MODIFICATION AUX PLANS PRIMITIFS
» escadre toutes les forces qu'elle peut avoir et de la faire » marcher droit à l'ennemi, pour le combattre eu quelque )) nombre et position qu'il soit. Toute autre manœuvre ne » réussirait point actuellement, parce que son succès dépcn- » drait de plusieurs chefs découragés, ignorants, et intéressés )) par des motifs particuliers qui font honte à Thumanité h » la faire échouer. Celle du combat roulera presque entière- » ment sur Contlans, il est brave, ardent, a grande envie de » se signaler, les officiers qui sont sur son vaisseau et qui » influeront beaucoup sur les ordres qu'il donnera sont intel- » ligents, remplis de zèle et de bonne volonté, et il aura en » eux la confiance la plus entière dès qu'il sera à son bord... » Je crois... qu'il serait actuellement absolument inutile de » tenter de lui faire agréer et exécuter un autre projet. 11 ne » s'y prêterait point, en parlerait avec son indiscrétion et sa » vivacité ordinaires, et achèverait d'indisposer et de décou- » rager la marine, dont le ton et l'esprit sont bien mauvais » sur tous les points. C'est une dernière ressource qu'il ne » faut pas manquer, et qui réussira, j'espère. » A l'appui de ces heureux pronostics, il faisait remarquer que les vingthuit vaisseaux des Anglais étaient assez éloignés les uns des autres, leurs équipages affaiblis et fatigués, tenant la mer depuis six mois, qu'ils pourraient d'ailleurs avoir un excès de confiance dans leur supériorité, et que M. de Conflans, étant désormais personnellement intéressé au succès, ferait tous ses efforts pour vaincre. Ces raisons étaient évidemment plausibles; aussi M. de Conflans, qui dès le 3 octobre offrit à Berryer (*) de sortir de Brest, d'aller livrer bataille et d'escorter la flotte du jMorbihan, reçut-il l'autorisation formelle du roi d'exécuter ce programme (^). 11 lui était seulement recommandé de ne pas perdre de vue que le but principal de ses opérations était la plus grande sûreté possible de l'escadre du Morbihan.
Notre marine était pleine de jactance quand elle était loin de l'ennemi, mais cette présomption faisait place, quand il s'agissait de marcher au feu, à une circonspection excessive, dont d'Aiguillon et ses amis avaient déjà noté, dans cette
(*) Lettre du l'oi à Conflans, 14 octobre.
106 LA BIIKTAG.NE ET LE DUC d'aIGUILLON
campagne, certains traits qui seraient plaisants, s'ils n'étaient pas plutôt lamentables ('). Elle en donna une nouvelle preuve en laissant passer un mois encore sans que Gonflans osât sortir, encore que pendant ce temps l'amiral anglais Ilawke ait été forcé par une tempête de ramener un instant son escadre à Torhay. Fixé d'abord au l'Miovembre, son départ fut reculé de jour en jour, soit parce que les capitaines de vaisseaux, peu désireux de sortir (ces messieurs sont nettement accusés, dans un rapport du temps, de n'aimer que les campagnes d'Amérique, parce qu'elles sont lucratives, peu dangereuses, et qu'on a rarement à s'y battre) (^), faisaient chaque jour de nouvelles demandes auxquelles le maréchal ne pensait point pouvoir se refuser, soit parce qu'on voulait attendre Id retour des escadres des Antilles et des Indes orientales pour renforcer nos équipages, trop peu nombreux. Enfin, le 14 novembre, il se décida à quitter Brest avec ses vingt-un vaisseaux, trois frégates et deux corvettes. Il se proposait d'être dès le lendemain en vue du Morbihan, et l'annonçait à d'Aiguillon dans une lettre qui constitue contre lui un terrible chef d'accusation (^), puisqu'elle prouve que, de son propre aveu, rien n'était plus facile que de cingler droit du côté de Vannes. 11 est certain qu'il aurait suffi d'un peu d'activité et de décision de sa part pour aller surprendre et anéantir l'escadre du commodore Dutf, qui bloquait le Morbihan avec huit vaisseaux de lignes, quelques frégates et quelques corvettes, et qui n'a été averti de la sortie de la flotte française que le 18 : et un pareil succès, que d'Aiguillon regardait comme absolument assuré (*), quelque pauvre opi-
(') « M. Berryer a ordonné dix fois à M. de Gonflans d'envoyer allernativement deux vaisseaux de son escadre dans la rade de Gamaret pour exercer les équipages. A la fin il a obéi : mais les deux vaisseaux qu'il y avait envoyés sont rentrés au bout de deux jours, disant avoir sur eux toute l'escadre anglaise, que personne n'a vue, et sans examiner ce qu'il en était, il a juré ses grands dieux qu'il n'en enverrait plus. » (Lettre de d'Aiguillon à Choiseul sans date, .\. M. B' 86). — Un jour où le bruit se répandit que les Anglais méditaient une descente aux Grands Sablons, l'alarme fut extrême dans les équipages : de Balleroy, ayant au contraire témoigné que cet événement le réjouissait, essuya des propos fort durs et s'entendit accuser de méditer la ruine de la flotte (Balleroy à d'Aiguillon, 6 août, A. M. B*86.
(3) 14nov., A. M. B*87.
(*) Lettre du 15 nov. à Belle-Isle, A. G., 3538.
nion qu'il eût des talents du maréchal, eût singulièrement relevé notre moral et en eût rendu d'autres possibles. Mais le maréchal marcha si lentement, faute de savoir manœuvrer, qu'il laissa à DufT le temps de se mettre sur ses gardes et à Hawke celui de le rejoindre. Au lieu de passer par le Raz, comme il était convenu, il se laissa entraîner au large, puis revint sur Belle-Ile, et ce fut seulement le 20 au matin qu'il arriva en vue de l'escadre de DufT, qu'il se mit en devoir de poursuivre, A peine avait-il commencé la chasse qu'apparut à l'arrière toute la flotte de Hawke, composée d'une trentaine de bâtiments (*), et que notre arrière-garde fut attaquée. Signal de lever chasse fut aussitôt donné. Il était alors tout indiqué de ramener la tête de ligne française vers la queue et d'opposer à l'attaque de l'ennemi le plus grand nombre possible de bâtiments : le tort inexcusable de M. de Conflans fut de ne pas le faire, ou de ne le faire que partiellement et tardivement, et au lieu d'accepter franchement la bataille, de maintenir l'ordre en file et de se jeter vers les passages étroits et dangereux des Cardinaux, rochers situés à l'est de l'ile d'Hœdic, où il était impossible de se concentrer et de manœuvrer. Aussi fut-ce moins une bataille qu'une espèce de débandade où chacun agit pour son compte et où nos vaisseaux eurent pour la plupart moins à souil'rir de l'ennemi que d'eux-mêmes, s'entrechoquant les uns les autres dans un espace trop resserré. Cinq seulement, à [)roprement parler, soutinrent le combat, et le soutinrent d'ailleurs héroïquement, sauvant ainsi l'honneur de la marine française, si gravement compromis d'autre part par de lamentables défaillances : \e Magnifique et V Intrépide , qui purent se sauver à RocheforI, le Héros, qui fut brûlé, le Juste, qui tout désemparé sombra le lendemain du combat, et surtout le Formidable (capitaine
(') Vingt-sepl vaisseaux et six frégates. Les évaluations des forces anglaises ont beaucoup varié, parce que des différents auteurs qui ont donné des relations de la bataille, les uns ont compté et les autres non, l'escadre de Duff (environ seize bcàtimenls) qui ne prit aucune part à l'action, mais qui eût certainement rallié la flotte de Hawke si la bataille s'était prolongée. En somme, il y eut donc à la bataille du 20 novembre vingt-sept vaisseaux de ligne anglais contre vingt-un français, ces vingt-sept vaisseaux pouvant être portés à trente-un ou môme à trente-cinq par un renfort assuré de quatre ou de huit autres. Les Anglais pouvaient réunir en outre une vingtaine de frégates ou de corvettes. (Chaband- Armand, Revue marilime et coloniale, 1892.)
108 i.A itui:TA(iNt; lt le duc d aiglillon
Duvci'gcr) pour qui fut le grand honneur de la journée, et qui ne fut pris par rcnnemi qu'après une superbe résistance ('). Le Th/'Sf'i' (capitaine de Kersaint) et le Superbe (capitaine de Montalais) coulèrent bas au moment même de l'action, en virant de bord, par la faute de leurs officiers. (Juant au Soleil Royal, que montait M. de Conflans et qui se trouvait en tète de la ligne française, il revint prendre part au combat, mais si maladroitement qu'il essuya trois abordages et que séparé de l'ennemi par Vlntrépide il ne put faire que peu d'usage de sa formidable artillerie. Chose triste à dire, du propre aveu de ]\I. de Conflans, il ne subit aucune perte. Ce vaisseau était donc encore en excellent état lorsque à la nuit tombante M. de Conflans, séparé du reste de sa flotte et ignorant son sort, alla se réfugier dans la rade du Croisic, où il le fit livrer aux flammes le surlendemain pour l'empêcher de tomber au pouvoir de l'ennemi. Des quinze vaisseaux qui survécurent au combat, huit gagnèrent Rochefort, sous MM. de Beaufremont et de Guébriant, et sept sous M. de la Drosse se sauvèrent dans la Vilaine, dont ils purent remonter l'embouchure, sous la conduite de pilotes que le duc d'Aiguillon venait précisément de réunir au petit village de Billiers pour leur faire sonder les passages en vue de fournir, en cas de nécessité, une retraite à un convoi qu'on attendaitde Rochefort. Les Anglais n'avaient subi que des pertes sans gravité (20 nov. 1759) ('•').
Celle désastreuse défaite, succédant à bref délai à celle que la flotte de Toulon venait de subir, réduisait à l'inaction pour tout le reste de la guerre les malheureux débris de notre
(*) Voici en quels termes emphatiques, mais expressifs, une relation du temps (une lettre d'un lieutenant des grenadiers royaux d'Ailly, écrite de Rochefort le 22 déc. 1759) raconte le comhat du Formidable : « Ce vaisseau paraissait couvert d'une gloire éclatante, que formait un feu foudroyant et plus vif que les éclairs. lOtivironné de dix-sept vaisseaux anglais, il semblait les soumettre l'un après l'autre et tous ensemble. Pendant deux heures qu'il combattit, il n'y eut pas d'intervalle. Enfin les deux capitaines tués et presque tous les officiers ayant éprouvé le môme sort, ce vaisseau s'est rendu par la seule raison qu'il ne restait plus assez de monde pour en faire la manœuvre et le combat finit faute de combattants »
(2) De la Nicollière-Teijeiro, Le combat de Belle-Ile ou des CardinaiLv, Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 1878 : Chabaud Arnaud, La marine française pendant la guerre de Sept A}is, Revue maritime et coloniale, 1892; Guérin, Histoire maritime de la France ; Cliassériau, Histoire de la marine française, etc.
marine et anéantissait tout espoir de débarquement en Angleterre. Si par là du moins elle nous épargna peut-être un autre désastre et nous conserva la petite armée que d'Aiguillon, en la menant dans la Grande-Bretagne, aurait sans doute menée à sa perte, les contemporains n'en jugèrent pas ainsi. Ceux d'entre eux qu'animait vraiment le sentiment de l'honneur national ressentirent douloureusement celte défaite, moins grave encore par elle-même que par la profonde décadence qu'elle révélait : et nul n'en fut plus affligé que d'Aiguillon qui, depuis six mois qu'il préparait l'expédition au milieu de difficultés de toutes sortes, avait fini par en escompter le succès et qui voyait ses espérances patriotiques et ses rêves de gloire anéantis d'un seul coup.« Il attendrirait un rocher par » sa douleur, écrit son ami le comte de La Noue le 22 no- » vembre ('). Son esprit supérieur sent le coup dont nous » sommes frappés et tout ce qu'il entraine. »
S'il avait été capable, au milieu de ce grand deuil patriotique, d'un sentiment aussi bas, il aurait pu, semble-t-il, se réjouir de voir la sévérité de ses jugements sur la marine et sur son chef confirmés par l'événement d'une manière aussi éclatante. Rien n'avait été plus pitoyable que la conduite de M. de Gonflans pendant la bataille, rien ne fut plus ridicule après. Les lettres et les rapports qu'il écrivit après l'événement achèvent de montrer sous sa véritable physionomie le chef étrange qui avait été donné à notre dernière flotte et prouvent que d'Aiguillon l'avait bien jugé. Le lendemain du combat, il ne se doute pas encore qu'il vient de subir une des plus humiliantes défaites de notre histoire : « J'ignore tota- » lement, écrit-il à d'Aiguillon (^) après un récit de l'engage- )) ment de la veille, le résidlat de ce combat qui a été très vif, «jusqu'à ce que je sache des nouvelles de ce que sont devenus )) nos vaisseaux. Voilà une perte qui doit anéantir le projet de » la tlotte du Morbihan ; mais l'inégalité des forces en est cause » etje crois sur cela avoir sauvé mon honneur eiexéculé ce que » la cour désirait avec la prudence convenable; mais il ne faut » pas se mettre dans l'esprit de faire quelque chose d'avanta- » geux avec une infériorité si marquée : cela devrait bien cor-
(') Lettre au comte d'Argenson, Bib. de TArsenal, ms. 57 (•^) Lettre du 21 novembre, A. M. B* 86.
1 1 0 L\ BRKTAGNK ET LE DUC u'aIGLILLOX
» riger des entreprises qu'on n'a pas assez combinées » . Quatre jours plus tard, il est encore dans la même illusion : « M. le » chevalier des Hoches, écrit-il à d'Aiguillon le 25 novembre, » m'a promis de vous donner la relation que j'ai envoyée au » ministre : j'espère que vous en serez content et je me flatte » d'avoir rempli les ordres du roi et ce que l'on m' a prescrit, » Lorsque la vérité se fit jour enfin dans son esprit et qu'il commença à se rendre compte de la gravité de la défaite, il eut le tort impardonnable de vouloir en imputer la responsabilité aux ministres, à d'Aiguillon, à ses propres lieutenants, ù tout lo monde, excepté à lui-même; il accusa le plan qu'on l'avait forcé de suivre; il dit et écrivit que tout le mal était dû à l'insubordination générale, s'en prit aux capitaines qui avaient fui, selon leur caprice, à Rochefort ou dans la Vilaine, et n'épargna même pas dans ses propos l'héroïque commandant de V Intrépide (M. de Chàteloger) qui, pendant l'action, avait couvert le Soleil Royal et reçu les coups destinés à ce dernier ('). M. de Gonflans oubliait qu'il avait lui-même, auparavant, rendu pleine justice à la conduite de cet officier et à celle de ses équipages en général (*). Pareille contradiction en dit
{') M. de Gonflans avait, dans la province et dans le royaume, de chauds paitisans qui ne voulurent jamais attribuer à notre désastre d'autres causes que l'insubordination qui régnait dans l'escadre française et l'imprudence des ordres donnés pour opérer la descente dans la Grande-Bretagne. Le bruit fut répandu que pendant la journée du 20 novembre le maréchal avait donné à un officier (il s'agit de M de Chàteloger I un ordre que celui-ci n'exécuta point; que, loin de là, il serait venu interposer son vaisseau entre le Soleil Royal et les Anglais, <> de manière à faire douter au maréchal s'il ne continuerait pas son feu sur un impudent qui désobéissait en se rendant aussi suspect d'intelligence et de trahison. » On ajoutait que le maréchal avait fait appeler ce commandant, avait eu avec lui une chaude explication et lui avait dit : <■ Monsieur, dans un meilleur temps, je vous ferais pendre à l'instant au haut de ce mât », en lui montrant le plus haut de son vaisseau. Mais aurait-il trouvé des bras pour lui obéir? Relation de deux touristes parisiens présents au Croisic peu de temps après la bataille et à qui M. de la Grée Fériquet, dans la maison duquel d'Aiguillon et Gonflans s'étaient rencontrés, raconta plusieurs anecdotes intéressantes, A. M. B* 88).
(*) Dans une lettre au ministère du 24 novembre, M. de Gonflans s'exprime ainsi sur le comple de M. de Ghùteloger : « Au moment où je faisais arriver le Soleil » Royal vent arrière, l'amiral anglais se mit en devoir de m'envoyer une bordée par » la poupe ; mais Ylnlrépide, en présentant son cùlé à l'ennemi avec une audace et » une contenance que je ne saurais assez exalter, attira tout le feu sur lui, y répon- » dit avec une vivacité incroyable et me lira de l'embarras où cette position désa- >> vantageuse me mettait ». Il ne pensait pas alors à imputer à ses subordonnés la responsabilité du désastre : i- Je vous assure, ajoutait il, avec toute la vérité que » rien ne m'oblige de dissimuler, que lotis les officiers généraux, lous les capitai-
long- sur l'étourderie du maréchal et prouve malheureusement que chez lui le cœur était aussi médiocre que l'esprit.
Ce n'est pas à dire toutefois que le chef ait seul été coupable. Avec rimpéritie de M. de Conflans, les vérilables auteurs du désastre furent les capitaines qui s'empressèrent, avec une honteuse précipitalion, de fuir, qui dans la Vilaine, qui à Rochefort et dont plusieurs ne parurent pas se douter plus que leur chef de l'écrasante responsabilité qui pesait sur eux ('). Les sept capitaines des vaisseaux qui s'étaient réfugiés dans la Vilaine ayant reçu de Berryer des reproches trop justifiés lui firent une réponse empreinte de la plus grande hauteur (-), et ils conservèrent à l'égard de d'Aiguillon le ton d'insolence auquel la marine s'était habituée (^). Elle en avait
» nés, tous les subalternes, tous les êqiripages employés dans cette armée auraient » servi aussi utilement que glorieusement, s'ils avaient pu mesurer leur force et n leur valeur contre un ennemi qui aurait eu une supériorité moins décidée et si » Vespaceeût été proportionné au nombre de vaisseaur qui y ontcomballu ». D'Aiguillon pensait absolument de même sur la valeur des équipages. Il écrivait, le le'' décembre, à Belle-Isle (A. G. 3538) que nos marins s'étaient magnifiquement battus, que les Anglais cbantaient leurs louanges et que le rdi devrait les récompenser : « La marine aurait grand tort de se-i^laindre de ses équipages après un "pareil combat, aussi n'ose-t-elle pas les accuser, mais elle se rejette sur lasupério- » rite prétendue des ennemis et sur le mauvais temps. La première e.xcuse n'est pas » admissible, la seconde ne l'est pas davantage, puisque les ennemis avaientlemème » temps qu'eux. C'est un corps à refondre totalement si l'on veut s'en servir : il y a » delà volonté, de la bravoure et même du talentparmi les jeunes gens, mais ils ne » connaissent ni subordination ni règle et il leur faut un chef absolument. Il n'est » pas nécessaire qu'il soit un excellent marin, mais il faut qu'il sache faire obéir et )) servir, ce qu'ils ignorent totalement. >■
(*) Le sentiment populaire ne s'y trompa point, et de même qu'il s'était montré très favorable à d'Aiguillon après Saint-Cast, il n'épargna point les plus mordantes plaisanteries aux réfugiés de la Vilaine. Dans une pièce de vers alors fort répandue, Thétis dit en parlant de la flotte de M. de Conflans :
Moi-même je les pris pour Théphis et Jason Partant pour conquérir l'héroïque toison. Ils brûlaient, disaient-ils, d'entrer dans la carrière : Mais leurs cœurs en secret regrettaient la barrière. Tant qu'ils ont été seuls leur insolence accrut. Mais le masque tomba dès que Hawke parut.
On se répétait le mot attribué à une dame dont les propriétés sur les bords de la "Vilaine étaient dévastées par les ofTiciers de marine, profitant de leurs loisirs forcés pour se livrer à la chasse, et dont les colombiers même n'étaient pas épargnés, « Messieurs, aurait-elle dit, je connais bien un moyen de vous forcera vous en éloigner. — Lequel? — J'y ferai mettre pavillon anglais. »
(') D'Aiguillon étant allé visiter les vaisseaux de la Vilaine » eut une espèce de scène après souper avec un lieutenant de vaisseau qui vint lui dire, d'un ton qu'il n'eût pas pris avec le secrétaire d'un intendant quelconque, qu'il ne pouvait rece-
112 I.A IIIIKTACNK KT LE DIT d'aIGUILLON
craiiliint moins le droit. (|iie c'est à lui précisément qu'elle dut en celle circonstunce son salut. Les sept capitaines réfugiés dans laVilaine déclarèrent, réunis en conseil deguerre('), qu'il était impossible de franchir les passes et de leprendre la mer. D'Aiguillon, au conti-aire, se refusa à admettre qu'on ne pût [)as sortir d'un endroit où l'on avait bien pu entrer. Après avoir pris pour la défense de cette partie de la côte les plus minutieuses précautions, il étudia les moyens de faire reprendre la mer à nos bâtiments bloqués et s'en entretint avec un lieutenant de vaisseau qu'il tenait en haute estime, le chevalier de ïernay (-). Celui-ci reconnut la possibilité de la sortie, fît approuver ses projets du ministère, et réussit, après de longs retards, à les exécuter de point en point, à son honneur et à la grande confusion de l'état- major dont .les assertions recevaient un si éclatant démenti. Le G janvier 17G1 le chevalier de Ternay et le comte d'Hector emmenèrent le Dragon et le Brillant et la frégate la Calijpso, et le 10 tous parvinrent sains et saufs dans la rade de Brest. Les autres vaisseaux furent emmenés ensuite, et l'on dut ainsi à d'Aiguillon d'avoir atténué dans la mesure du possible les désastreux résultats de la défaite de M. de Conflans, On s'explique facilement que la marine ne le lui ait point pardonné.
Bien qu'une partie de notre flotte fût ainsi redevenue dis-
voir les routes qu'il lui avait données pour conduire les soldats de la marine à Brest, que c'était vouloir les écraser, qu'il ne partirait point, etc. D'Aiguillon lui répondit sans s'émouvoir que c'étaient les routes ou marches que les troupes du roi avaient accoutumé de faire dans la province, et après bien des discussions il lui dit que puisque les routes ne lui convenaient pas, il n'y avait qu'à les jeter au feu et à en faire venir d'autres de la cour. L'ofïicier n'en voulut rien faire et sortit en murmurant. » (Lettre du chevalier de Redmont à Belle-Isle, 21 janvier 1760, A. G. 3568). M. de la Brosse disait tout haut, et môme en présence d'hommes comme M. de la Noue, les choses les plus révoltantes sur le compté de d'Aiguillon, l'accusait d'avoir voulu la destruction de la marine du roi et en citait comme preuve la précaution qu'il avait prise de faire sonder la Vilaine.
(«) n déc. 1759.
(') De la Nicollière Teijeiro, art. cité; Merland, Le Cùinle d'Hector, Revue de Brelagne, de Vendée ot d'Anjou, 1879. L'idée première et la direction principale des opérations appartinrent à d'Aiguillon, le détail des voies et moyens au comte de Ternay. Berryer écrivait le 9 janvier 17C()à Lebrun, commissaire général de la marine : » Le roi s'en rapporte entièrement à d'.Mguiliun sur les dispositions et les mesures à prendre pour parvenir ;\ ce but. Ainsi, il est nécessaire que ce soit d'.\iguillon qui détermine les différentes opérations que vous aurez à faire i-emplir dans la partie qui vous regarde particulièrement et dans celle des olliciers de port sans néanmoins qu'ils en soient inslruils... ".
ponible, notre marine n'en était pas moins réduite à l'inaction pour toute la durée de cette guerre. On ne pouvait plus désormais songer sérieusement à une descente en Angleterre, et quoiqu'en 1761 et 1762 l'on voie encore discuter certains projets d'expédition, avec une obstination faite pour surprendre ('), ces projets n'auront même pas un commencement d'exécution. Les opérations militaires en Bretagne étaient donc désormais à peu près terminées. D'Aiguillon les avait conduites un moment avec gloire, toujours avec une énergie et une vigueur trop rares à cette époque de relâchement général, et il y avait déployé, sinon les qualités d'un homme de guerre de premier ordre, du moins celles d'un général habile et pénétré au plus haut degré du sentiment de ses devoirs envers l'Etat.
i)"AiauiLi.0N.