SIÈGE DE BELLE-ILE
guet, dans son grand Mémoire, se soit fait contre Sainte-Croix l'écho d'accusations que rien ne justifie. Il ne Test pas moins que d'Aiguillon ait été à propos du siège de Belle-Ile l'objet d'imputations que rien ne justifie davantage et que la légende se soit accréditée dès l'origine d'une coupable négligence de sa part à pourvoir Belle-Ile de vivres suffisants, et d'une répugnance plus coupable encore à porter secours à la place. Sainte-Croix fut reçu à Paris avec des acclamations inusitées, pour sa vigoureuse défense de Belle-Ile, et c'était justice; mais se répandre en même temps en invectives contre d'Aiguillon, comme Barbier constate qu'on le faisait à Paris ('), attribuer à l'un tout l'honneur de la résistance, à l'autre toute la honte de la capitulation, vanter celui-ci outre mesure et dénigrer sans ménagement celui-là ('), était un tort qui pour être de tout temps très commun n'en est pas moins toujours profondément triste. D'Aiguillon eut l'Ame ulcérée des calomnies qui furent prodiguées contre lui à cette occasion et ses instances pour être débarrassé d'un pareil commandement devinrent alors plus vives, à en juger par cette lettre que M'"' de Pompadour lui écrivait le 20 août 1761 : « Le zèle et les talents avec lesquels vous avez servi le roi en » Bretagne m'ont fait prendre à vous l'intérêt le plus vérita-
» ble ce même intérêt exige de moi de vous gronder for-
» tement sur la lettre que vous m'écrivez. Qu'est devenu le » zèle dont vous avez donné des marques il n'y a pas encore » trois mois? Comment est-il possible qu'un moment de » dégoût vous le fasse oublier? C'est aux âmes communes à » qui il convient d'envoyer leur démission pour un désagré- » ment, mais celle de d'Aiguillon doit être au-dessus de )) pareilles misères et n'avoir pour but que l'utilité dont il » peut être à son maître Je ne sais quand je vous par-
>> La situation critique oii il se trouve et la connaissance que j'ai de sa*i caractère » m'ont déterminé à lui donner cet ordre, bien convaincu qu'il ne lui servira pas » de prétexte pour capituler un instant plus tôt qu'il ne doit. »
(') Journal et Mémoires, juin 1761.
(-) Le contraste était d'autant plus pénible pour d'Aiguillon que les récompenses les plus brillantes ne furent pas ménagées aux défenseurs de la place, tandis qu'elles l'avaient été singulièrement pour lui après Saint-Cast; M. de Sainte-Croix fut fait maréchal de camp avec 6,0OU 1. de pension et promesse du gouvernement de Belle-Ile si on y rentrait. MM. de la Garrigue et Villars, colonels des régiments de Bigorre et de Brie, furent faits brigadiers.
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» donnerai; vous mériteriez bien que je ne m'intéresse plus à » vous. »
Le meilleur moyen de le retenir dans sa province eût été de lui fournir de quoi réparer cet échec en reprenant Belle- Ile ou en tentant un coup de main sur Jersey ou Guernesey; le projet en fut formé, mais les dangers et les dépenses alarmèrent et dégoûtèrent le ministère. Le rôle de d'Aiguillon devait se réduire désormais jusqu'à la fin de la guerre à la mise en état de défense des côtes de Bretagne. L'ennemi jugea sans doute qu'il s'en était suffisamment acquitté, puisqu'il s'abstint de toute attaque de ce côté. La carrière militaire de d'Aiguillon était finie.
Il n'en fut pas pour cela plus tranquille, car d'autres luttes allaient bientôt l'absorber.
C'était le temps où la France, beaucoup moins attentive au sort de ses armes qu'à la lutte des idées et aux progrès de la philosophie, se passionnait pour ou contre la Société célèbre qui semblait incarner en elle la cause du despotisme politique et religieux. Le royaume tout entier retentissait des réquisitoires de Joly de Fleury, de l'abbé Ghauvelin, contre la Compagnie de Jésus, et les Parlements de province, entrant à leur tour dans la lice, se disposaient à courir cette glorieuse carrière où M. de la Chalotais a conquis sa célébrité.
Il était temps. Né le 6 mars 1701, Louis-René de Caradeuc de la Chalotais, avocat général au Parlement de Rennes en 1730, procureur général en la môme cour depuis 1752, avait jusqu'alors mené assez obscurément cette existence paisible et vénérable, dénuée de faste et d'ambition, toute consacrée aux joies de la famille et aux plaisirs austères de l'étude, qui d'après certains historiens caractériserait la plupart de nos anciens magistrats ('). Il y aurait peut-être, pour M. de la Chalotais comme pour beaucoup d'autres d'entre eux, quelques ombres à jeter sur ce tableau séduisant. Certes, il fut un esprit cultivé, un écrivain de talent, et posséda à un haut degré toutes les vertus familiales : mais on ne s'expliquerait guère que ce fût uniquement en menant cette vie édifiante quil eût contracté les dettes criardes dont il était accablé et
(') De Villers, La Chalotais agriculleuv (Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine, 1894.) — Cf. Lucas, Revue de Bretagne, 1833.