PROJET DE DESCENTE DANS LA GRANDE-BRETAGNE
d'Aiguillon eut renoncé, sur les observations qui lui furent faites, au plan qu'il avait d'abord préconisé, il persista encore à conseiller la division entre plusieurs ports des préparatifs de l'expédition, Brest devant rester, dans sa pensée, un de ces centres d'organisation (*). Comme on le verra tout à l'heure, d'Aiguillon n'est pas davantage responsable du mouvement qui amena vers le Morbihan la flotte de M. de Gonflans, car il l'avait vivement désapprouvé, avait tout fait pour être exempt de la dangereuse protection du maréchal, et ne s'était rallié à cette funeste détermination que faule de mieux et lorsqu'il fut mis dans l'obligation stricte de choisir entre l'inaction totale et ce nouveau plan d'opérations. 11 était réservé à d'Aiguillon d'endosser la responsabilité de fautes dont il n'était pas l'auteur, qu'il avait même énergiquement travaillé à empêcher, et de voir passer à d'autres l'honneur de succès qui, au contraire, étaient siens.
Au reçu de cette lettre du 9 mai, Belle-lsle fit mander d'Aiguillon à Versailles, dans le plus grand secret, pour conférer avec les ministres, et le plan qui fut alors adopté fut à peu près conforme aux idées qu'il développa. Une double attaque devait avoir lieu contre la Grande-Bretagne; l'une, la principale, devait se préparer en Flandre et en Artois où 34 régiments d'infanterie, 26 de cavalerie, 12 de milices, étaient déjà rassemblés sous le commandement du vaincu de Rosbach ; l'autre, sous le commandement du vainqueur de Saint-Cast, devait partir des côtes de Bretagne sous l'escorte de quatre ou cinq vaisseaux de guerre, porter environ 16 à 17,000 hommes, doubler l'Irlande, débarquer au golfe de la Clyde ou sur tel autre point des côtes occidentales d'Ecosse qui serait jugé favorables et faire ainsi une diversion qui, attirant au nord l'attention des Anglais, faciliterait le passage de l'armée de Soubise, On comptait sur le concours en Ecosse de 12,000 Suédois. Tel
était amenée par la Loire à Paimbœuf (Barbier signale en juillet 1759 l'importance de ces envois). Il était plus facile et moins dangereux de concentrer le convoi sur quelque point des côtes méridionales de la péninsule, et le fait que presque aucun des bâtiments de transport ne fut capturé par les Anglais justifia à ce point de vue le choix du Morbihan. Rien que pour le matériel d'artillerie amené par la Loire à Paimbœuf, les chevaux manquaient pour le transport à Vannes et on dut lui faire prendre la voie de mer.
(') Lettres de juin et de juillet 1759 au ministre Berryer, à Lebrun, commissaire général de la marine, etc.
100 L\ BnKTAONE KT LE DI'C d'aIGUILLON
fut le programme définitif, longuement développé dans les instructions que d'Aiguillon reçut en septembre, peu de temps avant le moment fixé pour le départ (').
INIallieureusemenl, entre autres difficultés que présentait le succès d'un pareil plan, il nécessitait une entente étroite entre la g^uerre et la marine, un accord complet entre le commandant de la flotte et le chef des troupes de débarquement, et notamment, de la part du premier, assez de modestie pour se résigner à ne jouer qu'un rôle effacé, pour se borner à manœuvrer devant la flotte ang^laise, à l'attirer au large et rester ainsi personnellement étranger à une entreprise dont d'autres recueilleraient l'honneur. Or l'homme qui par un choix à jamais déplorable était alors mis à la tête des dernière débris de notre marine était précisément le moins capable de se prêter à ces exigences. Hubert de Brienne, maréchal de Conflans, avait pu montrer un réel courage dans quelques combats de la guerre précédente, mais il était vieux, fatigué, à la fois présomptueux et timide, et tout gonflé d'orgueil de la supériorité que lui donnait son litre de maréchal; également incapable et de savoir et de vouloir jouer le rôle sans éclat, mais non sans utilité, qu'on lui destinait, il ne voyait dans ces projets de campagne qu'une chose dont il ne voulait à aucun prix : la marine laissée de côté, et la conduite de l'expédition réservée h un lieutenant général, au détriment de la supériorité de son grade. Eût-il même eu, par impossible, assez d'abnégation personnelle pour accepter cette situation effacée, que la faiblesse de son caractère l'en eût empêché ; elle le mettait entièrement sous la dépendance de ses officiers, et il régnait dans ce corps de la marine un esprit difficultueux, arrogant, présomptueux, se traduisant par des propos plus que vifs sur le compte de l'armée de terre et de son commandant, qui rendait toute entente impossible. M. de Blénac surtout, que d'Aiguillon ne se consolait pas d'avoir contribué à faire nommer commandant du port de Brest (^), menait entièrement M. de Gontlans, et ce n'était certes pas dans le sens de la conciliation. Cet officier venait de faire surgir en 1758 un conflit violent entre la marine et
(') 10 septembre 1759, A. M. B» 1, 8G.
(«) D'Aiguillon à Berryer, 22 juillet 1759, A. M. B< 86.
d'aiguillon et 31. DE CONFLANS lOl
l'armée de terre, toujours à propos du commandement des batteries de la rade de Brest (') et les décisions ambiguës qu'avait données le ministère (-) n'avaient, servi qu'à prolonger la lutte, portée encore en 1759 à un deg-ré de vivacité qui ne se comprendrait pas, si l'on ne se rappelait que les amourspropres n'étaient pas seuls en question mais aussi des intérêts matériels peu avouables (^j.On n'ignorait pas dans la marine l'opinion très peu flatteuse que d'Aiguillon avait de ce corps, et l'on ne voulait voir dans le plan d'opérations qui venait d'être convenu que la volonté bien arrêtée de l'abaisser.
La vérité était que d'Aiguillon n'avait eu en vue que le succès de l'expédition. Convaincu du peu de secours qu'on avait à attendre de la marine, à cause de sa désorgani-
(') « Si je ne poussais pas la patience au dernier degré, écrivait d'Aiguillon à » Belle-Isie (13 août 1758, A. G. 3495), il serait déjà survenu plus d'un éclat fâcheux » entre les deux corps. La tête de la marine et tous les ofliciers sages et éclairés » blâment hautement leur commandant, mais les jeunes gens qui cherchent à lui » plaire pour être employés et avoir des commandements de corvettes applaudissent » à ses prétentions, et tiennent des propos dont tous nos fantassins sont indignés ».
(') Le ministre Massiac avait tranché ainsi la question en 1758 : « Les officiers » de marine qui sont de service dans les ports et sur les batteries des rades et des » côlcs n'ont d'ordres à recevoir que du commandant de la marine de leur dépar- » tement et à moins de cas particuliers, de la défense du pays en présence de l'en- » nemi, ils ne doivent remplir les demandes qui peuvent leur être faites par lecom- » mandant sur terre qu'après en avoir rendu compte à leurs supérieurs directs ». D'.\iguil'lon ne réussit à faire modifier celle formule dérisoire que de la façon suivante : « Ordonné à MM. les officiers de marine employés sur les batteries de la » côle de faire exécuter les ordres qui leur seront donnés pour le service par M. le » duc d'Aiguillon, et, comme leur commandant supérieur et direct, MM. les offi- » ciers de marine m'instruiront desdits ordres le plus tôt possible ».
(') D'.\iguillon expliquait cette circonstance dans une lettre à Belle -Isle (2 août 1759, A. G. 3535) qui, si elle a jamais été connue d'eux, a dû lui susciter parmi les officiers de marine des haines implacables : « Comme ces batteries » étaient à portée de Brest, elles étaient farcies d'officiers qui avaient demandé à y » être employés parce qu'ils étaient payés doublement, sans quitter leur domicile,
» plusieurs n'y ayant pas même élé une seule fois » Une de ces batteries, tout
près de Brest, avait six officiers dont un capitaine de vaisseau et 288 ouvriers du port : « Ces ouvriers qui sont payés dans les arsenaux du port à raison de 40 et 50 » sols par jour conservaient leur solde, étaient en outre nourris avec de la viande, » du vin, etc., comme les matelots à la mer, et leurs officiers leur permettaient » d'aller travailler en ville chez leurs amis, qui payaient leurs journées moins cher, » au moyen de la permission qu'ils obtenaient. » D'.\iguillon déplorait ce gaspillage inouï et se faisait fort de suffire à l'entretien et au service de ces batteries en y dépensant par an la moitié des 15,000 fr. que la marine y dépensait par jour (Lettre à Belle-Isie, 20 juillet 1759, A. G. 3533}. Beaucoup de ces officiers de marine, si sévèrement appréciés par d'.\iguillon, appartenaient à la noblesse bretonne par la naissance ou par les alliances et les relations. Leurs ressentiments n'ont pas peu contribué sans doute à lui créer dans celte noblesse de terribles inimitiés.
102 LA bhetagm: et le duc daiglillon
sation matérielle et morale, du découragement des hommes, de l'incapacité et de la mauvaise volonté des chefs, parfois même de leur lAcheté, il ne croyait la réussite possible qu'à la condition d'éviter une bataille navale et de ne se servir de la flotte que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis que le convoi prendrait le large et voguerait vers le nord de l'Irlande sous une simple escorte de cinq ou six vaisseaux, deux frégates et deux corvettes, que commanderait M. Birot de Morogues, capitaine de vaisseau. A la compromettante protection de M. de Conflans,il ne se privait pas de dire qu'il préférait de beaucoup la protection d'un bon coup de vent. Attendre d'ailleurs pour partir que M. de Conflans voulût bien se mettre en route, c'était s'exposer à ne partir jamais. « La marine, écrit d'Aiguillon le 13 août, pourrait faire » échouer l'entreprise en alléguant la contrariété des vents, )) dont elle se sert toujours avec succès, lorsqu'elle ne veut pas » exécuter ce qui lui est ordonné ». En tout cas, il était bien dangereux de compter sur la flotte pour s'ouvrir la route de vive force. « Les Anglais, disait-il encore ('), n'ont que deux » ou trois vaisseaux de plus que nous. Mais ils sont mieux » armés, plus aguerris, meilleurs manœuvriers, et ont plus » d'audace et de confiance que nos marins, qui sont dans un » abattement et un découragement incroyables. D'ailleurs, il » ne faut qu'un vaisseau pour disperser tout le convoi pendant » le combat et s'il l'est une fois, l'opération est totalement » manquée. »
Plus approcha le moment de l'expédition, plus les rapports se tendirent entre la guerre et la marine. M. de Conflans tenait à porter le pavillon amiral, qu'on ne pouvait porter qu'avec vingt-un vaisseaux rassemblés, se refusait donc à en détacher aucun pour escorter l'expédition, élevait à tout propos de nouvelles difficultés et trouvait d'innombrables objections. Ses officiers lui représentaient que la commission de croiser avec quinze vaisseaux dans des parages où il en pouvait rencontrer trente ennemis était indécente pour lui, qu'il hasarderait sa réputation et celle du corps à la tête duquel il était placé, que M. de Morogues (dont il était jaloux) recueillerait seul tout le fruit de ses manœuvres et
(») Lettre du 8 août, A. M. B*, 86.
d'aiguillon et m. de conflans 103
des dangers qu'il courrait. Il tenait et laissait tenir autour de lui les propos les plus révoltants : que M. de Belle-Isle n'avait imaginé tout ce projet que pour anéantir la marine, qu'il détestait, que Pitt lui avait promis l'ordre de la Jarretière, que M. Berrycr n'était que son très humble commis, etc. ; et on concluait qu'il fallait tout mettre en usage pour faire manquer le projet, puisqu'il entraînerait la ruine de la marine et par conséquent celle de l'Etat ('). On parlait tout haut de désarmer ('). D'Aiguillon étant venu à Brest vers la fin d'août eut à supporter personnellement les effets de la mauvaise humeur du maréchal, qui lui fit la veille de son départ une scène affreuse : « J'en fus d'autant plus étonné, » écrivait-il à Belle-Isle quelques jours après, qu'une heure » auparavant il m'avait fait les protestations les plus tendres, » se louant de ma déférence, de mes attentions et de mes » égards pour lui. Vingt officiers de la marine ont été témoins » des injures qu'il m'a dites et de mon silence. M. deMorogues » et le major de la marine furent traités de même; il les me- » naça de les faire casser, et moi de me faire ôter le petit com- » mandement dont je me glorifiais si fort, en me proposant le » cartel à chaque phrase. Il est impossible de pousser plus loin » l'emportement, la déraison, et je puis dire la grossièreté ». D'x\iguillon quitta Brest convaincu que jamais le maréchal ne se déciderait à se mettre en route ; trop de gens aux lumières 1res courtes et à l'humeur très forte avaient à se mêler de cette besogne pour qu'on pût en espérer le succès (^). Cependant la coopération de la marine devenait tous les jours plus nécessaire, car l'attention des Anglais n'avait pas tardé à être attirée par les armements qui se faisaient à Vannes, et ils avaient installé en face du Morbihan un blocus fort
(') D'Aiguillon à Belle-Isle, 11 août, A. G. 3535 ; Balleroy à d'Aiguillon, 6 août, A. M. B*86.
('^) Balleroy à d'Aiguillon, 4 octobre. — M. de Balleroy, qui commandait les troupes de Brest, et qui était tout dévoué à dWiguillon, s'efforçait en vain de redonner un peu de nerf et de vigueur à ce corps démoralisé. Ses lettressontun témoignage attristant de la profonde décadence dans laquelle notre marine était tombée. Il n'y voyait que » faiblesse, irrésolution, chipotage », et s'en remettait à de plus habiles que lui pour donner de l'àme et des moyens à ces gens-là. (Lettre du 12 juillet, A. M. B* 86). Chacun y désirait que l'expédition n'eût pas lieu, et agissait en conséquence.
(') C'étaient les termes dont se servait d'Aiguillon dans une lettre du 8 octobre. A. G., 3536.
1(14 L\ liRETAdNt; ET LE DIX d'aIGIII^LON
étroit. Dans ces circonstances, une modification aux projets primitifs s'imposait si l'on persistait à vouloir tenter l'expédition, et sur ce point ni d'Aiguillon ni Clioiscul n'admettaient la possibilité d'un doute. Force était de se prêter aux vues de M. de Conflans, puisque M. de Gonflans ne voulait pas se prêter à celles de d'Aiguillon, et que le ministère n'avait pas assez de fermeté pour l'y contraindre; et acceptant, peut-être avec trop de facilité, celte nécessité, d'Aiguillon eut bientôt pris son parti de laisser le maréchal agir à peu près à sa guise : « Le seul moyen d'en tirer parti, écri- » vait-il le 4 octobre à son ami le comte de Oalleroy, alors à » Brest, est d'avoir l'air de lui donner carte blanclie pour la » manière d'exécuter la besogne, en lui prescrivant expressé- » ment de l'exécuter à quelque prix que ce soit... Le maréchal » sera content s'il est chargé de toute la besogne, et il ira alors » de cul et de tête... D'ailleurs, il n'est point assez manœuvrier » pour pouvoir espérerde son habileté une campagne savante » qui pût contenir les ennemis, et je regarde un combat comme » presque inévitable; alors il vaut mieux qu'il se donne avant » que notre convoi soit au large; s'il nous est avantageux, nous » passerons facilement; s'il est douteux, il peut encore faciliter » le passage; si l'escadre est écrasée, les troupes de terre ne » seront pas perdues ».. 11 s'agissait donc désormais, contrairement au projet primitif, de charger la flotte de débloquer le Morbihan et d'escorter le convoi, dût-on livrer bataille. D'Aiguillon fit agréer du ministère ce pis-aller, fâcheux mais nécessaire, et dont après tout il ne jugeait pas le succès absolument impossible; quant à ^I. de Conflans, il suffisait de lui laisser croire et dire qu'il en était lui-même l'auteur, et d'Aiguillon n'eut pas de peine à lui inculquer cette idée : (( Je me déterminai il y a huit jours, écrivait-il à Belle-lsle » le 8 octobre ('), à envoyer à Brest M. le prince de Beauveau, » MM. Warren et O'Dunnc... pour suggérer à M. de Conflans » un nouveau projet de sortie que je regarde comme le seul » qui puisse désormais s'exécuter et assurer la navigation du » convoi, vu l'obstination, la timidité, la mauvaise volonté et » l'ignorance de notre marine. Je crois qu'il est impossible » aujourd'hui d'en tirer parti, à moins de réunir en une seule