‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 23 sur 174 · DÉSORDRE DANS LES ÉTATS · texte numérisé non relu

DÉSORDRE DANS LES ÉTATS

serait pas terminée; ce qui remettait la solution à un avenir impossible à prévoir, et paralysait toute l'activité de l'assemblée.

Cette solution vint du côté d'où elle était le moins attendue. Le 7 janvier, à sept heures du soir, arrivait à Rennes le courrier spécial qui apportait la nouvelle de l'attentat de Damiens. Expédié presque immédiatement après le crime, alors qu'on ignorait encore quelles suites il pouvait avoir, les événements inouïs qu'il annonçait ne pouvaient que plonger les esprits dans la stupeur et dans la plus angoissante incertitude sur le lendemain. L'effroyable nouvelle fit en un instant le tour de la ville. D'Aiguillon venait d'avoir avec la commission du vingtième une fatigante conférence de trois heures, pendant laquelle il avait dû tenir tête à 18 commissaires plus obstinés, plus sophistiques et plus déraisonnables les uns que les autres, écrit-il ('), à l'exception de l'évêque de Saint-Brieuc, de M. de la Biliais dans la noblesse et de plusieurs membres du tiers. Les dispositions de la commission changèrent brusquement à l'annonce de la catastrophe : ils assurèrent le duc qu'ils ne voulaient plus disputer ni sur le fond ni sur la forme de l'imposition, qu'ils accepteraient tout ce qui leur serait prescrit de la part de Sa Majesté, que le soin d'une santé si chère les préoccupait exclusivement, et que leurs intérêts privés ne les touchaient plus. Dès dix heures du soir, les Etats se rassemblèrent et députèrent à Versailles un membre de chaque ordre pour témoigner au roi les sentiments de douleur et de fidélité de sa province de Bretagne, et transmettre aux Etats des nouvelles impatiemment attendues. Le 8, une messe solennelle pour le rétablissement du roi fut dite aux Gordeliers, et les prières de Quarante-Heures ordonnées par l'évêque de Rennes. En présence de ces témoignages d'affection et de douleur, dont il était très loin de suspecter la sincérité, d'Aiguillon jugea inutile de faire usage d'une lettre de cachet pour la suspension de l'Assemblée que Saint- Florentin lui avait envoyée, à tout hasard, par le courrier qui portait la nouvelle de l'assassinat du roi. Il pensa même pouvoir, à la faveur de l'émotion et de l'indignation générales, faire passer quelques-unes des demandes qui rencontraient le plus de contradiction.

(') Lettre du 9 janvier, U. 336.

S'il avait pu faire délibérer les Etats sous le coup même de cette étonnante nouvelle, tout porte h croire que ses prévisions auraient été justifiées. Mais cette Assemblée était étrang-ement mobile et sujette à de brusques revirements. Il ne faUut même pas un délai de quarante-huit heures pour que leur douleur, sincère le 7 au soir, ne fût plus pour eux, le 9, qu'un prétexte à inaction. Telle fut, en ell'et. leur tactique : se prétendre trop accablés de chagrin pour pouvoir penser à quoi que ce fût. L'évêque de Rennes ayant voulu prendre la parole pour exhorter l'Assemblée à délibérer sur le vingtième, fut interrompu h chaque phrase : « Point de travail; nous sommes trop affligés! A demain les Etats! » Plusieurs de ses collègues, un gentilhomme, M. du Dresnay, qui eut le courage de braver les fureurs de son ordre, eurent le même sort. Sur le soir, d'Aiguillon leur envoya Tordre positif de délibérer sur le vingtième dans les vingt-quatre heures, et leur représenta que c'était par une soumission entière aux volontés du roi, et non par une résistance aussi obstinée, qu'ils pouvaient prouver leur douleur et leur inquiétude. Peine perdue, car à la séance du 10 le désordre prit des proportions tout à fait alarmantes. Le clergé et le tiers y résolurent de demander communication des rôles du vingtième, pour qu'on put mieux se rendre compte du chiflre auquel pourrait être porté l'abonnement : la noblesse, aux crh de point de raies, point d'abon?iement.' réclama impérieusement le retrait de l'ordre signifié la veille, puis se décida à prendre, par 126 voix contre 97, un avis contenant un refus catégorique de l'abonnement. Quand l'évêque de Rennes voulut prononcer la délibération formée par les avis du clergé et du tiers, cette prétention donna lieu à une des scènes les plus tumulteuses qu'on eût vues. « Quoiqu'il ait la » voix forte, le ton ferme, et qu'il soit accoutumé au bruit, il » eut toutes les peines du monde à se faire entendre, les 126 » opposants jetant les hauts cris et menaçant le greffier avec » la plus grande violence s'il osait enregistrer une pareille » délibération. Les présidents firent de leur mieux pour faire » cesser ce tumulte, mais il n'y eut pas moyen, et ils furent » obligés de lever la séance pour éviter les suites tragiques » qui en auraient résulté infailliblement » ('). L'évêque de

(') Lettre de d'Aiguillon, 12 janvier, H. 336.

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