LE TROISIÈME VINGTIEME ET LA CAPITATION
lions, réplique que le peuple serait certainement écrasé sous le poids de ces abonnements dont on leur vantait si fort les avantages. A sa grande surprise, ce discours est accueilli cette fois par des murmures, et un gentilhomme, M. de Berthou ('), ose lui dire hautement : « C'est votre mauvaise foi, » Monsieur, votre opiniâtreté et celle de vos adhérents qui » causent sa ruine : nous ne sommes point les dupes des » sentiments patriotiques que vous étalez avec tant d'em- » phase, et nous lisons actuellement jusqu'au fond de votre » cœur. » Des applaudissements nourris accueillent ses paroles, et le bastion s'aperçoit avec stupeur que ce jour-là la majorité est contre lui. L'évêque de Nantes s'empresse de profiter de cet heureux revirement pour mettre aux voix les dernières propositions du duc, qui a porté les concessions encore plus loin qu'au début et qu'il n'était convenu avec le contrôleur général (à savoir abonner les nouvelles impositions, payer par emprunt le montant de cet abonnement, et pourvoir au remboursement dans les trois années qui suivraient la conclusion de la paix, par les voies les moins onéreuses à la province qu'il se pourrait). Le clergé et le tiers se retirent aussitôt dans leur chambre, et le duc de Rohan resté avec son ordre sur le théâtre se met en devoir de prendre les voix; mais l'opposition désespérée de sa prochaine défaite « fit un bruit si affreux qu'il fut de toute im- » possibilité d'entendre les noms de ceux que le greffier appe- » lait; il y eut même des coups sur les premiers qui voulurent » donner leurs billets. Cette scène aussi indécente que ridicule » dura jusqu'à cinq heures du soir. M. le duc de Rohan voyant » que les gens sages, quoique en plus grand nombre, ne pou- » vaient plus tenir tête aux séditieux qui ne leur répondaient » que par des invectives et des hurlements épouvantables, et » craignant qu'à l'approche de la nuit le théâtre ne se changeât » en champ de bataille, envoya prier les présidents de l'Eglise » et du tiers d'y rentrer afin de lever la séance, ce qui fut exé- » cuté » (^). Le soir, la noblesse presque tout entière étant venue chez le duc, celui-ci lui parla fortement sur l'indécence de sa conduite et la nécessité où il serait d'y mettre ordre, et
(') Le même sans doute qui fut un des 83 et comme tel chansonné par le parti adverse ((>. Carré, op. cit., p. 573;.
(2y Lettre du 18 cet., H. 347.
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annonça de nouveau son intention, puisque les Etats ne voulaient pas d'abonnements, d'exiger la remise des rôles. Ces paroles firent impression, et le lendemain, après des va et vient sans nombre, après une foule de propositions et contre-propositions, après un marchandage prolongé, l'abonnement l'ut enlin accepté de l'avis des trois ordres. Ce n'est pas toutefois que le bastion se soit résigné à abandonner tout le terrain; forcé d'en céder la plus grande partie, il réussit cependant à faire glisser dans la délibération une modification importante aux propositions du duc. On abonna, comme il était convenu, le troisième vingtième pour 850,000 1., plus les deux sols pour livre dudit vingtième, et les doublement et triplement de capitation « pour la somme à laquelle ces taxes se trouveraient monter » ; on décida que le montant de ces abonnements serait fourni par un emprunt; mais au lieu de fixer le remboursement de cet emprunt à trois ans après la conclusion de la paix, il fut mis dans la délibération que ce remboursement aurait lieu dans les temps les plus commodes. Le Bret, convaincu, à cause des allées et venues multipliées dont il venait d'être le témoin fatigué et impatienté, que ce changement avait reçu l'approbation du duc, laissa passer la chose sans mot dire. Dès qu'il fut averti de cet incident, d'Aiguillon fit déclarer aux Etats que ses instructions fixaient le terme de deux ou trois ans après la paix pour le remboursement de l'emprunt, qu'il ne pouvait se contenter d'une expression aussi vague que celle qu'ils avaient adoptée, qu'il voulait bien prendre sur lui d'étendre le délai à quatre ans, et qu'il les priait de modifier leur délibération en conséquence. Un profita pour cela d'un moment d'absence de plusieurs bastionnaires qui avaient quitté le théâtre dans la persuasion qu'aucune affaire d'importance ne s'y traiterait plus, et qui à leur retour se répandirent en propos indignés contre les ducs de Rolian et d'Aiguillon; mais le vote était acquis. Leur mauvaise humeur se montra le lendemain 19 par la proposition d'un bastionnaire, M. de Noyant ('), de supprimer toutes les bourses de jetons accordées à certains maires et aux membres de certaines commissions pour en appliquer
(*) Sans doute Louis René de Ranconnet, comte de Noyant, neveu de M. de la Chalotais, par sa mère, soeur du procureur général, et possesseur de la terre de la Mancelllère, près de Dol (Ci". Carré, p. 523).