PROJET DE DESCENTE DANS LA. GRANDE-BRETAGNE
pas par un optimisme naïf et aveugle, mais bien au contraire par un sentiment très raisonné et très juste de l'affaiblissement général de la France que d'Aiguillon et Ghoiseul voulurent se lancer dans cette périlleuse entreprise. Ils crurent nécessaire de risquer le tout pour le tout, ils comprirent à merveille que la prolongation de la lutte ne pouvait qu'amener notre écrasement définitif : et ils n'avaient pas encore sous les yeux l'exemple concluant de l'échec de tous les efforts qu'ont faits la Révolution et l'Empire pour transporter la guerre sur le sol même des Iles Britanniques. Au contraire, la maison de Hanovre pouvait encore paraître alors insuffisamment consolidée sur le trône d'Angleterre, le parti jacobite vivait toujours et l'avait, pendant le cours du siècle, plusieurs fois prouvé : quelques puissances étrangères semblaient promettre leurs concours : et l'Angleterre s'était montrée si inférieure à elle-même dans les débuts de la guerre de Sept Ans qu'il pouvait être encore permis, en 1759, de se faire de sa puissance une idée insuffisante. Ces considérations atténuent la gravité de la faute commise et il importe de les avoir présentes à l'esprit pour apprécier équitablement les événements malheureux dont nous avons maintenant à aborder le récit.
Lorsque d'Aiguillon revint en Bretagne en avril 1759, le parti était déjà pris de tenter la descente et les détails seuls de l'expédition étaient encore à régler. Bientôt il fut averti des vues que le gouvernement avait sur lui : on le destinait à passer en Ecosse au mois d'août avec un corps de 8,000 hommes, en partant de Bordeaux. Ce plan ne soutenait pas l'examen. La faiblesse de cet effectif, la longueur du trajet, rimpossibilité de garder le secret lorsqu'on verrait le commandant de Bretagne appelé hors de sa province, fournissaient contre lui des objections qui n'étaient que trop fondées. D'Aiguillon les exposa à Belle-Isle dans une lettre du 9 mai 1759 (^) qui mérite, à plusieurs égards, d'attirer l'attention. Il y démontrait l'impossibilité du succès en suivant le plan primitif, mais pensait qu'il en serait autrement si le départ avait lieu de Brest avec un effectif plus considérable et sous l'escorte de quatre ou cinq vaisseaux de guerre, u Les
d'Aiguillon.
» vaisseaux de guerre, disait-il, y seront tous armés, les hâti- » ments de transport peuvent être rassemblés sans faire la )) plus légère impression, les troupes seront portées à l'avance » dans les environs sans qu'on puisse en soupçonner la desti- » nation, on y trouvera aitillerie, munitions, vivres, etc.; l'em- » barquement peut être fait en deux jours, et en une nuit on » peut être bors de tout danger de la part des escadres an- )) glaises ». Il existe, à propos du rôle de d'Aiguillon dans cette campagne de 1759, une légende fort ancienne, puisque dès les troubles de Bretagne plusieurs libelles l'ont créée ou accueillie, fort répandue, puisque beaucoup d'bistoriens l'ont acceptée sans contrôle, fort persistante, puisque tout récemment encore elle trouvait place dans un travail des plus sérieux (') : c'est à savoir que la défaite de notre flotte aurait été duc, avant tout, au petit orgueil du duc d'Aiguillon qui pour éviter de se trouver à Brest en contact immédiat avec son supérieur biérarcbique, le maréchal de Contlans, aurait tout fait pour faire choisir le Morbihan au lieu de la rade de Brest comme lieu de rassemblement des bàtiuients de transport, et par là même aurait obligé notre tlotte de guerre à faire le mouvement dangereux dans lequel elle trouva sa destruction. L'accusation était habilement lancée : les démêlés de d'Aiguillon et de Gonflans venaient d'avoir un éclat scandaleux : on connaissait le mépris du commandant pour notre marine et la haine qu'elle lui rendait : et rien ne pouvait paraître plus vraisemblable que le désir de d'Aiguillon d'éviter à tout prix un voisinage importun et humiliant pour son amour-propre. Par malheur, rien n'est aussi plus contraire à la vérité. On vient de voir (|ue loin de déconseiller le choix du port de Brest, d'Aiguillon, au contraire, aurait souhaité que la flotte y fût rassemblée. Ce fut par la volonté du ministère, volonté fondée d'ailleurs sur des motifs d'une réelle valeur (*), que le Morbihan fut désigné : et lorsque
(•) Article de M. Chabaud-Arnaud dans La Revue maritime et coloniale, 1892.
(-) On craignait que l'accumulation des troupes à Brest n'amenât beaucoup d'embarras et d'inconvénients. Cette ville avait été récemment désolée par une épidémie dont on pouvait craindre le retour; enfin, et surtout, le transport par terre justiii'à Brest de l'énorme quantité de vivres et de matériel nécessaire pour les 20,0<XJ hommes environ que devait compter le corps expéditionnaire eût présenté d'énormes ditlicultés et le transport par mer de grands périls.Une grande partie de ces iiiipeditnenta devait venir de Bordeau.x, de Boclierorl, d'Orléans, d'où elle