au plus haut degré l'attention publique, Il n'en pouvait être autrement. Un procès entre un avocat et son client oifre toujours quelque chose de singulier; mais avec un client comme d'Aiguillon et un avocat comme Linguet, le spectacle devenait bien plus curieux encore. D'un côté, un ancien ministre impopulaire, toujours suspecté pour sa conduite en Bretagne, qui passe pour regretter le pouvoir et n'avoir pas perdu tout espoir d'y remonter : un pair de France dont les turpitudes, les ridicules, peut-être les crimes, vont être dévoilés au grand jour de l'audience; de l'autre, un homme dont l'éloquence canine avait autrefois passionné la capitale, dont les Parisiens étaient privés depuis douze ans, à leur grand regret, d'entendre la voix fougueuse et la parole à l'emporte-pièce, dont la réapparition au barreau semblait un gage assuré du renouvellement de ces événements inouïs et de ces scènes incroyables dont presque chacun de ses plaidoyers avait été le signal ; un homme dont la tête et la plume, disait Linguet lui-même, étaient universellement considérés comme des espèces de conducteurs électriques d'où l'on s'attendait à chaque instant à voir jaillir la foudre. Avec ce terrible avocat, nul doute qu'on n'assistât à un grand déballage de scandales. Une revanche éclatante semblait promise à ceux que Linguet, seize ans plus tôt, avait, dans l'affaire de d'Aiguillon, si cruellement maltraités, ils allaient donc enfin connaître par le menu les agissements ténébreux de l'ancien commandant; ils allaient entendre révéler — et par quelle voix! — tous les secrets d'une confession qu'ils affirmaient avoir été très longue et très chargée.
Aussi pouvait-on s'attendre à une affluence inaccoutumée le jour où Linguet — tout rayé qu'il fût, il avait obtenu ce privilège — reparaîtrait à cette place où il avait jadis défendu tant d'illustres clients, plaidant maintenant pour lui-même, sollicitant la justice de ces mêmes magistrats dont il avait plus que personne stigmatisé maintes fois la tyrannie et l'iniquité, couvert de la protection de ces mêmes ministres qu'il criblait depuis des années de sarcasmes et d'insultes. En
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prévision d'une séance mouvementée, le président d'Ormesson prit des précautions spécicales : il fixa la plaidoirie de I. inguet à l'heure la plus matinale, k sept heures; la garde lut quadruplée; le palais se hérissa de grilles : et un hasard heureux fit remettre l'aflaire au 26 août, le jour même où le mariage de la fille Salmon, cette touchante victime de la criminelle légèreté du Parlement de Rouen ('), devait détourner sur un autre point de la capitale une partie de l'innombrable armée des badauds. Rien n'empêcha cependant une foule prodigieuse de se presser au palais le jour fixé. Lorsque Linguet força l'entrée de la Grand'Chambre, à la tête d'une troupe sympathique de deux ou trois cents avocats nouvellement inscrits qu'attirait à sa suite la douce perspective d'entendre déchirer leurs collègues plus anciens, un véritable flot humain s'élança derrière eux et la foule devint en moins de rien si considérable que les juges, pâlissant et craignant pour leur vie, cherchaient déjà par quelle issue il leur serait possible de fuir. L'ordre néanmoins se rétablit tant bien que mal et Linguet put prendre la parole qu'il garda pendant cinq quarts d'heure, tout en ayant bien soin de ne pas épuiser le sujet, car il tenait à prolonger son triomphe. La suite de son plaidoyer fut remise au 2 septembre. Il fut l'objet d'une ovation enthousiaste à sa sortie du palais.
Si, comme il était évident, son but avait été surtout de faire du bruit, il put être complètement satisfait, car cette première passe d'armes ne fit que surexciter la curiosité publique. Le 2 septembre, une foule encore plus nombreuse se rua dans l'enceinte destinée au public et reflua violemment sur les fenêtres, les cheminées, les corniches et jusque sur les toits. La chaleur était forte, malgré l'heure matinale, la transpiration abondante : bientôt murs et parquets furent inondés de sueur. Un homme périt étoufle; d'autres, qui purent être tirés de la presse respirant encore, en sortirent dans un tel état, que le buvetier dut réquisitionner h la hâte tous les lits qu'il fut possible de trouver dans le palais, transformé instantanément en une sorte d'hôpital. Il fallut, la séance terminée, brûler des flots de vinaigre pour désinfecter la Grand'Chambre, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était en-
(• Cf. Revue bleue, 14 novembre 1896.
PRÉTENDUE TEMATIVE d'aSSASSINAT SUR LIINGUET 593
core jamais vu. Quelques privilégiés hardis, et notamment des dames d'honneur de la reine attirées par l'espoir d'entendre vilipender d'Aiguillon, s'étaient glissés jusque sur les sièges réservés à la cour : plusieurs s'obstinèrent à y rester, et M™' d'Aguesseau et la duchesse d'Ayen, entre autres, siégèrent toute la matinée au milieu des magistrats.
Si singulier que fût ce spectacle, il n'approchait pas cependant encore des scènes extraordinaires qui signalèrent la troisième représentation, le 6 septembre. Des précautions militaires plus importantes encore avaient été prises pour ce , jour-là. Un étroit passage, gardé de distance en distance par trois détachements de la compagnie de robe courte, avait été réservé pour les juges et pour l'honime extraordinaire qui faisait ainsi courir tout Paris : il s'y engageait, lorsqu'une porte latérale s'ouvrant tout à coup livra passage à un flot d'envahisseurs qui se précipitèrent sur les pas de l'orateur : sur le point d'être débordée, la troupe croisa la baïonnette et Linguet, au premier rang, reçut sur la tète un coup de crosse de fusil qui létendit sans connaissance. La foule, heureusement, put s'arrêter, et Linguet échappa au péril imminent d'être foulé aux pieds de ses admirateurs. Transporté dans une pièce voisine, il y reprit ses sens et put paraître devant la cour à qui il demanda, en raison de cet accident, remise de sa plaidoirie au lendemain. La continuation de pareilles scènes pouvait ne pas être sans danger. Les juges accédèrent à sa demande, mais en y mettant obstinément pour condition que l'audience aurait -lieu à huis clos. Plutôt que de se résigner à un aussi pénible sacrifice, Linguet réunit ce qui lui restait de forces et parla pendant une heure et demie, sans conclure cette fois encore. Le lendemain s'ouvraient les vacances, et la suite du procès se trouva naturellement remise à l'hiver suivant. Linguet, revenu à Bruxelles, en profita pour faire grand bruit des incidents surprenants de la dernière audience et annonça iirbi et orbi que d'Aiguillon venait de se rendre coupable d'un nouveau crime. Usant plus que largement de l'exagération que tolère l'éloquence judiciaire, il se persuada et voulut persuader au public qu'un horrible complot avait tramé contre sa vie. L'ouverture de la porte, la résistance du poste, le coup de fusil, rien n'avait été fortuit : tout avait été combiné d'avance pour perpétrer un de ces crimes qui ne d'Aiguillon. 38
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laissent pas de traces : et la main de d'Aig-uilIon était facile à apercevoir au fond de cet épouvantable forfait. La circonstance, bientôt connue, que les verrous de la porte fatale avaient été tirés par uii jeune maître des requêtes de famille bretonne, unChàtcaubriand (frère aîné du grand écrivain), qui avait voulu se divertir et qui n'hésita pas à s'en vanter très haut, devint pour Linguet une nouvelle preuve contre son adversaire : n'était-il pas évident que lui seul avait pu faire venir du fond de la Bretagne le misérable satellite qui avait failli être l'instrument du crime? Et dans un mémoire au roi où il se comparait modestement à Cicéron assassiné par un de ses clients, Linguet développait tout au long l'horrible trame. « Que le coup, disait-il, soit parti dans une confusion » artificieusement excitée, d'une des mains placées pour » maintenir l'ordre et empêcher la confusion : que ce coup » ait été unique et soit tombé précisément sur moi : que la » facilité de l'asséner fructueusement ait tenu à l'ouverture » d'une porte qui, devant être fermée avec une serrure et deux » verrous, s'est trouvée ne l'être qu'avec deux verrous seule- » ment: que ces verrous aient été tirés dans le moment précis » où il fallait qu'ils le fussent pour produire une irruption » subite... qu'ils l'aient été par un homme qui, en dernière » analyse, s'est trouvé avoir, ainsi que sa famille, les rapports » les plus suivis, les relations les plus intimes avec mon ter- » rible adversaire ('), avec celui à qui le coup un peu mieux » asséné aurait valu une quittance, avec celui que ce secours » militaire aurait délivré du besoin pénible d'en exiger sans » cesse du chef de la justice de plus que militaires : c'est » vraiment là ce qui est extraordinaire... ». Etrange destinée que celle de d'Aiguillon! Accusé d'abord d'avoir voulu faire décapiter, puis d'avoir voulu faire empoisonner M. de laChalotais, il l'était maintenant d'une tentative criminelle sur la vie de son propre défenseur.
Quatre nouveaux plaidoyers (3 février-4 mars 1787) suffirent h peine à Linguet pour exhaler la fureur dont son ûme était remplie. Son succès se maintint jusqu'au bout aussi éclatant, et sa parole fut constamment couverte par les applau-
(*) Celle assertion coiii'und par son effronterie. Linguet ne pouvait pas ignorer qu'au contraire la mère de Ciiâteauhriand, née de Bédée de la Bonétardaye, avait été passionnément attachée au parti de M. de la Chalotais.