INTRODUCTION III
qu'il faille pourtant reconnaître « que la preuve de ses méfaits n'était point dans la procédure » (*). Nous osons en appeler de M. Cruppî, historien, à M. Cruppi, magistrat, de ce que cette appréciation a d'insuffisant. S'il avait à juger un homme poursuivi par la haine la plus furieuse, dont les actes, dont les pensées mêmes, pendant une quinzaine d'années, aient été scrutés, fouillés, soumis à la critique la plus minutieuse et à l'examen le plus impitoyable, et qu'on ne trouvât à produire contre cet honmie que des accusations invraisemblables et des racontars ridicules, il conclurait sans hésiter à un arrêt d'acquittement solennel.
La question est uniquement de savoir si, en efTet, les accusateurs de d'Aiguillon ont fourni des preuves de leurs allégations, s'ils ont vu juste, et il nous a semblé qu'il y avait là un problème historique des plus intéressants, moins à cause de la personnalité même de ce ministre, qu'à cause du rôle prépondérant qu'a joué « l'afTaire de Bretagne » à cette époque de notre histoire, et des conséquences politiques considérables qu'elle a produites. Amené par des travaux antérieurs à constater combien cette accusation de despotisme, si aisément prodiguée alors contre les représentants de l'autorité centrale dans les provinces, était en général exagérée et dénuée de fondement : combien était grand au contraire leur désir d'éviter avec les pouvoirs locaux, et notamment avec les Etats et les Parlements, des conflits très redoutés et en effet très redoutables : combien la loi perdait en passant par leurs mains de son inflexibilité et la fiscalité de sa rudesse ; ayant vu nombre d'exemples de la faiblesse du pouvoir central, de la timidité de ses agents, et de la résistance victorieuse opposée par les privilèges locaux aux moindres tentatives d'innovation, nous devions naturellement nous demander si l'opinion la plus généralement accréditée sur les agissements de d'Aiguillon en Bretagne répondait bien à la réalité des faits. L'importante publication de M. Carré (*) venait encore accroître l'intérêt de ce problème, en modifiant quelques-unes des idées reçues, et en démontrant l'indispensable nécessité de diminuer la hauteur du piédestal sur lequel avait placé M. de la Chalotais et ses amis l'admiration intempérante d'un grand nombre de panégyristes trop zélés. Un séjour de plusieurs mois que nous eûmes alors à faire en Bretagne nous permit de commencer des recherches, poursuivies depuis dans un grand nombre de dépôts publics, ainsi que dans les dépôts particuhers dont l'accès nous a été possible. C'est le résultat de ce travail que nous apportons aujourd'hui.
(•) Cruppi, Lmguef, 1893, p. 216, 227.
(*) La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Correspondance du chevalier de Fontette. Carré, Paris, 1893.