‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 5 sur 174 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

larité fort contestable, pour des crimes qui n'ont pas été juridiquement démontrés, quoique la réalité en reste d'ailleurs fort probable, tous finirent tût ou tard par triompher, se montrèrent implacables dans leurs vengeances, et inventèrent d'odieuses accusations contre l'ancien commandant, dont le seul crime se trouve être, en définitive, d'avoir encouru de leur part une haine qui n'eut peut-être jamais d'égale.

Autant il est contraire à la vérité historique de représenter d'Aiguillon sous des couleurs atroces, autant il serait faux d'ailleurs de prétendre en faire un politique impeccable et un héros exempt des faiblesses ordinaires de l'humanité. Ses justes ressentiments contre M. de laChalotais l'ont entraîné parfois à d'injustes appréciations, à des déterminations regrettables. Il lui a rendu haine pour haine, et ceci, vrai de d'Aiguillon, l'est plus encore des personnes de son entourage habituel. Placé dans des circonstances extrêmement difficiles, où il était presque impossible de ne pas commettre de fautes, il s'est parfois singulièrement trompé. On relèvera de sa part des contradictions, des erreurs. Mais souvent elles ont elles-mêmes prouvé en faveur de sa modération et fait voir qu'il n'y avait pas en lui l'étofTe d'un despote orgueilleux et intraitable. Il a rendu en somme à la Bretagne, dans la guerre et dans la paix, de précieux services, que la partialité la plus outrée a pu seule méconnaître : et il a toujours manifesté ses préférences pour une politique de conciliation et de ménagement. Et, à ne considérer même que ses intérêts, il n'en pouvait être autrement. Se connaissant à Versailles un grand nombre d'ennemis désireux d'entraver son avenir et de lui imputer la responsabilité de tout ce qui pourrait se produire de fâcheux en Bretagne, il devait naturellement pencher pour une politique prudente, voire même timorée. Avec un roi soucieux avant tout de sa tranquillité, un ministère où il comptait des ennemis déclarés et des amis peu sûrs, il avait tout à perdre à ce qu'il se produisît des troubles dans sa province, et l'événement, d'ailleurs, l'a bien prouvé.

Tels sont les principaux points qui seront traités, et nous l'espérons, démontrés dans le cours de cette étude.

C'est pour nous un plaisir d'exprimer ici notre gratitude aux nombreuses personnes qui ont bien voulu faciliter nos recherches : M. Parfouru, archiviste d'Ille-et-Vilaine ; M. Vétault, bibliotliécaire de la ville de Rennes; M. Girault-Mangin, de la bibliothèque de Nantes. Nous devons surtout beaucoup aux personnes qui ont bien voulu nous ouvrir l'accès de leurs archives particulières; communication d'autant plus précieuse que c'est dans ces documents d'ordre confidentiel qu'on a le plus de chance de trou-

VI INTRODUCTIOIN

ver la vérité sur les événenieiits et sur les honinies de cette époque troublée, et (jue beaucoup de ces correspondances particuculières restent encore entre les mains de leurs détenteurs, inaccessibles à la curiosité des historiens, comme nous avons pu nous en convaincre personnellement. M. le comte de Chabrillan nous a communiqué le Journal du comviandement du duc d'Aiguillon rédigé sous les yeux du duc, à une date probablement postérieure à 1780, par son secrétaire et ami, M. d'Abrieu : inédit, sauf quelques pages qu'en avait citées M. de Carné, ce journal est précieux en ce qu'il donne l'appréciation personnelle du duc d'Aiguillon : il ajoute d'ailleurs peu de chose aux faits déjà connus, et ne parle guère que des tenues d'Etats. Enfin, grâce à l'obligeante entremise de M. Saulnier, conseiller à la cour de Rennes, à la complaisance et à l'érudition duquel nous avons largement et fréquemment recouru, nous avons obtenu de M. Pelage de Coniac, de Rennes, communication de documents fort importants, les lettres adressées par M. de Robien, procureur général syndic des Etats de Bretagne, à son frère, M. de Coniac (*) pendant les années 1763-1770. M. de Robien, résidant souvent à Paris où il représentait les Etats, était au courant de beaucoup de choses, et ses lettres fournissent souvent des détails curieux, bien que la peur de se compromettre l'empêche quelquefois de dire tout ce qu'il sait : peur assez naturelle, car en ce temps-là « les chevaux de poste savaient lire les lettres » (^). Ce n'est même pas le moindre intérêt de sa correspondance que de faire voir à quel point la vie était devenue difficile, au milieu de ces passions furieuses, pour quiconque ne voulait s'inféoder à aucun parti. M. de Robien était dans ce cas : il aimait d'Aiguillon, moins les gens de son entourage, et ne détestait pas M. de la Chalotais, dont il fait parfois l'éloge. C'est précisément ce qui donne à son témoignage un très grand prix.

La rédaction de cet ouvrage offrait des difficultés toutes particulières. Le récit de neuf tenues d'Etats successives, oîi se rencontrent presque toujours les mêmes questions et les mêmes procédés <l'obstruction, présente naturellement une certaine monotonie. Les Etats de Bretagne mettaient à dure épreuve la patience de ceux qui avaient mission de les tenir : nous nous sommes efforcé de ne pas soumettre à la même épreuve la patience de ceux qui lisent leur histoire, en élaguant tout ce qui n'était pas indispensable.

(') Marie-Anne-Geneviève de Briliiac, successivement mariée à M. de Robien, seigneur de Coetsal et à M. de Coniac, conseiller au parlement de Rennes, avait eu de ces deux mariages, entre autres enfants, M. de Robien, procureur général syndic des Etats, et M. de Coniac, sénéchal de Rennes.

(-) Everat, La sénéchaussée d'Auvergne, p. 144,

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