DÉSORDRE DANS LES ÉTATS
Rennes avait tenu cependant à aller jusqu'au bout, et avait énoncé la délibération, interrompu à chaque mot qu'il prononçait par une bordée de cris et d'injures. D'Aiguillon déclare dans une autre lettre que ce qui s'était passé dans cette séance faisait honte à l'humanité, et qu'il n'y pouvait penser sans en concevoir la plus vive indignation.
Les choses n'étaient pas en meilleur état au Parlement. Le premier président, La Briffe d'Amilly (' ), avait obtenu de sa compagnie, à la nouvelle môme de la catastrophe, qu'on suspendit l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convocation de l'Assemblée des Chambres pour le 10, et qu'il n'y fût pas question des affaires publiques. Mais bientôt M. de Kcrsalatin proposa qu'en ce cas on les examinât dans l'instant même, celle du vingtième avant toutes les autres, et qu'on rendit un arrêt enjoignant de lever cette imposition sur le pied de 900,000 l., en conséquence des offres des Etats. Cette motion audacieuse fut bien accueillie, et elle aurait peut-être été votée sans l'agitation générale, et sans une diversion du premier président, qui s'empressa de lever la séance sous prétexte d'une messe à laquelle on devait assister pour le rétablissement du roi. ]Mais l'incident en faisait prévoir de plus graves pour le jour oîi le Parlement tout
(') La Briffe d'Amilly, né en 1699, premier président du Parlement de Rennes depuis 1734. continua à exercer ces hautes fonctions dans le baillicige d'Aigtûllon, puis après la rentrée de Tuniversalilé, puis encore dans le bailliage Maupeou, et enfin dans le Parlement réiabli à l'avènement de Louis XVI, jusqu'à sa mort en 1777. Les hommes, les choses passèrent : seule sa pren)ière présidence ne passa point. Une perpétuité aussi extraordinaire peut donner une idée de l'extrême souplesse politique de ce personnage; notre siècle lui-même, si fécond en révolutions, n'en fournirait peut-être pas un exemple aussi éclatant. Ennemi déclaré de la Chalotais, mais non pas au point de se brouiller avec les tuteurs du Parlement, penchant plutôt vers la cour, mais jamais au point de se livrer complètement, en réalité servant et trahissant tout le monde, un pied dans Genève et l'autre dans Rome, bien vu du gouvernement et donnant des gages à l'opposition, la Briffe d'Amilly joua un rôle ondoyant et divers qui explique la diversité des jugements portés sur son compte. D'Aiguillon le ménage en général et parait plutôt porté en sa faveur, peut-être à cause de sa brouille avec le procureur général. Mais cette règle souffre de nombreuses exceptions. On voit par exemple, dans une lettre de lui du 5 janvier 1757, un portrait peu flatteur de ce chef du Sénat breton : « Le chef de la compagnie est faible et timide au dernier degré, méchant par tempérament, aimant le trouble et le bruit par malice et sans projet d'en profiter, décrié et ha'i dans sa compagnie, et de plus extrêmement indiscret. .Je ne puis ni me fier à lui, ni même savoir par lui ce qui se passe dans un corps dont il ne prend pas la peine d'éclairer les démarches; il ne les apprend que par moi «. La Briffe d'Amilly a cependant donné des avis précieux à d'Aiguillon, notamment en janvier 1757,
entier serait réuni, et d'Aiguillon, dont la correspondance montre aux approches de la crise une inquiétude extrême, d'Aiguillon, d'autant plus effrayé de la responsabilité qu'il allait avoir à encourir qu'il ignorait ce qui se passait à Versailles, commençait à prévoir qu'il allait être forcé de faire usage des ordres du roi, au moins contre M. de la Gascberie, que ses menées évidentes et ses relations non douteuses avec les fortes têtes de Paris, de Bordeaux et de Rouen rendaient alors le véritable chef de l'opposition ('). Efî'cctivement, le lundi 10, en présence du Parlement tout entier réuni ('), M. de la Gascberie parla vivement pour faire annuler la délibération qui interdisait de s'occuper des affaires publiques, et l'effervescence devint assez grande pour que le premier président avertit en hUe d'Aiguillon de l'imminence de l'orage, et de la nécessité de faire enlever, dans le plus bref délai, les deux auteurs du trouble ('). En attendant, d'Amilly et quelques autres surent gagner assez de temps pour empêcher les démarches trop vives, et de cette séance où peut-être nombre d'avis violents furent proposés rien ne fut transcrit sur le registre, sinon un arrêté sans importance, décidant que le Parlement assisterait chaque jour, en corps, à une messe pour le rétablissement du roi (*).
(') S'il faut en croire le Journal du Commandement (mais les lettres écrites aussitôt après l'événement n'en parlent pas, et il faut extrêmement se défier, dans l'histoire de celte période troublée, de ce que l'ardeur des passions a pu faire ajouter après coup), ce conseiller aurait dit, en parlant de l'assassinat du roi : Cl Tant mieux, il n'en mourra pas, et cela le rendra plus sage ! »
(') Il compta 8 présidents et 64 conseillers : c'était une afiluence tout à fait extraordinaire, vu les habitudes d'absentéisme très développées au Parlement de Rennes.
(') « Quand vous me confiâtes vos ordres pour faire arrêter quatre de nos messieurs, écrivit d'Amilly à d'Aiguillon (10 janvier, Journal, I, 366;, je ne pus disconvenir que ces mesures étaient nécessaires et que le choix était fait avec discernement... Je vous demandai du temps et vous voulûtes bien vous rendre à mes représentations. Je n'ose plus prendre sur moi de vous tranquilliser sur la disposition actuelle des esprits, ni arrêter l'exécution des ordres du roi et m'en rendre responsable. Je crois pourtant devoir vous représenter encore qu'au cas que vous jugiez par vous-même ne pouvoir différer de les exécuter, ils pourraient n'être pas nécessaires en entier, et qu'il suffirait de sévir contre ceux dont la conduite a été le plus mal interprétée. »
(*y Ueg. secrets du Parlement. — Bib. nat,, ms. fr. 7571. — A. N., H. 630.
Nous croyons que M. Pocquet s'est mépris lorsque dans son récit de la tenue de 1756-57 [L'Opposilion aux Etals de Bretaf/ne, Revue de Bretagne, de 'Vendée et d'.Xnjou, 1890) il a placé dans la nuit du 9 au 10 janvier, et non du 10 au 11, l'enlèvement des deux conseillers, et prétendu que l'Assemblée des Chambres du 10