‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 162 sur 174 · DERNIERS PLAIDOYERS DE LINGUET · texte numérisé non relu

DERNIERS PLAIDOYERS DE LINGUET

dissements d'un public innombrable. Peut-être cependant ses plaidoiries n'avaient-elles pas tenu tout ce qu'en attendaient ses auditeurs. Linguet s'était à peu près borné aux circonstances de la cause, sans faire sur le terrain des affaires de Bretagne les quelques incursions que la plupart d'entre eux, sans doute, prévoyaient et désiraient. « Dans six longues » audiences, dit-il dans la préface de l'édition de ses plai- » doyers, où plus d'un incident aurait rendu excusables de » ma part des écarts et une chaleur personnelle, il ne m'est » pas échappé un mot qui ne fût de la cause, pas une syllabe » qui tendit à compromettre les intérêts réels de M. le duc » d'Aiguillon et la partie de sa conduite dont la justification » m'a été autrefois confiée. Cette réserve n'a pas été pour le » public honnête et impartial un des moindres sujets de sa » surprise et de son attendrissement ». Le compliment que s'adresse ici Linguet est en somme mérité, encore qu'on puisse relever dans ses plaidoyers quelques phrases à double entente et quelques allusions qui ont l'apparence de menaces. Mais il est incontestable que ces passages sont rares, et contredits par une infinité d'autres où Linguet proclame au contraire très haut l'inanité des accusations portées contre l'ancien commandant de Bretagne et confirme avec éclat ses précédents ouvrages en sa faveur. Etait-ce de sa part respect du devoir professionnel? Hélas! Linguet n'avait guère de ces scrupules et il prenait grand soin d'ailleurs de faire remarquer que sa radiation lui rendait tous les droits dont la qualité d'avocat aurait pu le priver. Etait-ce générosité? Aucun sentiment ne lui était plus étranger quand il plaidait; déchirer ses adversaires était pour lui une satisfaction cruelle qu'il n'avait jamais négligé de sollrir, pour peu que les circonstances s'y prêtassent. Etait-ce répugnance à se contredire luimême? Il a surabondamment démontré, dans ses écrits et dans ses plaidoyers, que les contradictions ne l'efl'rayaient guère ; et on venait de l'entendre, dans cette cause elle-même, accuser d'assassinat un homme dont il avait fait le plus vif éloge, et couvrir de fleurs le Parlement de Paris qu'il avait criblé de sarcasmes. S'il a respecté l'administration de Bretagne, lui si prompt à saisir toutes les occasions de ridiculiser et de flétrir la partie adverse, c'est qu'il savait à merveille l'impossibilité de s'y attaquer sans se ravaler au rang des libellistes et des faux témoins de 1770. Quel argument en

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faveur de d'Aiguillon que ce silence! A vrai dire, il y a quelque chose de plus probant pour lui que l'histoire même de son commandement, ou que les mémoires apologétiques de 1770; il y a ces plaidoiries de 1786 et de 1787, si concluantes par ce que Linguet y a dit, et encore plus par ce qu'il n'a pas osé y dire; il y a ce fait d'être sorti intact d'une épreuve aussi redoutable qu'une brouille à mort avec son avocat quand cet avocat était Linguet !

Autant la foule avait acclamé Linguet, autant elle se montra gouailleuse et ironique envers M. de Laune, avocat du duc, quand celui-ci put enfin prendre la parole. Son plaidoyer, un peu terne, dépourvu de la verve mordante qui caractérisait ceux de Linguet, fut scandé à chaque phrase par les huées ou les applaudissements ironiques de la foule. 11 était cependant probant : il rétablit la vérité quant aux travaux faits par Linguet pour le compte du duc (^), fit justice des prétendues persécutions dont il aurait été victime, donna lecture de lettres où Linguet proclamait très haut l'indiscutable honorabilité du chevalier d'Abrieu, accusé maintenant par lui de lui avoir escroqué 100 louis, et mit Linguet dans un cruel embarras en rétablissant le texte véritable de certains documents dont celui-ci avait eu l'impudence de lire des copies falsifiées pour les besoins de la cause. Aussi auraitil vraisemblablement gagné son procès si la sentence avait été rendue sur-le-champ : mais le président d'Ormesson venait d'être appelé à l'assemblée des notables, ouverte le 22 février 1787, et à sa place siégeait le président de Gourgues, mal disposé pour d'Aiguillon. Il renvoya le jugement à huitaine, les dispositions des juges furent sondées dans l'intervalle, et l'atlaire prenant une mauvaise tournure pour le demandeur, on prit des mesures pour déplacer la majorité. Beaucoup de parlementaires avaient conservé de l'allaire de Bretagne et

(') Linguet ayant complaisamincnt énnméré les 199 pages de son grand Mémoire, les 418 des Procédures, les 263 des Observalions sur la réponse des Etais, en tout 880 pages, plus de prétendus travaux restés manuscrits et une im • mense correspondance avec d'Aiguillon, de Laune, pour le suivre sur ce terrain, établit qu'en déduisant les textes des dépositions faites à Rennes et à Paris, que Linguet n'avait eu qu'à copier, les 418 pages des Procédures se réduisaient en réalité à 186; de même, des 263 pages des Observalions, il n'en restait à l'actif de Linguet que 124; en tout, 509, payées presque un louis la page, puisque Linguet avait reçu 500 louis. Quant à sa prétention de mettre sur sa note et de faire payer les lettres insolentes dont il avait libéralement graliCié le duc et toute sa maison, elle était sans contredit d'un comique achevé.

SENTENCE DU PARLEMENT o97

des événements de 1770-1771 un ressentiment profond contre d'Aiguillon. Par leurs soins on fit venir in extremis deux honoraires et trois maîtres des requêtes dont le vote était sûr et on put ainsi infliger au flétri de 17701e désagrément d'une condamnation qui paraissait impossible. La cour rendit le 10 mars, à une voix de majorité, un arrêt condamnant d'Aiguillon à payer 24,000 1. à son ancien avocat et aux dépens. La foule manifesta une joie bruyante de ce jugement extraordinaire et porta Linguet en triomphe. Il n'y eut au contraire qu'une voix, dans la partie éclairée de la population, sur cette sentence manifestement obtenue par l'intrigue (').

D'Aiguillon, heureux d'en finir, avait déjà consigné les 24,000 1., lorsqu'un arrêt du conseil du 30 mars, qu'il n'avait ni sollicité ni désiré, cassa l'arrêt du Parlement, et renvoya Linguet devant la communauté des procureurs pour y faire taxer, si bon lui semblait, ses honoraires.

Cette affaire fut la dernière des nombreuses tribulations que valut à d'Aiguillon son fameux commandement de Bretagne. Mort l'année suivante, le 1"'' sept. 1788, à 68 ans, d'Aiguillon n'a pas vécu assez longtemps pour reconquérir l'opinion, persévéramment travaillée et constamment dominée par ses ennemis : et rares furent les hommes qui surent lui rendre justice. Il y en eut, toutefois, quelques-uns, et au premier rang de ceux-ci il importe de mentionner Linguet lui-même, Linguet, à qui la clairvoyance ne manquait plus quand son imagination ardente cessait de lui forger des chimères et quand son indomptable orgueil faisait trêve : Linguet qui jugeait mal de lui-même, mais qui parfois jugeait sainement d'autrui. A l'heure de la mort il oublia entièrement les crimes imaginaires dont il venait d'accuser d'Aiguillon : et il s'honora en consacrant à la mémoire de cet homme qu'il avait tour à tour si rigoureusement défendu et si cruellement vilipendé, de cet ancien client devenu, à l'en croire, son persécuteur et son assassin, un article exclusivement élogieux (^), où pour-

[}) Correspondance secrète et inédite sur Louis XVI et Marie- Antoinette , publiée par de Lescure, 1877. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres, années 1786 et 1787. — Journal de Hardy, Bibl. nat., ins. 6685 et 6686. — Plaidoyers pour M. Linguet, par lui-même, Londres et Bruxelles, 1787. — Mémoire au roi, par M. Linguet, concernant ses réclamations pendantes au Parlement de Paris, Londres, 1787. — Aiguilloniana ou Anecdotes utiles pour l'histoire de France depuis 1770, par Linguet (1777).

(') Annales politiques civiles et littéraires du xvuie siècle, XV, p, 256.

1)98 LA imr.TAdNK et m: duc d'aiguillon

raient au bcscnu clicrclicr des arguments ceux (jui pensent, comme nous, que l'iiistoire du commandement du duc d'Aii^uillon en Bretagne est un des exemples les plus frappants de l'atroce puissance de la calomnie quand elle s'attache à un homme avec celte pci'sislance et cet acharnement dont les parlementaires semblent avoir eu, au xyiii*^ siècle, le secret.

Que de choses, en ellet, sur lesquelles ils ont réussi à donner le change ! D'Aiguillon a t'ait ses preuves de bravoure et d'habileté sur maint champ de bataille, et le mauvais jeu de mots attribué au procureur général est tout ce que bien des gens connaissent de sa carrière militaire : il a pris vigoureusement la défense de la Bretagne contre les exigences de la fiscalité royale, et il a endossé la responsabibité de mesures qu'il n'appliquait qu'à contre-cœur, ou qu'il blAmait ouvertement. Son administration dans cette province a été active, bienfaisante, et, s'il est encore permis d'employer un mot trop usité pour n'être pas un peu usé, progressiste : et il passe pour en avoir été le tyran. Attaqué injustement et avec la dernière violence par le Parlement de Bennes, il est regardé lui-môme comme l'auteur de ces tracasseiies, qui ont fait vivement souffrir sa sensibilité et si cruellement déçu son ardent désir d'être aimé. Sa haine contre M. de la Chalotais, trop facilement explicable par l'attitude suspecte, puis hostile, du magistrat, comme par la violence inouïe des invectives du prisonnier, n'est attribuée qu'à l'exaspération d'une vanité blessée et à une basse complaisance pour les jésuites. Espionnage odieux, inquisition perfide, subornation de témoins, sont les crimes qu'on lui impute ; et il se trouve en définitive qu'il a été hors de son pouvoir de fournir des preuves juridiques des menées séditieuses, certaines cependant, qui ont été pratiquées. On l'accuse de faire trembler tout le monde en Bretagne et de comprimer les esprits et les cœurs sous le poids d'un despotisme écrasant, et il est impuissant à protéger contre le débordement des passions hostiles ceux qui ont le courage de le servir. On lui attribue un crédit sans bornes à Versailles, afin de pouvoir faire retomber sur lui seul la responsabilité de tout ce qui se passe : et, sans cesse contrecarré par les contradictions ou les bévues du ministère, incapable de faire récompenser ceux qui le servent ou de faire punir ceux qui le combattent, il est en fin de compte lâchement sacrifié par le pouvoir à l'espérance chimérique d'une pacifi-

CONCLUSION o99

cation impossible. Ainsi vilipendé et abandonné de toutes parts, il accepte ou il sollicite, parce qu'il n'entend pas sacrifier le reste d'une carrière qui peut être encore brillante, le seul genre de protection qui soit vraiment eflicace à la cour de Louis XV, celui auquel tous ses ministres ont plus ou moins recouru : et pour lui seul on crie au scandale, on lance l'anathème, on se détourne avec horreur. On fait si bien qu'on lui aliène à tout jamais une jeune reine dépourvue d'expérience, et entièrement dominée par les préventions de parti : et d'Aiguillon passera dans une longue disgrâce ce règne de Louis XVI, pendant lequel ses incontestables qualités de ténacité, de décision et d'énergie auraient peut-être pu rendre service à cet infortuné monarque, qui en fut si lamentablement dépourvu.

Il semble aujourd'hui qu'en Bretagne tout au moins on renonce à voir l'effet des menées ténébreuses des jésuites dans les événements dont nous avons essayé de présenter le récit. M. de la Ghalotais et les siens ne sont plus les victimes des vengeances de cette société. On laisse assez volontiers dans l'ombre les coups qu'ils ont portés et on ne les glorifie guère que pour ceux qu'ils ont reçus. Ils sont les défenseurs intrépides des privilèges de la province, les champions du droit contre la force, de la liberté contre le despotisme. On trouvera dans ce livre la réponse à cette assertion peu exacte. Non, il n'est pas vrai que de si grands intérêts aient été en jeu dans la lutte engagée par le Parlement de Bretagne avec une si coupable légèreté et soutenue avec une si incroyable obstination. Des animosités personnelles seules furent au fond de ces querelles. On prit le premier prétexte venu pour battre en brèche un commandant dont on ne voulait plus; on sut le rendre impopulaire en le faisant passer pour l'agent sans scrupule de l'absolutisme religieux et politique : on enflamma ainsi les passions et on n'hésita pas à déchaîner une sorte de guerre civile, dans laquelle les violences inouïes de l'opposition et les fautes multipliées du pouvoir contribuèrent également à discréditer la monarchie, si vigoureuse encore en 1750, si décrépite vingt ans après. Aux unes et aux autres la Bretagne a dû d'être le point de départ de la grande crise de 1770-71 qui ébranla l'ancien régime; de même qu'elle allait être dix-huit ans plus tard le premier foyer de l'incendie bien autrement violent qui devait le dévorer.

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LKTTRE DE d'aIGUILLO.N AU MARÉCHAL DE BELLK-ISLE

8 août 1759 (A. G. vol. 3535).

Les commissaires des milices garde-côtes de Bretagne

doivent être Bretons, résidents en Bretagne, n'avoir point d'emploi étranger, et c'est sur l'assurance de ces conditions que les Etats ont consenti, non seulement à leur accorder des appointements, mais encore à faire les fonds nécessaires pour l'entretien des milices garde-côtes. Si on y manque, ils se tiendront quittes de leurs engagements et je ne connais point le moyen de les forcer à les remplir. Je dois vous représenter à ce sujet qu'à moins de changer totalement par un coup d'autorité qui aurait des suites très-fàclieuses, et serait, à ce que je pense, très contraire au bien du service du roi, l'administration de cette province, il est impossible de l'assimiler complètement aux autres, et de ne pas se prêter aux préjugés qu'elle a sur ses privilèges, droits et franchises. Le roi ne tire d'aucune autre des secours aussi étendus sur tous les points, et nommément sur la partie militaire qui lui a coûté pendant les deux dernières années, suivant les comptes que j'en ai arrêtés l'hiver dernier, plus de trois millions d'extraordinaire en casernement de troupes, étapes, fourrages des dragons et des officiers généraux, construction de corps de garde sur la côte, armement des milices garde-côtes, etc. Cette dépense ailleurs aurait été sur le compte du roi et la moitié serait restée en arrière. Tout a été payé régulièrement et le service a été fait avec une exactitude admirable. Ces avantages, auxquels j'en pourrais ajouter de beaucoup plus considérables en d'autres parties, méritent bien qu'on ait égard à l'adminis-

tration qui en est le principe et sans laquelle ils n'existeraient pas. Les impositions une fois consenties et les arrangements convenus dans l'assemblée des Etats, les premières se lèvent avec une facilité et une promptitude singulières (/), et les autres s'exécutent avec la plus grande exactitude. Trente commissaires de chaque ordre répartis dans les neuf évèchés conduisent gratuitement toute la machine, les peuples accoutumés à leur gouvernement paient d'avance et sans frais toutes les impositions, il n'y a ni exécution ni arrérages. La ferme des devoirs qui ya à près de sept millions se perçoit sans difficulté et sans commis, pendant que les fermiers généraux sont obligés d'avoir plus de mille employés en Bretagne pour la seule ferme du tabac et qu'ils n'y suffisent pas. Les Bretons ne se font aucun scrupule de frauder les droits du roi, mais se croiraient déshonorés s'ils fraudaient ceux qu'ils s'imposent eux-mêmes et dont le produit sert à acquitter une partie de leurs charges. 11 y avait en 1756 près de deux millions d'arrérages sur le vingtième des années précédentes, pendant lesquelles le roi en avait fait faire la levée par l'intendant ; depuis qu'il est abonné et que les commissaires des Etats en font le recouvrement, il est payé d'avance tous les quartiers. La capitation régie par l'intendant n'a jamais pu monter à 1,100,000 1., elle est abonnée à présent 1,800,000, qui sont payées d'avance au Trésor royal tous les mois... Si l'administration de cette province a quelques inconvénients, si elle donne des embarras continuels et souvent des désagréments à celui qui y commande, elle a de si grands avantages d'ailleurs qu'elle doit être protégée et maintenue, et la Bretagne qui procure au roi des ressources qu'il ne trouve pas dans les autres provinces de son royaume mérite par cette considération que le ministère veuille bien avoir quelque condescendance pour ses préjugés, et une attention particulière pour ses usages et ses privilèges renouvelés et confirmés tous les deux ans dans la forme la plus authentique. C'est

(') DWiguillon est ici tout à fait dans le faux. Les impositions ne rentraient qu'avec des retards considérables: en ce moment même le trésorier général La Boissière s'en lamentait et ne tarissait pas en critiques trop fondées sur « la monstrueuse administration de la commission » (H. 554). Mais il est d'autant plus intéressant de voir d'Aiguillon prendre fait et cause pour un système qui laissait tant à désirer.

602 LA ltUKTA(4NE ET LE DUC d'aIGUILLON

d'après ce principe que j'ai cru devoir insister auprès de vous pour qu'elle eût une ordonnance particulière pour ses milices garde-côtes, et que je prends la liberté de vous représenter que vous devez tenir les engagements que j'ai pris pour les deux commissaires ('), et nommer les sujets que Le Bret vous a proposés pour cet emploi.

LETTRE DE M""' DE POMPADOUR AU DUC d'aIGUILLON, APRÈS SAINT-CAST

C'est avec bien des regrets, Monsieur, que je ne vous ai pas dit tout ce que je pensais avant-hier sur la gloire dont vous venez de vous couvrir, mais ma tête était si douloureuse que je n'eus de force que pour vous dire un mot. Nous avons chanté aujourd'hui votre Te Deum et je vous assure que c'a été avec la plus grande satisfaction : j'avais prédit ces succès, et en efïet comment était-il possible qu'avec autant de zèle, d'intelligence, une tête aussi froide et des troupes qui brûlaient, ainsi que leur chef, de venger le roi, vous ne fussiez pas vainqueur?... Dites-moi, je vous prie, actuellement, si vous êtes bien fâché contre moi de n'avoir pas cédé à vos instances (") et aux belles raisons que vous m'avez contées : elles ne valaient rien dans le temps et je les trouverais encore plus détestables aujourd'hui. Un autre n'aurait pas fait aussi bien que vous : je serais dans la douleur au lieu d'être dans la joie : vous seriez perdu et il y aurait bien de quoi. Osez dire maintenant que ma tête ne vaut pas mieux que la vôtre : je vous en défie.

(1) Il s'agissait de deux nouvelles places de commissaires pour les garde-côtes créées par ordonnance du 30 juin 1759.

(') D'Aiguillon venait encore tout récemment (août 1758) de demander à être relevé de son commandement à cause d'un violent conllit avec la marine <i et à aller réparer dans les armées d'Allemagne les torts qu'il avait pu avoir en Bretagne ».

PARODIE DE LA LETTRE DE M. DE LAVERDY AU DUC d'aIGUILLON

du 3 décembre 1764

Sur l'air noble et célèbre : Accompagné de plusieurs autres.

En vérité, M. le duc, Vos Etats ont le mal caduc, Et leurs accès sont effroyables.

Sur mon lionneur ils sont si fous Qu'il nous faudra les loger tous, Sous peu de jours, aux incural)les.

Je vais faire dans le conseil.

Avec le plus grand appareil.

Juger l'affaire des trois ordres : Et puis après ce règlement.

Pas pour un diable assurément.

On ne pourra plus en démordre.

Votre M. de Kerguézec

Qu'on donne pour un si grand grec,

Et tout l'ordre de la noblesse

Pensent-ils nous faire la loi,

Et que tous les sujets du Roi

Paieront pour les tirer de presse?

Je vous dirai, premièrement, Que les Bretons, certainement, Doivent être contribuables :

Et tous ceux qui refuseront Aux yeux du conseil paraitront Révoltés et déraisonnables.

Je vous dirai, secondement, Qu'ils forcent le gouvernement A prendre un ton des plus sévères, A se montrer à la rigueur, Et quitter le ton de douceur Qu'on avait pris dans leurs affaires.

On voit souvent sans nul danger Le maître à ses sujets céder, Surtout dans le temps où nous sommes Quand la raison, l'honnêteté, Vis-à-vis de l'autorité, Conduisent les esprits des hommes.

Mais aussi lorsque le démon De révolte et de déraison S'emparera de la noblesse,

Pense-t-on que Sa Majesté

Laisse avilir l'autorité

En reculant avec faiblesse?

Je vous dirai, troisièmement.

Que les mandés du Parlement Sont quittes de reconnaissance Vers les gentilshommes bretons.

Qui se conduisant comme ils font Ont retardé leur audience.

Si l'ordre s'était comporté.

Comme il devait, en vérité, Et n'avait pas fait résistance.

Le retour de tous les mandés Dès longtemps était accordé, I\L le Duc, à vos instances.

Mais je ne dois pas vous celer, Ni vous laisser ignorer Que tous les jours le roi s'irrite.

Et hier il disait hautement A quel point il est mécontent Des Etats et de leur conduite.

Pour les en faire reveuir Et leur tout faire consentir Mettez donc toute votre peine :

Si vous ne pouvez réussir, Je vois le roi prêt à partir, M. le duc, avant huitaine.

Ceci, de l'un à l'autre bout.

Semble un conte à dormir debout Mais cependant je vous assure Que les trois articles présens Et le dernier très nommément.

Sont la vérité toute pure.

Vous connaissez l'attachement Et tous les autres sentimens Avec lesquels j'ai l'honneur d'être Votre très humble serviteur.

De l'Averdy le contrôleur.

Publiez, s'il vous plaît, ma lettre.

LA BRKTAGNE ET lE DUC D AIGUILLON

Fait en sortant de chez le Roi Mercredi 5 du présent mois De mil sept cent soixante (juatre; Et le tout écrit de ma main, Pour que vous soyez plus certain Que l"on ne peut rien en rabattre.

KÉPONSE DE ij'AlGUILLON A LaVERDY

Vos ordres ont été suivis,

Et dès diinanclie avant midi

Rolian publia votre ouvrage.

A l'instant ils crièrent tous

Que tous les deux nous étions fous.

Mais que vous l'étiez davantage.

VERS SUR M. DE LA BÉDOYÈRE décembre 1764

Bédoyère toujours opine Et suivant la môme routine Harangue sans rémission.

De son éloquence assassine Que quelqu'un appelle divine.

Je vous offre un échantillon.

« Messieurs, je dis ce que je pense En mon honneur et conscience.

Ecoutez et vous allez voir Que ce qu'on vous dit blanc et noir Par un principe incontestable...

Mais vous faites un bruit du diable Silence! — La forme et le fond Sont deux objets que l'on confond.

Mais que je divise et pour cause.

Messieurs, écoutez! — Je dispose En deux parts mon raisonnement.

Je dis donc, et très simplement, Qu'ayant établi mon dilemme Je vous ai prouvé mon système.

Ecoutez-moi jusques au bout Car, Messieurs, je n'ai pas dit tout.

Si l'on prétend que ce problème Ne peut se résoudre de même.

J'ajoute deux réflexions Qui formeront six sections.

Conséquemment je vous démontre Qu'on ne peut rien objecter contre.

Je m'asseois. Messieurs, j'ai tout dit : Puissiez- vous en faire profit! »

Bédoyère, avec son grimoire.

Aux deux tiers de son auditoire Paraît un homme surprenant, Quoique l'on bâille en l'écoutant :

Si c'est bien là de l'éloquence, Sur mon honneur et conscience.

Dieu me garde d'être éloquent!

(.\rsenal, ms. 3609).

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