ARRESTATION DE MM. DE LA GASCHERIE ET DU PARGO
« Je balançai d'autant moins, écrit d'Aiguillon, à adhérer » à son sentiment que j'étais informé que ces deux conseillers » avaient journellement des conférences secrètes avec les sédi- » lieux de la noblesse, qu'ils allaient aux Etats lorsqu'il s'y » traitait quelque matière intéressante, qu'ils y soufflaient le » feu et qu'ils entretenaient correspondance avec les Parlements » de Paris, Rouen et Bordeaux ». Il se décida seulement à borner la punition aux deux chefs les plus compromis, et à laisser tranquilles MM. de Guerry père et fils, moins dangereux et dignes d'intérêt, surtout le père, alors fort âgé, et pour qui un voyage par le froid terrible qui régnait alors aurait pu avoir de graves conséquences.
En conséquence, dans la nuit du lundi 10 au mardi 11, MM. de la Gascherie et du Pargo furent arrêtés, leurs papiers mis sous scellés, et tous deux expédiés de bon matin hors de Rennes ; M. du Pargo, à Bellesme, où l'exilait sa lettre de cachet; IM. de la Gascherie au château de Saumur, où il devait être incarcéré. L'opération fut conduite avec vigueur et promp-
n'eut pas lieu. Cette erreur a sans doute pour elle Llnguet, et aussi le Mémoire justificatif àe M. de la Gascherie, qui tous deux placent l'arrestation la veille du jour fixé pour la convocation des Chambres. Mais elle est formellement démentie par la lettre plus haut citée de d'.\milly à d'Aiguillon qui porte la date du 10, par une lettre de Le Bret qui indique que les deux conseillers furent arrêtés dans la nuit du lundi au mardi (donc du 10 au 11), par l'art. 3 des remontrances que le Parlement arrêta le 17 janvier (>< Le Parlement témoin depuis 18 ans du zèle et de la fidélité des sieurs de la Gascherie et du Pargo, dont ils ont donné récemment dans les arrêtés des S et 10 janvier, les témoignages les moins suspects, ignore ce qui peut leur avoir attiré une telle disgrâce») et enfin par la lettre de d'Aiguillon du 11 janvier (H. 336] qui ne peut laisser place à aucun doute :
« M. d'Amilly, y écrit d'Aiguillon, vint m'avertir hier que M. delà Gascherie &\s.\i parlé le matin à l'Assemblée des Chambres avec la plus grande véhémence pour faire annuler la délibération du 8, par laquelle il avait été arrêté de suspendre pendant quelque temps l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convocation générale ». D'Aiguillon raconte ensuite l'arrestation des deux conseillers pendant la nuit et conclut par celte phrase : « Ils sont partis ce matin, l'un et l'autre, sans bruit ».
Ce qui est vrai, c'est que nous avons peu de renseignements sur la séance du 10, soit qu'il n'y ait été pris aucun arrêté, soit qu'on n'ait pas osé inscrire les arrêtés qui y furent pris.
Si l'erreur mérite d'être relevée, c'est que l'arrestation des deux conseillers apparaît sous un jour assez différent, étant la conséquence, et non la préface, de l'Assemblée des Chambres. D'Aiguillon n'a fait usage de ses lettres de cachet que forcé par la gravité croissante de la crise. Ce ne furent pas de sa part « des violences aussi injustifiables qu'inopportunes et maladroites », ni des actes de vengeance ou d'intimidation, mais des précautions nécessaires dans la situation troublée de la Bretagne et du royaume, et dont l'utilité se fit sentir immédiatement.
60 LA ItRKTAGNE ET LE DUC DAIGUILLON
titiitle, mais sans les violences inutiles et les circonstances révoltantes auxquelles les parlementaires essayèrent de faire croire pour rendre leur cause intéressante, et qu'eux-mêmes durent peu de temps après, par une rétractation fort piteuse et très instructive, car elle nous prouve d'une manière frappante la suspicion dans laquelle l'histoire impartiale doit tenir leurs doléances, reconnaître n'avoir eu d'existence que dans leur imagination (').
L'impression produite par les événements de la nuit fut profonde et salutaire. Au premier moment de stupeur, le 11 au matin, quelques cris s'élevèrent dans le Parlement pour qu'on cessât le service jusqu'à la remise en liberté de MM. de la Gascherie et du Pargo; mais la majorité fit un accueil des plus froids à ces propositions séditieuses : le premier président expliqua qu'il avait connu dès le mercredi précédent les ordres du roi contre MM. de la Gascherie et du Pargo, qu'il avait obtenu du duc d'Aiguillon qu'il fût sursis à leur exécution, mais que ce qui s'était passé les dimanche et lundi l'avait forcé à y donner suite : puis vint l'heure de la messe, à laquelle sa prévoyance avait fait arrêter qu'on assisterait
(') Voici les passages les plus saillants des deux lettres écrites par le Parlement au roi à ce sujet : la première, au lendemain même de l'arrestation ; la seconde, trois jours après. Rien de plus édifiant que ce rapprochement.
Lettre du 11 janvier : « . . . M. de la Gascherie... a été enlevé avec l'appareil du criminel d'Etat le plus coupable : le subdélégué du commissaire départi, à la tête de quatre cavaliers de la maréchaussée, lui notifia hier, à minuit, une lettre de cachet... Quatre autres avaient été consignés à la porte de son appartement et pareil nombre dans la cour de son hôtel : on est entré précipitamment dans son cabinet, on s'est saisi de ses papiers, sur lesquels on a apposé le scellé ; et, sans donner à ce magistrat le temps de respirer, sans égard aux larmes et aux gémissements de sa femme épouvantée par ce triste spectacle, on l'oblige de monter dans l'instant, avec un exempt, dans une chaise de poste qui l'attendait, entourée de ses satellites... Le sieur du Pargo... a essuyé à peu près le même sort... »
Lettre du 14 janvier : « . . . Il n'était pas étonnant que notre Parlement n'eût pas été exactement instruit du nombre et de la position des cavaliers de la maréchaussée employés à celle expédition... n'ayant pu en avoir le détail que par une femme alarmée et troublée de l'enlèvement inopiné de son mari; mais revenue à ellemême et plus tranquille, elle reconnaît qu'on a usé, lorsqu'on a arrêté son inari, de tous les ménarjernenls convenables, et qu'il en avait lui-même témoigné sa satisfaction à ceux qui étaient chargés de l'e.réculion des ordres <>. (Arch. dlllect-Vil., G. 1760).
L'histoire de l'enlèvement des deux conseillers, considérablement amplifiée et munie de tous les enjolivements nécessaires pour faire frémir, eut bientôt faille tour de laFrance, et d'Argenson consigne dans son journal qu'ils ont été « liés et garrottés. « (IX, 391.)