‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 34 sur 174 · DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS

Saint- Servan (4 juin). Le commandant accourut en toute hâte à Rennes, où il arriva le 7 juin, puis à Dinard, d'où il passa à Saint-Malo, précédant de sa personne les troupes qu'il avait appelées et les gentilshommes qui accouraient en foule pour oflrir leurs services ('), car il importait d'encourager les habitants, qui saluèrent son arrivée dans leurs murs par de vives acclamations. Après avoir pourvu aux besoins les plus urgents de la défense, il revint à Dinard hâter l'arrivée des troupes et il se préparait à les mener au combat, lorsque l'ennemi, jugeant l'occasion perdue, battit en retraite le 10 juin, suivi de près par le commandant qui ne se consola pas facilement de voir lui échapper une proie assurée et qui appelait de tous ses vœux une occasion de faire enfin aux Anglais plus de mal que de peur (^). A part quelques bâtiments qu'ils incendièrent dans la rade de Saint-Servan et qu'un peu plus de hâte de la part de leurs propriétaires aurait pu mettre à l'abri, ils ne tirèrent aucun profit de cette expédition. Elle aurait pu leur coûter cher si M. de Redmond, qui était à Pontorson, s'était porté sur Cancale pour leur en barrer la route et les prendre entre deux feux : mais cet officier resta inactif (■').

L'incertitude où l'on était sur les projets de l'ennemi et l'opinion la plus répandue que Brest devait être particulièrement menacé rappela bientôt d'Aiguillon dans cette ville (23 juin), puis à Saint-Mathieu où il passa les mois de juillet et d'août, tandis que les Anglais, renonçant provisoirement à tenter la fortune en Bretagne, allaient détruire les forts et l'artillerie de Cherbourg et y capturer vingt-sept bâtiments (août 1758). C'est à Saint-Mathieu que d'Aiguillon fut averti, le 5 septembre au soir, du débarquement à Saint-Brieuc de 12 à 13,000 Anglais sous les ordres du général Bligh.

Des vingt bataillons de troupes réglées dont d'xViguillon disposait à ce moment solennel, douze étaient à Brest, trois à Lorient et Port-Louis, un au Croisic, un à Tréguier, un à Saint-Servan, deux à Belle-Ile (*). Il expédia en toute hâte

(') Lettre de d'Aiguillon, de Dinard, 8 juin, A. G. .3493.

(2) Lettre de d'Aiguillon, 13 juin, A. G. 3493.

(•') Relation de la descente des Anglais à Cancale, Arch. marine, B* 474. D'Aiguillon fut considéré généralement comme le sauveur de Saint-Malo. Dans une lettre du 24 juin 1758 (H. 637), le Malouin Gournay félicite et remercie d'Aiguillon de l'immense service rendu à ses compatriotes.

(*) Emplacement des forces en Bretagne, 4 sept. 1758, .\ G. 3496.

(les courriers aux clifTérents corps disponibles ('), leur fixa pour rendez-vous Lamballe,et se dirigea lui-même vers cette ville sans perdre un instant, devançant les régiments Royal- Vaisseaux, Bourbon, Brissac, Quercy e^ Bresse, qui étaient à Brest et auxquels il avait donné ordre de se mettre en route sur-le-champ. Tout dépendait, en cet instant décisif, de la promptitude de nos opérations et c'est à elle que d'Aiguillon a dû sa victoire de Saint-Cast, Sa marche fut extrêmement rapide: parti de Brest à une heure du matin, il arriva à Lamballe dans la nuit du 6 au 7; et celle des troupes ne le fut guère moins : elles marchèrent, écrit le subdélégué Vedier, comme si elles avaient eu des ailes aux pieds. (îràce à ces heureuses dispositions, d'Aiguillon se tenait pour assuré d'avoir réunis à Lamballe, dès le 9, douze bataillons de troupes de ligne, cinq de milices garde-côtes, le régiment de dragons de Marbeuf et treize pièces de canon, soit en tout environ 10,000 hommes, dont 2,500 garde-côtes, avec lesquels il pourrait offrir la bataille à l'ennemi. A voir l'ardeur et la confiance des troupes, il ne doutait nullement du succès et il se disposait à pousser vigoureusement l'attaque. « La meilleure méthode, à ce que j'ai ouï dire, écrivait-il le 7 septembre, est de marcher droit et vite aux ennemis lorsqu'on les sait quelque part, de faire de bonnes dispositions et de se fier un peu à la Providence ». Le 8, il se porta à Plancoët, sur l' Arguenon.

En ce moment l'ennemi, après quelques tentatives pour s'établir à Dinard, après avoir porté une dévastation systématique dans les environs de Saint-Briac, renonçant à l'attaque qu'il avait sans doute méditée à l'origine contre Saint- Malo, arriva à Saint-.lacut et au Guildo, et campa à droite de l'Arguenon. Le 9, il franchit ce cours d'eau près de son embouchure. Fort heureusement cette opération lui coûta beaucoup de temps. Des gentilhommes et des habitants du pays, MM. de la Ville es Comtes, de Prémorvan et surtout Rioust des Villes Audreins, opposèrent une résistance opiniâtre, dont l'ennemi ne triompha qu'après vingt six heures de lutte (^) . Leur

(') Il fallut laisser d'importantes garnisons à Brest et à Lorient où l'on redoutait que les Anglais ne fissent quelque tentative à l'iniproviste, en l'absence de la plus grande partie de nos forces. On ne toucha pas non plus à la garnison de Belle-Ile.

(*) Lettre de Rioust des Villes Audreins, à Perroud, ingénieur des ponts et

héroïsme, qui devait permettre à nos troupes d'arriver à temps pour rejoindre l'ennemi, fut, avec la rapidité des mouvements de d'Aiguillon, la véritable cause de la brillante victoire du surlendemain.

Ayant enfin franchi cet obstacle vers les quatre heures du soir, les Anglais allèrent camper le 10 à Matignon suivis de près par d'Aiguillon, dont les forces étaient maintenant à peu près, mais non pas encore complètement concentrées. Jugeant leur position de Matignon assez forte, il préféra remettre l'attaque au surlendemain, lorsque Royal-Vaisseaux et l'artillerie seraient arrivés. Il comptait alors l'aborder de front, tandis que deux colonnes dirigées, l'une du côté de la baie de la Fresnaye, l'autre par le Guildo, se rejoindraient derrière l'ennemi et lui couperaient toute retraite. Mais Bligh décampa pendant la nuit et se dirigea vers l'anse de Saint-Cast, où l'attendaient ses vaisseaux ('). Fort heureusement, M. de Broc avait été chargé par d'Aiguillon de ne pas le perdre de vue et de le harceler par des attaques continuelles, de sorte que les Anglais marchèrent lentement. Ils ne commencèrent leur embarquement le 11 qu'à sept heures du matin, et une grande partie de leurs troupes était encore à terre lorsque sur les neuf heures d'Aiguillon arriva sur les hauteurs de Saint-Cast à la tête du régiment de Marbeuf et de quelques détachements de grenadiers, bientôt suivi de toute l'armée française, qui avait marché avec une incroyable rapidité. D'Aiguillon décida l'attaque sur-le-champ pour profiter de cet instant critique où une troupe opérant son embarquement est affaiblie par l'absence des hommes ayant déjà réussi à gagner le large et gênée dans ses moyens de défense, et le feu commença immédiatement (^). A mesure que les troupes arrivèrent, d'Aiguillon les partagea en quatre colonnes : à gauche, les régiments

chaussées, relatant l'affaire du Guildo, 11 juillet 1778, Arch.d'IUe-et-Vil., G. 2255. Relation du curé de Saint-Cast, p. p. M. Le Court de la Villethassetz, Revue de Bretagne, 1858.

(') D'après plusieurs récits, ce serait par la désertion d'un dragon du régiment de Marbeuf que le général anglais aurait été prévenu de l'approche de d'Aiguillon, qu'il ignorait, et de l'arrivée de l'armée française, qu'il croyait impossible. Le recteur de Saint-Cast admet l'histoire du dragon, mais pense que ce fut une ruse de d'Aiguillon pour faire peur à l'ennemi et le décider à se rembarquer (Relation émanant de d'Aiguillon lui-même (A. M., B* 74).

(') Lettre non signée, émanant d'un garde-côte et écrite de Plancoot, le 11 septembre (A. G. 3496).

88 LA BRETAGNE ET LE UUC d'aIGUILLON

de Boulonnais, de Brie, les bataillons de milice de Marniande et de Fontenay-lc-Comte, et le premier bataillon de volontaires étrangers, sous le commandement de M. d'Aubigny, assisté du chevalier de Bedmont ; cette aile avait ordre d'attendre pour engager l'action que la colonne de droite, à la tète de laquelle d'Aiguillon allait se mettre lui-même, eût commencé l'attaque ; au centre, M. de Broc, avec les dragons de JNIarbeuf, auxquels on avait fait mettre pied à terre, et quelques détachements d'infanterie ; en arrière et en réserve, le chevalier de Saint-Pern avec le régiment de Penthièvre et le 3™° bataillon des volontaires étrangers ; enfin, à droite, la principale colonne, sous ]\I. de Balleroy, composée des régiments Royal- Vaisseaux, de Bourbon, de Bresse, de Brissac et de Quercy. C'est à celle-ci que d'Aiguillon réservait le rôle d'engager le combat; mais elle perdit du temps à chercher un chemin pour descendre sur la plage, et l'impatience de d'Aubigny ne lui permettant pas d'attendre, il commença l'attaque avant que la colonne de droite eût paru. Vigoureusement abordés, malgré le feu terrible de leurs vaisseaux, qui fit parmi les régiments de Bourbonnais et de Brie, les plus éprouvés dans cette journée, d'assez nombreuses victimes, les Anglais furent bientôt enfoncés ; l'apparition des colonnes de la droite et du centre acheva de mettre la déroute parmi eux; ils furent jetés à la mer ou forcés de se rendre, et notre artillerie coula trois de leurs bateaux qui fuyaient vers leur flotte, chargés de soldats ('). Aussi est-il difficile de supputer exactement les pertes de l'ennemi, qui laissa sur la plage environ 1100 morts et 732 prisonniers, dont une dizaine d'officiers supérieurs et des premières maisons d'Angleterre (*), mais qui perdit encore pas mal de monde noyé. La nôtre fut de 4 à 500 hommes tués ou blessés; 'elle porta principalement sur les régiments de Brie et de Boulonnais qui avaient eu à traverser un vaste terrain décou-

(') Relation de l'ingénieur INIagin, p. p. M. de La Borderie, dans les Mémoires de la société archéologique des Côtes-du-Nord, 1885-1886. Cette relation écrite dès le 22 septembre 1758 se distingue par un ton de véracité qui inspire confiance. — Le récit exact et circonstancié de Rioust des Villes Audreins (Recueil des pièces sur Sainl-Cast, p. p. la Société archéologique des Côtes-du-Nord, 1858), n'attribue pas moins formellement au commandant en chef l'ordre de l'attaque et les dispositions qui procurèrent la victoire.

{-) Entre autres, lord Frederick Cavendish, frère du duc de Devonshire.

SAINT- CASÏ 89

vert sous le feu des vaisseaux anglais pour aller aborder l'ennemi, et elle fut proportionnellement plus forte en officiers qu'en soldats. Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on a cherché souvent à le faire accroire, que les autres parties de l'armée française n'aient rien fait, ni que d'Aiguillon n'ait été que simple spectateur de l'action : il y prit une part active, et resta pendant les quatre heures environ que dura le combat sous le feu de l'artillerie anglaise, soit sur la plage, soit près des moulins d'Anne et du Chesne, ses deux points d'observation (M.

(') Sur ce point, les relations contemporaines de l'événement sont unanimes : « Notre général, écrit un des combattants de Saint-Cast à un de ses amis de Paris (Bib. de l'Arsenal, ms. 6607, i° 144) s'est distingué de toutes les façons, s'est montré partout, et a fait voir le sang-froid et la sagacité d'un homme consommé dans le métier ». — « De l'aveu de tout le monde, dit une autre lettre, écrite le 12 septembre du château de la Villethéart, dWiguiilon s'est comporté avec une habileté et une bravoure peu communes. » On lit, dans le récit de Rioust de Villes Audreins : « Notre général en chef fut toujours très exposé, courant sans cesse du moulin d'Ayineau moulin du Chesne, ses deux points d'observation ; le duc pensa être emporté par un boulet, au pied de ce dernier moulin, el plusieurs bombes arrivèrent tout près de lui .> (Recueil de pièces sur Saint-Cast, p. p. la Société archéologique des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1858). — Un ofticier de Boulonnais, dans une lettre écrite dès le 11 au roi, s'exprime en ces termes : <■ On ne saurait donner trop d'éloges du duc d'Aiguillon : semblable au dieu de la guerre, il inspirait aux troupes l'ardeur et la confiance dont lui-même était pénétré ». — Cf. les différentes relations de la bataille, celles de Magin. de dom .larnin, prieur de l'abbaye de Saint-Benoît à Saint-Malo (Bib. nat. ms. 19829), celle du recteur de Saint-Cast, celle que d'Aiguillon lui-même a laissée écrite de sa main (A. M. B* 74, î° 291). Il faut ajouter à ces témoignages le récit du duc de Luynes (XVII, 669), celui de Voltaire dans son l'ircis du siècle de Louis XV (Beuchot, XV, 370) et la poésie populaire bretonne, qui a insisté avec complaisance sur cette victoire glorieuse et qui est, comme on l'a justement remarqué, constamment favorable au duc d'Aiguillon. Elle rapprocha Saint-Cast de la prise de

Minorque :

Je chante d'Aiguillon Qui de la France est l'appui :

Il ressemble à son oncle On dirait que c'est lui.

Tous deux également.

Des .Vnglais la terreur Par les plus grands exploits, Signalent leur valeur.

Richelieu de Mahon, Déloge les Anglais Et l'autre à Saint-Malo Rend vainqueurs les Français.

Le nom de d'Aiguillon donna lieu à quantité de plaisanteries d'un goût douteux ;

90 LA BRETACiiNE ET LE DUC d'aIGLILLON

Tel fut ce combat de Saint Cast, une des journées si rares dans notre histoire où nous eûmes la chance de vaincre les Anglais en bataille rangée. Il serait exagéré sans doute de vouloir le présenter comme une grande victoire; ni le nombre des troupes engagées, ni les conditions dans lesquelles eut lieu la rencontre ne la permettaient, mais il n'en était pas moins un avantage réel et important par ses conséquences, honorable pour le soldat, qui avait vaillamment fait son devoir, pour le général, qui avait habilement pris les dispositions nécessaires, pour les nobles Bretons qui avaient pris comme volontaires une part importante à la délivrance de leur patrie ('). Il y eut ce jour là de la gloire pour tout le monde ; aussi ne saurait-on trop déplorer que l'esprit de parti se soit appliqué plus tard à obscurcir ce qui était si clair au premier moment, à attribuer tout le mérite aux uns pour le retirer aux autres, et à défigurer le rôle du général en chef, dont les témoins oculaires sont unanimes à louer le courage

Dans leurs fanatiques transports Les Anglais ravagèrent nos ports.

Mais à la fin ils ont reçu Des coups d'Aiguillon dans le eu.

Quand on étrillait ces vauriens, Quoiqu'ils ne soient pas bons chrétiens Ils criaient en regagnant l'eau Sed libéra }ios a malo.

On ne peut guère citer, comme document contemporain défavorable au duc, que la relation du recteur de Saint-Denoual qui lui reproche trop de lenteur.

Toutes les villes de Bretagne célébrèrent la victoire par des réjouissances superbes, et firent à d'Aiguillon, lorsqu'il entra dans leurs murs, des réceptions enthousiastes. Les Elats de 1758 firent frapper, en commémoration de Saint-Cast, une médaille où le nom de d'Aiguillon ne manqua point d'être mentionné :

Ludovico XV Fr. et Nav. Régi Virtus nobilitatis et populi armorici.

Anglis ab Aiguillonio dure profligatis.

Ad Sanctum Castum anno MDCGLVIIl.

(') A citer particulièrement les noms du marquis de Cucé (blessé), de MM. de Saint-Pern, de Galan, de Robien (blessés), de Kcrguézec (blessé), de Montmuran. de Pontual, de Sceaulx, de Pontphily (grièvement blessé), etc., etc. DAiguillon n'a nullement passé sous silence la part glorieuse que ces gentilshommes prirent au combat : « J'espère, répondait-il le 27 septembre aune lettre de félicitalion de la commission intermédiaire, que nos ennemis craindront à l'avenir d'attaquer une province dont les membres les plus distingués deviennent grenadiers dès qu'elle est menacée et donnent à leurs nouveaux compagnons l'exemple de la valeur et de l'intrépidité »

et l'habileté. Certes, les combattants de Saint-Cast auraient été vivement surpris si on leur avait annoncé, au lendemain de la victoire, qu'un temps viendrait où l'honneur de la journée serait refusé au duc d'Aiguillon, ou môme ce brillant fait d'armes servirait de prétexte à d'infâmes accusations contre lui. Aussi n'est-ce pas au moment du triomphe, mais quelques années plus tard, lorsque les faits étaient moins présents à l'esprit de tous, lorsque l'opinion publique travaillée à outrance par un parti sans scrupules semblait prête à accepter aveuglément tout ce qui pouvait rendre d'Aiguillon haïssable ou ridicule, que commencèrent à circuler les accusations dont les libelles se sont faits complaisamment l'écho, et le célèbre jeu de mots attribué (très probablement à tort) à ^1. de la Chalotais, qui n'aurait pas eu en tout cas le mérite de l'invention, car la première application en avait été faite, et semble-t-il, à plus juste titre, au vainqueur de Molhvitz ('). Tantôt on chercha à diminuer singulièrement l'importance de la victoire, comme l'auteur de la Lettre d'un patriote, qui parle « du faible avantage que deux régiments remportèrent dans l'anse de Saint-Cast, » insuffisante compensation des dommages causés à Saint-Malo par la descente des Anglais; tantôt, comme Duclos,on en retira l'honneur au duc d'Aiguillon pour l'attribuer exclusivement à d'Aubigny {^) ; tantôt même on alla jusqu'à des attaques bassement et sottement

(') Il faut donc résolument reléguer au rang des fables la tradition qui veut que d'Aiguillon, ulcéré dans son orgueil par la mordante plaisanterie de La Chalotais sur la farine dont il s'était couvert, ait voulu tout sacrifier à sa vengeance. Le mot, s'il a vraiment été dit par La Chalotais, et rien n'est plus douteux, car aucune allusion n'y a été faite lors du procès du procureur général, n'a dû l'être que fort tard : Bachaumont ne le mentionne qu'à la date du 15 octobre 1764. Il n'aurait donc pas été la cause, mais au contraire la conséquence de la rupture survenue entre La Chalotais et d'Aiguillon.

Nous ne savons quel rimeur a mis la chose en vers :

Couvert de farine et de gloire.

De Saint-Cast héros trop fameux.

Sois plus modeste en ta victoire :

On peut, d'un souffle dangereux Te les enlever toutes deux.

(2) C'est la version qu'ont adoptée les Etats de Bretagne dans leur réponse h Linguet. Henri Martin a suivi cette tradition : « Le duc d'Aiguillon, dit il, (XV, 541) montrait une hésitation peu honorable. Un brave officier, d'Aubigny, attaqua sans ordre : tout le monde suivit. ■. — U y a là, comme on voit, une part, mais une petite part, de vérité.

92 LA HRKTA(iNK ET LE DUC d'aI(;1"ILL0>"

injiirieusos, dont Tévidcnte aljsurditc aurait dû rebuter la crédulité du public. On lit par exemple dans un libelle intitulé V Essai sur la situation de la Bretagne (*) que d'Aiguillon resta pendant le combat près d'un moulin, inactif et comme pétrilié ; seule la vue de la meunière le rappela à la vie, car c'est l'homme unique auprès du sexe : dans cette carrière seule il a affronté les plus grands périls et remporté des victoires, souvent suivies de cuisants souvenirs. Tandis donc que ses soldats attaquaient les Angbiis, lui-même attaquait la meunière, et il allait triompher de sa résistance lorsqu'une bombe survenant détermina sa fuite. — Il est triste de penser que de pai'eils récits aient pu rencontrer quelque créance (^), et que parfois même leur influence ait pu s'exercer sur le jugement de l'histoire. Telle est toujours, dit très bien M. Baude('), la justice des partis, et quelquefois celle de la postérité; les témoignages de ceux qui combattaient à coté du duc restent ensevelis dans la poussière des archives, et l'on ne se souvient plus que du propos (tenu lui-même, si réellement il a été tenu, cinq à six ans après l'événement) d'un docteur en droit qui était à 25 lieues du combat.

Quant à la cour, elle se montra reconnaissante. M'"" de Pompadour adressa à d'Aiguillon une lettre où elle le félicitait chaudement, et se félicitait encore plus elle-même d'avoir combattu son projet de quitter la Bretagne (^). Le roi, la reine, trouvèrent des paroles flatteuses quand il revint à Versailles. ]Mais par un eftet de lanialechance qui poursuivit d'Aiguillon en bien des moments de sa carrière, ce grand succès venait précisément au lendemain même d'une promotion au grade de lieutenant-général, ce qui rendait difficile l'accord immédiat d'un nouvel avancement. (Test pour cela que cette année 1758, qui vit l'élévation au maréchalat d'hommes comme

(') Communication de M. de la Borderic, dans le Bullelin de la Société des bibliophiles bretons, 1886-87.

(2) On peutconsulter, pour voir jusqu'où peut aller la fantaisie en matière historique, un article de la Revue de Bretagne de 1833, où l'histoire de la meunière est reproduite et considérablement enjolivée. On y lit notamment avec une stupéfaction bien naturelle le dialogue in extenso de la meunière et du duc. L'auteur des l.eltres du (jenlilhotinne breton à un noble espagnol avait cependant reculé luimême devant cette plate invention.

(') Dans un article sur les côtes de Bretagne, Revue des Deux-Mondes, 1851,

(*) Cf. Appendice, II,

MM. de Gontades, de Conflans, de Soubise, ne vit pas celle de d'Aig-uillon. On lui promit un gouvernement de province : il ne l'eut (celui de l'Alsace) qu'en 1762, et fît parfois quelques réflexions amèressur la manière plus rapide et plus brillante dont d'autres services étaient récompensés. Plus heureux que lui, ceux de ses officiers qu'il signala comme s'étant particulièrement bien conduits reçurent des grâces nombreuses, et les reçurent immédiatement.

Sans consacrer trop de temps aux fêtes du triomphe, car tout péril ne semblait pas encore conjuré, et un débarquement des Anglais sur un autre point du littoral restait toujours à craindre, d'Aiguillon renvoya rapidement vers Brest et Lorient ses troupes victorieuses, revint lui-même s'établir à Brest, puis à Port-Louis, et ne quitta la Bretagne que lorsque l'approche de l'hiver eut rendu fort improbable toute nouvelle agression de l'ennemi. Il partit le 17 novembre pour Versailles, où il avait ù traiter avec le contrôleur général des affaires relatives h la prochaine tenue des Etats, et revint à Saint-Brieuc en décembre pour cette session.

Quels qu'aient été les efibrts des ennemis de d'Aiguillon pour diminuer l'importance de Saint-Cast, ce combat eut incontestablement un résultat considérable : il dégoûta les Anglais de rien tenter désormais sur les côtes de Bretagne, et pendant tout le reste de la guerre ils n'osèrent plus s'attaquer qu'aux iles, hors de la portée des coups du commandant. Aussi, à partir de la fin de 1758, les opérations militaires en Bretagne entrent-elles dans une nouvelle phase; de défensives qu'elles ont été jusqu'alors, elles vont devenir ofTensives, à la grande satisfaction de d'Aiguillon, qui, on le sait, avait déjà souhaité de leur donner ce caractère. L'arrivée aux affaires de Ghoiseul, ministre dont il y a lieu souvent de blâmer les fautes et les intrigues, mais auquel on ne saurait refuser le mérite d'avoir eu un vif sentiment de l'honneur national et un désir ardent de relever notre prestige obscurci, n'allait pas peu contribuer à faire prévaloir dans nos conseils les résolutions hardies et quelque peu aventureuses qui plaisaient naturellement à son caractère fier et entreprenant. Ces deux hommes, destinés plus tard à suivre des voies si différentes et une politique si opposée, se trouvèrent alors absolument d'accord pour penser qu'un effort énergique contre

l'Angleterre elle-même était encore possible, et que la situation militaire, financière et morale de la France lui faisait un devoir de le tenter.

Dès l'hiver de 1759, pendant les États de Saint-Drieuc, d'Aiguillon reprenant un projet déjà formé deux ans plus tôt conseillait vivement un coup de main sur les iles anglo-normandes et se déclarait prêt à l'entreprendre, quelque pauvre opinion qu'il eût de la situation et de la bonne volonté de la marine, parce que l'inaction était encore à ses yeux le plus fâcheux de tous les partis. Sa grande crainte était que la marine ne s'arrangeât de façon à empêcher l'expédition. « Je » vous avoue, écrivait-il à Belle-lsle ('), que si je n'étais pas » aussi bon et aussi zélé serviteur du roi que je le suis, si je » n'étais pas convaincu de tous les avantages qui résulteront » du succès de l'expédition projetée, si je ne savais pas que » M™" de Pompadour la désire, je vous prierais de ne pas » m'en charger, parce que je vois tant d'obstacles dans les » préparatifs, si peu d'aide, de secours, de ressources et de » concert, que je crains que toutes les peines du monde ne » soient en pure perte, et qu'il n'y ait, malgré mes soins et » mon activité, du retardement dans quelque partie qui fera » échouer le tout au dernier moment. » Il ne se trompait pas ; Berryer éleva de nombreuses difficultés pour prêter les quatre frégates indispensables, et fît entendre à d'Aiguillon que dans tous les cas la marine ne pourrait pas lui reconnaître le commandement suprême sur les bâtiments qu'elle mettrait à sa disposition-. C'était lui sig-nifier, en réalité, qu'il eût à renoncer à l'expédition projetée, et aussi bien Bellelsle le lui déclara sans détour. Grand fut le chagrin du duc d'Aiguillon, qui, dans une lettre du 4 février, flétrit en termes sévères et malheureusement trop justes la désorganisation générale de notre gouvernement, l'absence totale de dévouement au bien public, l'indiscipline, la mollesse et l'égoïsme universel. « Je n'ai aucun regret des peines que j'ai prises » pour conduire la besogne au point où elle est aujourd'hui, » j'en ai encore moins au peu de gloire que j'aurais pu acqué- » rir dans cette expédition plus utile à l'Etat que brillante » pour celui qui en serait chargé, mais je vous avoue que je

tROJET d'expédition CONTRE LES ILES ANGLO-NORMANDES 95

» suis extrêmement affligé de la voir échouer, parce que je » crois que les suites en auraient été très avantageuses, et » très fâché d'avoir dépensé inutilement de l'argent au Roi. » Si je puis espérer d'armer deux corsaires de 24 canons dans » le peu de temps qui me reste, je vous prierai de me per- » mettre de risquer l'excursion avec cette seule escorte et j'es- » père encore qu'elle réussira, tant est grande la léthargie de )) ces insulaires, la mauvaise opinion que la nation anglaise » a de la vigueur et du nerf de la nôtre, et son mépris pour » ses forces maritimes. Elle n'a malheureusement que trop » de raison sur tous les points. » Cependant il était manifestement à bout d'énergie et terminait en demandant de nouveau à être déchargé d'un commandement où il avait de lourdes responsabilités, en tout ordre d'idées, à supporter, sans disposer de l'autorité et de Tinfluence nécessaires. « Il n'y a » certainement, disait-il, aucun officier général assez fou pour M se charger d'une expédition maritime, quelle qu'elle soit, » à moins qu'il n'en ait le commandemant supérieur et géné- » rai, non pour la manœuvre des vaisseaux, mais pour la dispo- » sition de l'embarquement et du débarquement, dont le suc- » ces roule totalement sur lui.... Il n'en fallait pas tant pour » me confirmer dans l'idée où je suis depuis longtemps que » toute besogne compliquée où le concours des deux puis- » sauces est nécessaire est non seulement dangereuse, mais » même impraticable dans le siècle présent, et c'est ce qui » me fait désirer bien vivement que vous veuilliez bien conlier » la défense des côtes de Bretagne à quelque officier général » plus habile que moi dans l'art de concilier des choses que » je crois inconciliables, et m'employerdans une besogne qui » dépende uniquement et absolument de vous ('). Peine, tra- » vail, fatigues, obstacles ne m'effraient ni ne me rebutent, » mais je ne vous dissimulerai pas que tous les désagréments » que j'éprouve depuis six ans que j'ai le malheur d'être » attaché à la Bretagne, dont le principe est la multiplicité et » l'instabilité des puissances dont je dépends, me dégoûtent » au dernier degré; j'en suis au cinquième secrétaire d'Etat » de la marine, au quatrième contrôleur général ; chacun » d'eux a eu ses idées et ses préjugés : aucun n'a eu de sys-

(,») D'Aiguillon était uni à Belle-Isle par les liens d'une élroile amitié.

96 LA KRKTAGNt: ET LE DTC d'aIGIILLON

» tèiiic fixe et (létôrnùné et n'a connu la province, dont le )) génie et l'administration méritent une attention toute parti- » culière. J'ai fait aux uns et aux autres toutes mes représen- » tations, je leur ai donné les mémoires les plus amples sur » tous ces objets. On a peu écouté les premières, pas lu les » derniers, et j'ai été obligé de me soumettre à des décisions » données par les bureaux qui n'agissent que par routine. Il )) en est résulté beaucoup de peines, d'embarras, de dégoût, » de travail pour moi, un mécontentement général dans tous » les esprits, un embrouillement total dans le service, et sans >i une suite continuelle de bonheurs de toute espèce, ou pour » parler plus juste de miracles, nous aurions éprouvé des » malheurs réels et irréparables tant à l'intérieur qu'à l'exté- » rieur.... » Belle-Isle, M'"*" de Pompadour, lui prodiguèrent les encouragements et le déterminèrent à ne pas quitter son commandement, d'autant plus que l'expédition à laquelle on renonçait allait être remplacée par une autre entreprise singulièrement plus vaste et plus périlleuse. Ce n'était en effet à rien moins (ju'à une descente dans la Grande-Bretagne que pensait notre gouvernement, Choiseul y tenait, convaincu que c'était le seul moyen de conquérir une paix que chaque jour rendait plus nécessaire, et de sauver nos colonies comme notre prestige politique en Europe.

Il en coûte de condamner des sentiments aussi généreux; mais l'historien est astreint à des obligations rigoureuses qui ne lui permettent pas de tempérer, comme il le voudrait parfois, la sévérité de ses jugements. Cette idée d'une descente en Angleterre, à laquelle Choiseul et d'Aiguillon s'arrêtèrent avec une égale obstination, était, il est presque superilu aujourd'hui de le faire remarquer, une conception essentiellement chimérique. Ce n'était pas dans la déplorable situation où se trouvait alors la France, dans l'état de désorganisation matérielle et morale qui se trahissait par tant de signes évidents, qu'il convenait de songer à une tentative que Louis XIV n'avait pas pu et que Napoléon ne pourra pas accomplir : et c'est sans doute un bonheur que les circonstances n'aient pas permis ù nos gouvernants d'alors de pousser jusqu'au bout cette aventure insensée, qui nous aurait menés vraisemblablement à quelque désastre pire encore (juc ceux que nous eûmes à essuyer. Toutefois, il est juste de le remarquer, ce ne fut

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