CHAPITRE PREMIER
LE DUC d'aiguillon : SES DÉBUTS EN BRETAGNE
Emmanuel-Armand Vignerot du Plessis de Richelieu, duc d'Aiguillon, était le troisième héritier de Marie-Madeleine Vignerot, dame de Gombalet, nièce du cardinal de Richelieu, en faveur de laquelle la terre d'Aiguillon, qui comprenait de notables parties de l'Agenais et du Condomois, avait été érigée en duché en 1642. Il naquit le 31 juillet 1720, de Armand- Louis, comte d'Agenais puis duc d'Aiguillon, qui avait fait reconnaître son droit au titre de pair de France par arrêt du Parlement de Paris du 10 mai 1731, et de Anne-Charlotte de Crussol d'Uzès (*). Dès l'âge de 17 ans, il entra au service, où la guerre de succession d'Autriche lui fournit bientôt l'occasion de se distinguer; en 1742, il fait partie de l'armée envoyée en Bavière, à la tête du régiment de Brie, dont il est colonel depuis 1739; en 1744, il passe en Italie et reçoit une grave
(') Mi^e d'Aiguillon mère, la grosse duchesse, ou la bonne duchesse, a tenu une grande place dans la société du temps. Très répandue dans le monde des philogophes et des gens de lettres, elle a été l'amie de Montesquieu, de M™" du Deffand. Elle fit vigoureusement campagne pour d'Alembert lors de l'élection de celui-ci à l'Académie, en 1754. Lors du procès de La Chalotais, puis du procès de d'Aiguillon, elle a résolu ce problème de continuer à professer pour son fils des sentiments vraiment maternels, et d'être en même temps bien vue dans le salon de M"^ du Deffand, qui rend plus d'une fois hommage à sa modération. On la savait peu amie des jésuites. Elle est morte le 15 juin 1772. Elle a laissé quelques traductions d'ouvrages anglais.
d'Aiguillon. 1
2 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOiN
blessure à la tôte, à l'attaque de Château-Dauphin (19 juillet) ; il est de nouveau blessé dans la même campagne, à la journée de Coni (30 septembre) ; ce qui ne l'empêche pas de prendre part à la plupart des actions de la campagne de 1715. Fait prisonnier dans Asti (4 mars 1746) avec toute la garnison française, il est échangé en juin 1747, court rejoindre l'armée, et assiste aux derniers combats de cette guerre livrés autour de Gênes pour délivrer cette ville des Autrichiens vainqueurs ('). Il avait été fuit brigadier le 2 mai 1744, maréchal de camp le l*"" janvier 1748. En somme, d'honorables états de service : lorsque plus tard on l'accusera d'avoir manqué de bravoure au combat de Saint-Gast, on calomniera doublement et de la manière la plus inique, et son rôle dans cette journée fameuse, et toute sa conduite passée.
Un des innombrables pamphlets qui furent lancés contre lui associe le souvenir de ses exploits guerriers à celui d'exploits d'une autre nature :
C'est en servant î\Iars et l'Amour Que d'Aiguillon devint ministre :
Ue son oncle il eut tour à tour L'humeur, l'esprit et l'art sinistre.
Le pamphlet dit vrai, du moins en partie. Ses bonnes fortunes, qui durent, selon toute apparence, être nombreuses, furent en tout cas éclatantes, puisqu'il ne fut rien moins que le rival, et quelque temps, le rival préféré, du roi lui-même. Vers l'Age de vingt ans, beau, spirituel, très recherché à la cour, il était, parait-il, assez séduisant pour avoir inspiré un tendre attachement à M'"" de la Tournelle ; et par un bizarre contraste, sa fortune politique, qui devait arriver à son apogée par la faveur déclarée de M™* du Barry, risqua peut-être d'être entravée au début par celle de la future duchesse de Ghâteauroux. Tous les nouvellistes du temps ont connu et noté la passion de M'"^ de la Tournelle pour le jeune comte d'Agenais, passion poussée au point de l'avoir fait hésiter d'abord à accueillir les avances royales (^). Louis XV, si peu
(') Le litre de noble génois, qui figura depuis dans la longue série de ses titres et qualités, rappelle cet épisode, et la reconnaissance de cette république qui l'inscrivit sur son livre d'or.
(*) D'.\rgenson, nov. 1740, nov. 1742; Luynes, nov. 1742. Quand M™a de la Tournelle se fut laissé séduire par la grandeur de la place que le roi lui offrait, sans