INTERPRÉTATION DU RÈGLEMENT DE
» qu'elle a faite des fonds nécessaires... puissent être misa » l'écart et regardés comme ne devant avoir aucune applica- » tion... Nous ne cesserons de réclamer l'exécution des arli- » clés du règlement des Etats auxquels MM. les Commissaires » du roi ont donné leur approbation et qui avaient été déjà y> annoncés dans tous les cantons de la province comme le » motif le plus puissant pour ranimer le courage abattu des » citoyens ».
Ces objections, contraires à l'esprit et à la lettre du règlement, qui indiquait expressément l'achèvement des routes énoncées à l'art. 17 comme devant passer avant tout, irritaient singulièrement Le Bret et surtout d'Aiguillon, qui les réfutait avec une impatience non déguisée. « Si nous avions » pu croire, répondait-il à la commission, que les Etats » n'avaient d'autre but que de faire faire à prix d'argent les » tâches des corvoyeurs qui par leur négligence et leur mau- » vaise volonté font depuis si longtemps un tort si considéra- » ble au commerce intérieur de la province, je me serais » bien gardé de supplier le roi d'approuver le fonds qu'ils «voulaient faire; j'ai toujours cru et je crois fermement » encore que les Etats ont toujours voulu soulager les cor- » voyeurs avec égalité, avec équité, et accélérer les travaux )) des grands chemins; ces vues si sages ne peuvent être » remplies qu'en mettant tous les corvoyeurs au même niveau » et en obligeant par conséquent ceux qui n'ont pas ter- » miné leur tâche de l'achever au plus tôt; tel est le but de » l'ordonnance contre laquelle vous réclamez... Toutes ses » dispositions sont aussi justes que sages^ et si elles n'étaient » pas telles, vous n'y verriez ni le nom de Le Bret ni le mien. » ... Il est constant que l'intention des Etats a été d'employer » leurs fonds, premièrement et de préférence, à faire faire » les parties de routes ouvertes sur lesquelles le nombre suf- » fisant de corvoyeurs ne se trouve pas, et ensuite au tirage » de la pierre, etc.. Lorsque l'adjudication sera faite, le » restant des fonds, s'il y en a, sera appliqué aux soulage- » ments énoncés dans l'art. 12. Sinon, comme l'intention des » Etats n'a jamais été de suspendre la confection des grands )) chemins qu'ils ont arrêté de mettre en chantier, les cor- » voyeurs rempliront leur tâche comme par le passé, et dans » des temps plus heureux ils obtiendront de plus grands
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» soulagements de la lilîéralité fies Etats... » Dans sa correspondance particulière avec Le Bret, d'Aiguillon exprimait avec moins de ménagement ce qu'il pensait des mauvaises raisons de la commission : « Il est bien prouvé (') que leur » intention n'est que d'allonger notre besogne, do l'embrouil- » 1er, afin de faire en sorte qu'il n'y ait jamais ,de chemins » en Bretagne jusqu'à ce qu'ils en aient l'administration, » dans l'espérance que les obstacles qu'ils nous présenteront » à chaque instant, les plaintes que les Etats feront à chaque » tenue de notre mauvaise administration, les murmures des » troupes et des voyageurs, nous obligeront à la fin à désirer » nous-mêmes d'en être débarrassés... Si je croyais que le » bien public y gagnât, je ne balancerais pas un moment à » céder la part que j'ai dans cette administration et je suis » persuadé que vous feriez de même; mais je suis au con- » traire très convaincu qu'il faut pour le bien public que n nous veillions nous-mêmes à cette besogne et que la com- » mission en soit totalement exclue; je pense donc... qu'il » faut aller en avant et se bien garder de faiblir sur la plus » légère circonstance, sans quoi tout sera perdu... Vous » devez donc les convoquer (aux adjudications), mais s'ils n'y » viennent pas, vous devez aller en avant et prendre acte de M leur refus. Voilà mon avis, et le parti que je prendrais si » j'étais à votre place. J'y ajouterais encore celui de laisser » jaser les frondeurs et les bavards. Vous voulez le bien, vous » agissez en conséquence. Vos intentions sont bien connues, » elles dirigent votre conduite, et personne certainement n'y » peut trouver à dire. Il faut prier Dieu de faire voir clair )) aux aveugles, de convertir les mal intentionnés, et conti- )i nuer de faire le bien sans s'embarrasser des clabaudages de » ceux qui ne veulent que le trouble et la confusion ».
Ainsi fut fait, et l'adjudication des travaux en question eut lieu les 29 août et 1"' septembre sans que la commission osAt risquer l'abstention systématique que Le Bret avait extrêmement redoutée : la reprise des travaux de corvée fut fixée au 15 octobre, et un règlement du 30 oct. (-), appliquant définitivement les principes promulgués en 1757, stipula pour
(I) Aroh. d'Ille-et-Vil., C. 2267.
FERMETÉ Dr DUC d'aIGUILLON 79
les paroisses affectées aux travaux des routes ouvertes réduction de leurs taches au prorata de leur capilation, avec cette clause toutefois que les corvoyeurs mutins ou paresseux, dont les tâches n'étaient pas en état à la fin de 175G et ne le seraient pas encore au l"'' mars suivant, seraient déchus de cette faveur, et auraient à fournir le même travail que si leur paroisse n'avait obtenu aucune diminution. Ce n'était pas sans crainte que Le Bret, toujours très timoré, agissait avec cette fermeté : mais il était poussé par l'énergique volonté du duc d'Aiguillon qui éludait tous les prétextes et rappelait fort sagement que le plus grand inconvénient de tous serait de n'avoir point de chemins. « Tout le monde, dit-il dans » une lettre du 18 octobre 1757 ('), en soutire et s'en plaint » hautement. Les paysans même en murmurent, et plusieurs » m'ont prié de les faire travailler incessamment, parce que n leurs harnais sont crevés quand ils ont quelque transport à » faire, et qu'ils ne peuvent se procurer le débit de leurs » denrées ».
La légende des 380 lieues de routes ouvertes à la fois et des malheureux corvéables traînés avec inhumanité à des travaux excessifs et sans cesse répétés est sortie de ces événements. On voit ce qu'il en fut réellement. Le règlement de 1757 fut strictement appliqué, les travaux entrepris à la fois furent ceux qui restaient à faire pour mener à bonne fin des routes déjà presque achevées et de première importance pour les communications de la paroisse et ils furent loin de porter sur 380 lieues de routes, tout en dépassant, comme il était juste, les proportions minimes, 50 à 60 lieues au plus, car c'était à cette conclusion qu'aboutissait l'interprétation de la commission ('), auxquelles les commissaires auraient voulu les limiter (^).
(2) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, Arch. d'IIle-et-Vil., G. 2272.
(») Il est assez piquant de constater que parfois les travaux furent étendus, malgré le commandant, à des routes que celui-ci eût laissées de coté, mais auxquelles des personnalités puissantes s'intéressaient. C'est ainsi que quelques-uns des adjudicataires primitifs ayant eu leurs marchés résiliés pour incapacité ou insolvabilité, et de nouvelles adjudications ayant eu lieu en février 1758, on remarque parmi celles-ci une somme de 37,000 I. affectée à une route passant par Vern, où était une terre célèbre de M. de la Chalotais. D'Aiguillon, alors à Paris, exprima à Le Bret ses regrets qu'on eût dépassé les fonds votés par les Etats <. étant très vraisemblable qu'ils n'auront pas le moyen d'en accorder de nouveaux à la tenue
80 l.X IlUETAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON
La mauvaise humeur que les Etats conservèrent de ces événements se traduisit entre autres choses par la diminution progressive des fonds qu'ils accordèrent pour les grands chemins : 600,000 I. en 1758, 300,000 en 1760, 300,000 encore en 1762, en attendant qu'en 1764 la noblesse refusAt absolument de voter aucune somme. En vain d'Aiguillon leur fit encore des concessions nouvelles : en vain en 1762 abandonna-t-il entièrement à la commission intermédiaire le soin de passer ellemême les adjudications, et sacrifîa-t-il l'ingénieur en chef Chocat de Grandmaison, devenu l'objet d'attaques acharnées dans la province (') : en vain la rigueur des principes fléchissait-elle de telle sorte dans la pratique, grâce à la mauvaise volonté générale et au désordre persistant, que la reprise des travaux de corvée, fixée par d'Aiguillon au 15 octobre 1757, eut lieu à peine à la fin de 1758 (*) : rien ne put réconcilier Etats, commissaires et noblesse avec cette administration qu'ils ne pouvaient pas se résigner à voir en d'autres mains que les leurs. On eut plus vite raison des répugnances des corvéables que de la mauvaise humeur de ceux qui se donnaient pour leurs défenseurs. C'est donc au milieu de difficultés singulières que d'Aiguillon travailla, avec une persévérance et une activité infatigables, mais sans la précipitation fiévreuse qui lui fut reprochée, à la continuation de l'œuvre entreprise. Si nous en croyons la lettre qu'il écrivait à Saint-Florentin en février 1764, au moment où le Parlement partant en guerre contre lui dénonçait spécialement l'administration des grands chemins comme la principale de ses vexations, il y avait alors 800 lieues de routes ouvertes
prochaine et de plus qu'ils n'en auront pas la volonté ; main je sens que vous n'avez pas voulu donner à La Chalotais le désagrément de laisser sa route imparfaite. » (Lettre du 24 fév. 1758, H. 636). Il s'en consolait d'ailleurs, la route en question étant réellement utile à la ville de Rennes, et Le Bret y voyait encore cet avantage que la commission y ayant donné son consentement c'était justifier de plus en plus <■ que des considérations particulières avaient le pouvoir de la déterminer même contre ses propres avis ou pour mieux dire contre les dilliculiés qu'elle ne prétend opposer qu'aux commissaires du roi. » Le Bret à d'.\iguillon, 19 lév. 1758, .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2266).
Cj Sa culpabilité est possible, mais non pas certaine. Lorsque Gaze de la Bove fut chargé en 1775, sur les réclamations du sieur Ghocat, de tirer cette affaire au clair, sa conclusion (.\rch. d'Illeet-Vil., G. 2272) fut que Chocat avait plutôt péché par négligence et par faiblesse que par malhonnêteté.
(*) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, G. 2272.
PROGRÈS DE LA. VICINALITÉ SOUS d'aIGUILLON 81
dans la province : c'était donc, en une durée de huit ans, un progrès de plus de moitié ('). On avait été vite {-). Les populations elles-mêmes se chargèrent de répondre, quand elles furent interrogées, qu'on n'avait pas été trop vite (^). Lorsque les passions furent un peu calmées, tout le monde fut bien forcé de le reconnaître; vers 1780, l'aveu général était que les Etats n'auraient peut-être pas fait en cent ans ce qu'il avait fait en dix, et ce qu'il avait fait sans fouler les peuples, persuadés maintenant de l'avantage de la facilité des communications (*). Maliieureusement l'état relativement prospère auquel il avait porté la vicinalité en Bretagne au moment où commença l'insurrectionmorale dirigée contre lui ne se maintint pas : la mpdicité des fonds accordés désormais par les Elats amena un dépérissement général (^), elles services rendus par l'énergique administration de d'Aiguillon furent moins grands et moins durables qu'il ne l'eût souhaité.
(') Lellre du 7 février. A. N., H. 630. La réponse des États au mémoire de Linguet adopte le môme cliifîre. Le mémoire déjà cité de Caze delà Bove parle de 950 lieues.
(*; " L'opération a été faite avec une promptitude étonnante, dit Gaze de la Bove dans ses observatious sur l'affaire Chocat: elle e.xigeait une grande activité de la part de l'ingénieur en chef.... D'Aiguillon cherchait à profiter avec empressement d'un moment qu'il n'eût peut-être plus retrouvé pour faire ouvrir et perfectionner précipitamment, malgré toute réclamation, un grand nombre de routes dont on reconnaît aujourd'hui l'utilité ».
(3) CL chapitre XL
(*) Mémoire de Caze de la Bove, 1781 (IL 539).
(S) Mémoire écrit vers 1770, H. 538.
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