M. DE LA CHALOTAIS
dont il souffrait peu d'ailleurs, se prévalant du crédit de sa place pour imposer silence à ses créanciers, et sachant bien qu'il ne se trouverait pas dans toute la province d'huissier assez téméraire pour oser instrumenter contre un procureur général ('). Sa droiture, sa haute capacité et sa sereine impartialité dans l'exercice des fonctions de sa charge ont été très vantées, notamment par lui-même; il ne semble pas, toutefois, qu'il ait toujours été exempt de défaillances à cet égard ('). Son caractère était violent, emporté, vindicatif, et c'est une question de savoir si l'influence très grande qu'il possédait en Bretagne n'était pas due à la crainte tout autant qu'à l'estime ou à la sympathie. Bien longtemps avant qu'il fût question des jésuites, il s'était fait un grand nombre d'ennemis acharnés; son frère, Caradeuc de Kéranroy, le premier président La Briffe d'Amilly, l'avocat général Le Prestre le haïssaient, en même temps qu'ils le craignaient, car rien n'était plus redoutable que son hostilité. On le savait sans mesure dans ses vengeances et capable des plus grands excès envers les hommes qu'il estimait ses ennemis (*). Tout en
(*) L'existence de ces dettes a été démontrée lors du procès et reconnue par M. de la Chalotais lui-même. On a de lui une lettre écrite de Saintes, le 28 avril 1772, à M. Maillard, un de ses créanciers, qui prouve de grands embarras d'argent (Bii)l. de la Rochelle, ms. 637, fol. 10). — En 1771, quand d'Aiguillon fut arrivé au ministère, un de ses premiers soins fut de faire rendre à M. de la Chalotais ses pensions dont le paiement avait été suspendu depuis les événements de 1765. Ce noble procédé, qui fait grand honneur au duc d'Aiguillon, était un des plus grands services qu'on pût rendre à son antagoniste, et il est regrettable que M. de la Chalotais n'ait pas lui-même hautement publié le fait (Lettre de Condorcet à Turgot du 27 juillet 1771. — Journal historique de la Révolution opérée par M. de Maupeou, ler août 1771).
{-) Tel un réquisitoire qu'il fit, en 1732, à propos de violences commises sur des commis des devoirs par un sieur de l'Épronnière, gentilhomme nantais, qui pratiquait habituellement la fraude en nombreuse compagnie. Il fit condamner, non pas les fraudeurs, mais les fermiers, à des dommages et intérêts, et celte singulière façon de rendre la justice provoqua un vif étonnement à Paris. — Cf. A. N., C 206, où se trouve une longue correspondance entre le contrôleur général et le premier président de Rennes à propos de cette affaire. Selon Mm» Lem, M. de la Chalotais « victime d'une si atroce injuslice, s'était montré lui-même le plus injuste des magistrats. »
C») Cf. sa lettre du 17 avril 1757 au duc d'.\iguillon (p. 64), ou encore celle de juin 1765 où il déclarait au contrôleur général que si Saint-Florentin et d'.Aiguillon ne le laissaient pas en repos, il se justifierait par des mémoires si amers qu'ils voudraient peut-être un jour, l'un et l'autre, les avoir rachetés bien chèrement. On voit, dans une lettre de La Noue à Fontetle (21 mars 1767, Carré, p. 388) qu'il était généralement considéré, dans les cercles bien informés, » comme une tête chaude, sans cesse au-delà du but. »
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nous gardant d'admettre comme vrais les traits peu honorables et les propos de très mauvais goût que d'Aiguillon cite de lui dans le Journal du coinmandement ('), car c'est un ennemi qui parle et nous n'avons pas le moyen de contrôler SCS affirmations, il semble bien établi, par des témoignages impartiaux et dignes de foi, qu'il tombait assez facilement dans la trivialité, dans la grossièreté, et oubliait volontiers le respect qu'il se devait à lui-même et aux hautes fonctions dont il était revêtu (''). Il était ambitieux et dévoré du désir de devenir dans sa province une puissance avec laquelle il fallût compter; on avait dû parfois se mettre en garde contre son esprit d'intrigue et c'est ainsi qu'en 1736, lorsqu'il s'agissait d'exclure des Etats les gentilshommes n'ayant pas 25 ans d'âge et 100 ans de noblesse paternelle, on s'était fort bien trouvé d'interdire à ]\I. de la Chalotais les fonctions de commissaire du roi : son absence ne contribua pas peu au succès de ce règlement insuffisant, mais fort utile, qui déplaisait à la noblesse et que le Parlement de Rennes n'enregistra qu'aux troisièmes lettres de jussion (-). Mais ce qu'il ambitionnait
(•) Ce journal fait de M. de la Chalotais un portrait fort chargé et certainement fort injuste, mais dans lequel il doit y avoir quelques éléments de vérité : « Men- » teur, impudent, sa fausseté tenait également de la bassesse, de la méchanceté et » de la perfidie. Dans le même jour, par le même courrier, il faisait à différentes » personnes les plus grands éloges et la satire la plus amère des mêmes personna- » ges... Redouté du peuple, méprisé des grands, il était recherché seulement par » quelques bourgeois avec qui il menait une vie crapuleuse... Inconsidéré dans ses » propos, partisan de ce genre de philosophie qui annonce le libertinage de l'esprit » et celui du cœur, il n'avait pas même pour les principes reçus le respect apparent » que sa qualité d'homme public devait lui prescrire. « .\ quoi sert, disait-il, un jour >■ dans un cercle respectable, d'apprendre à la jeunesse le latin, les sciences, les » arts et la religion? — Eh ! que voulez-vous donc qu'on lui apprenne? répartit une » dame de la plus haute distinction. — A faire des enfants. Madame, à faire des » enfants » ! (Journal du commandement, III, 25 et suiv.).
(2) Sénac de Meilhan, qui a dû bien le connaître, puisqu'il fut commissaire en Bretagne, et dont l'impartialité ne peut être suspecte, car il se montre fort défavorable au duc d'Aiguillon, représente M. de la Chalotais, dans ses Portraits et caractères du xwm^ siècle, comme un homme d'une figure laide et ignoble, parlant de la manière la plus triviale, s'enivrant presque tous les jours, et à qui les fumées du vin, jointes à une étourderie naturelle, faisaient tenir les propos les plus imprudents. Il n'est pas prouvé d'ailleurs que M. de la Chalotais ait été réellement adonné à la boisson.
(3) L'évêque de Renues, Vauréal, écrit à ce propos, le 12 déc. 1736 (A. N., H. 277) : « Nous avons encore ici M. de la Chalotais, frère du Caradeuc qui est à » Nîmes; c'est avec grande prudence qu'il a été exclu des commissaires du roi : » ses meilleurs amis avouent que la tête lui a tourné. Il n'y a sottises qu'il n'ait » dites en tout genre ; il se vante depuis huit jours d'une lettre de Son Éminence