‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 57 sur 174 · M. DE LA CHALOTAIS · texte numérisé non relu

M. DE LA CHALOTAIS

par-dessus tout, c'étcait la gloire littéraire (') et il ne l'avait pas encore obtenue. Ses réquisitoires prononcés devant le Parlement, un opuscule pour la liberté du commerce des grains, un mémoire sur les dispenses de mariage, productions assurément très louables, mais insuffisantes pour donner à leur auteur la notoriété désirée, constituaient jusqu'alors tout son bagage d'écrivain. Il était arrivé à 60 ans — un âge auquel Pascal était déjà mort depuis longtemps — sans que rien eût encore fait soupçonner l'existence de son génie.

L'affaire des jésuites survint tout-à-fait à point pour éclairer ce front sexagénaire des premiers rayons de la gloire. Fut-ce la haine de cet ordre, fut-ce le désir d'arriver bon premier dans cette espèce de concours ouvert entre les différents I^arlements qui inspira l'éloquence de M. de la Chalotais? (*) Toujours est-il que le succès des comptes-rendus de Rennes (déc. 1761 et mai 1762) fut éclatant, prodigieux, et M. de la Chalotais, ignoré la veille, se trouva le lendemain classé d'emblée parmi les grands hommes. Plus de 12,000 exemplaires en furent vendus en moins d'un mois. Cet engouement n'a rien qui doive surprendre. Les passions étaient alors déchaînées à tel point contre les jésuites que l'adhésion du public était acquise

» (Fleury) qui le comble de politesses. Je voudrais que sonÉminence senlitdavan- '> tage le prix de ses bontés et l'abus qu'en peuvent faire ceux qui n'en sont pas » dignes ». Peut-être n'accordera-t-on guère de valeur à ce témoignage émané d'un évèque ami des jésuites; mais un vigoureux antagoniste de l'ordre de l'Église aux Etats, Bâillon, sénéchal de Rennes, se rencontrait avec lui pour ranger M. de la Chalotais parmi les brouillons les plus.incorrigibles des États, à la même place que MM. de la Bédoyère et du Groesquer (Lettre du 3 mai 1748, H. .318;.

(') Une certaine M"« Lcm, qui a vécu dans son intimité, l'a dépeint à Brissot « comme un homme de peu de talent, cherchant tous les moyens d'attirer chez » lui des gens d'esprit, se ruinant pour se faire prôner par eux, plein de vanité, et » dévoré du désir de se faire un nom ». Elle niait absolument l'authenticité des divers écrits de M. de la Chalotais — (Brissot, Mémoires, p. p. son fils, 1840, I, p. 158; cet auteur non plus ne peut guère être suspecté, car il professait une antipathie extrême pour le triumvirat d'.\iguillon, Terray, Maupeou).

i^] Linguet cite dans son Mémoire et d'Aiguillon dans son .Journal une lettre très suggestive que la Chalotais aurait écrite au commandant en lui envoyant ses comptes-rendus, le 4 juillet 1762, et qui indiquerait de la part de M. de la Chalotais une assez singulière indifférence sur le fond même de la question : « Vous ne vous » embarrassez guère, M. le Duc, des constitutions des jésuites, 7ii moi non plus. » Cependant il faut bien que vous sachiez ce qui en a été dit bien ou mal en Breta- » gne ». — Nous n'avons pas vu l'original de cette lettre. Nous inclinons cependant à croire à son authenticité, n'ayant constaté aucune altération ni supposition de texte dans les citations faites par Linguet dans son grand Mémoire, ni par d'Aiguillon dans son Journal,

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d'avance h tout réquisitoire prononcé contre eux. Mais au fond ordinaire de toutes les attaques dirigées de tout temps contre cet ordre célèbre, M. de la Chalotais a su joindre diverses qualités qui rendent en efTet ses comptes-rendus fort supérieurs à ceux qui furent débités alors devant les autres Parlements. Il y règne une modération qui est une force de plus; les critiques adressées aux méthodes pédagogiques et à l'esprit général de l'éducation dans la société sont nombreuses et fondées, et cet ordre d'idées commençait à préoccuper vivement les esprits; le procès y est fait en réalité non seulement k l'ordre des jésuites mais à tout institut monastique en général, et cette manière d'envisager la question devait singulièrement plaire au parti des philosophes; il y avait assez d'hostilité contre les jésuites pour gagner le sutï'rage des jansénistes (^), pas assez de piétisme et de bigoterie pour rebuter les adeptes de l'esprit nouveau. On le sait, c'est surtout parmi ces derniers que la Chalotais rencontra ses admirateurs déclarés. Voltaire et d'Alembert, qui avaient plus de dégoût encore pour les jansénistes que pour les jésuites, et qui, s'ils avaient été obligés de choisir entre les uns et les autres, auraient préféré les jésuites, comme moins absurdes et infiniment plus accommodants, lui surent beaucoup de gré d'avoir envisagé l'afl'aire en philosophe et en homme d'Etat, non pas en sectaire ("), et c'était un mérite qu'ils ne trouvaient guère dans les réquisitoires des autres procureurs généraux. « C'est, écri- » vait d'Alembert à Voltaire en parlant des comptes-rendus de » Rennes, le seul ouvrage philosophique qui ait été fait jusqu'ici » contre cette canaille. » Et Voltaire s'empressait de renvoyer le compliment à M. de la Chalotais : « La vraie éloquence n'est )) plus qu'en province. Les comptes-rendus de Bretagne et de » Provence sont des chefs d'œuvre. Paris n'a rien à leur opposer,

(') Les Souvelles ecclésiastiques lui ont consacré un article élogieux, 10 avril

(-) Cf. les mémoires de Bacliaumont, la correspondance de Grimm, celle de Voltaire, l'opuscule de d'Alembert sur la destruction des jésuites. D'Alembert félicite la Chalotais « d'avoir frappé également sur la société dangereuse dont nous sommes » délivrés et ses pitoyables antagonistes, et de n'avoir pas fait plus de grâce à un » genre de sottise qu'à l'aulrc. La guerre qu'il a faite avec tant de succès à la sociélé » n'est que le signal de l'examen auijuel il parait désirer qu'on soumette les consti- » tutions des autres ordres, sauf à conserver ceux qui par cet examen seraient jugés » utiles. 11 est même certaines communautés, par exemple celle des Frères ignoran- » tins, qu'il indique expressément à la vigilance des magistrats. »

LES COMPTES-RENDUS l73

il s'en faut de beaucoup » ('). Il n'est pas jusqu'à d'Aiguillon lui-même qui n'ait mêlé sa voix à ce concert universel. Il reconnaît dans son Journal, où certes rien ne l'obligeait à cette appréciation du mérite littéraire de M. de la Chalotais, pour iequel il se montre en d'autres occasions un juge infiniment plus sévère et beaucoup trop rigoureux ('), que les comptesrendus de Rennes étaient bien faits et bien écrits (^).

Cet éclatant triomphe équivalait-il pour le duc d'Aiguillon à un désastre? M. de la Chalotais l'a dit et répété, et l'histoire l'a cru sur parole. Rien de plus simple que l'explication donnée par lui, et docilement acceptée ensuite, de tous les troubles auxquels la Bretagne allait bientôt se trouver en proie. La vindicative Société, furieuse d'avoir été démasquée, aurait juré la perte de l'homme qui avait tant fait pour sa destruction : elle aurait pris pour instrument de ses desseins un commandant qui lui était tout dévoué : audacieuse dans ses calomnies, implacable dans ses vengeances, elle aurait décidé de faire tomber la tête de l'auteur des comptes-rendus, de frapper en même temps la compagnie coupable d'avoir rendu arrêt contre elle, et de lui substituer un fantôme de Parlement qu'elle pût faire mouvoir à son gré pour le succès de ses intrigues. La trame, reconnaissons-le, était habilement ourdie. 11 ne fut pas difficile de faire croire au public que des ennemis de

(') Lettre du 11 juillet 1762, OEuvres, éd. Beuchot, X, 165.

(-) Ainsi pour l'Essai d'éducation nationale, dont d'Aiguillon a entièrement méconnu le mérite.

(3) Journal, III, 20. Il semble résulter de celte phrase que d'Aiguillon admettait l'authenticité de l'œuvre de la Chalotais, se distinguant en cela de ses amis, Fontette, la Noue, etc., qui s'obstinèrent à refuser au procureur général la paternité des comptes-rendus prononcés par lui. La question nous paraît inutile à discuter, d'abord parce qu'elle n'a qu'un rapport fort indirect avec l'histoire de l'administration du duc d'Aiguillon, ensuite parce qu'elle est totalement insoluble. Si M. de la Chalotais a eu, comme il est probable et comme tous les magistrats auteurs de remontrances en avaient à cette époque, des collaborateurs, des aides, des chercheurs (on a cité spécialement le nom d'Abeille, ami et commensal de M. de la Chalotais), il reste impossible de déterminer quelle a pu être dans l'œuvre commune la part de l'auteur principal et celle des sous-ordres, La biographie bretonne de Levot cite un passage des Mémoires de M. de la Fruglaye, où celui-ci affirme avoir lu feuille par feuille les comptes rendus, à mesure que son beau-père les rédigeait. Peut-être : mais il n'en résulterait nullement que M. de la Chalotais n'eût pas les éléments de son travail accumulés et préparés à l'avance. La brièveté même du temps (3 mois) que, d'après le récit de M. de la Fruglaye, il aurait mis h les écrire, semblerait l'indiquer, et le témoignage très précis et très net de Brissot ne permet guère de douter de la collaboration d'Abeille. Mais encore une fols il Importe assez peu à l'objet de notre récit.

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M. de la Chalotais ne pouvaient pas ne pas être des suppôts des jésuites, et que quiconque travaillait contre lui travaillait pour eux; et à la faveur de cette croyance populaire, qui garantissait à toutes ses entreprises une quasi-impunité ou tout au moins rénergicjue complicité de l'opinion, le procureur général a facilement réussi î^t noter d'infamie ses adversaires et à imprimer sur leur front l'ineffaçable stigmate.

(Cependant, si d'Aiguillon a été pour ces moines tour à tour ce protecteur passionné et ce protégé tout-puissant que M. de la Chalotais a dévoilé, s'il a été pour eux cet ami dévoué qu'on a voulu dénoncer à la haine des contemporains et à la sévérité de l'histoire, dévoué jusqu'au point de déchaîner pour les servir cette longue crise qu'on appelle l'afiaire de Bretagne, — chose qui serait bien probablement unique dans l'histoire des fonctionnaires — comment se fait-il qu'on ne puisse relever jusque-là aucune trace des relations quelconques entre le commandant et cet ordre intrigant, qui n'aurait pas manqué d'utiliser son pouvoir et de le faire servira ses fins ? ('). Gomment expliquer cet échange de lettres familières et quasi intimes entre d'Aiguillon et M""" de Pompadour, qui ne passe pas précisément pour avoir été leur amie ? Comment un politique aussi subtil que d'Aiguillon aurait-il attendu qu'il n'y eût plus de jésuites pour se déclarer en leur faveur, et se constituer leur appui? Gomment eût-il cessé de l'être, quand il arriva lui-même au ministère ? Son passé ne l'eiit-il pas enchaîné, et lui eût-il été permis de s'opposer, comme il l'a fait, à leur rétablissement? Etrange destinée en vérité, que celle de cet homme, soutenant la Société lorsqu'il y a danger à le faire, et la combattant dès que les circonstances lui sont redevenues favorables ! Ainsi d'Aiguillon aurait intrigué en 1762 pour le rappel de ces moines, déchaîné la persécution contre M. de la Chalotais pour leur plaire, détruit le parlement de Rennes pour assouvir leur vengeance : et il aurait, une fois parvenu au pouvoir, sans que les amis de la Société relevassent celte contradiction de sa politique et punissent cette apostasie, maintenu l'exécution de l'édit de 176i aussi fermement que si Ghoiseul était resté aux affaires, et obtenu même de la cour de Rome le bref de suppression que depuis près de dix ans

(') Linguet a bien démontré ce point dans son Mémoire, p. 1G6.

d'aiguillon kt les jésuites (75

elle refusait ! Il se serait allié h M""" du Barry, dont la perte était certaine le jour où le parti dévot triompherait auprès de Louis XV : il aurait été enfin à ce moment de l'histoire l'espoir du parti des philosophes contre un retour offensif et une revanche possible des jésuites (') : il aurait joué en un mot, en 1774, presque le même rôle que M. de la Ghalotaisenl762! Ces idées sont trop contradictoires pour qu'on puisse ajouter foi à la légende de d'Aiguillon vengeant sur la Chalotais les malheurs de la Société de Jésus et dirigeant contre lui les entreprises du parti dévot (*). Assez indifférent en réalité au sort de ces moines, qui ne méritaient suivant lui ni d'être tant haïs, ni d'être tant aimés (^), d'Aiguillon n'aurait pas mis fin à leur existence, mais il refusa de bouleverser le royaume pour ménager leur résurrection : et s'il lia sa cause à celle du Dauphin, leur protecteur, en attendant qu'il épousât celle de M"® du Barry, dont les intérêts étaient différents, ce fut moins par dévouement aux jésuites que par antipathie pour leurs adversaires communs, les Parlements, dont la victoire inattendue devait nécessairement surexciter l'orgueil et augmenter les prétentions.

C'était en effet un immense avantage pour ces compagnies

(') On ne récusera pas, sans doute, le témoignage de d'Alembert. Ses lettres à Voltaire des 26 février et 22 mars 1774 auraient dû depuis longtemps inspirer des doutes sur la prétendue complicité de d'Aiguillon et des jésuites :

« Cette canaille, écrit d'Alembert le 26 février, quoique coupée en mille mor- » ceaux par les souverains et par le pape, cherche à se réunir et ne désespère pas » d'y réussir. 11 y a actuellement un projet de les rétablir en France sous un autre » nom.., LesBroglie intriguent actuellementde toutes leurs forces pour cet objet : » mais j'espère qu'ils trouveront sur leur chemin le duc d'Aiguillon et tous les hon- » nêtes gens du royaume dont le cri va être universel ».

Le 22 mars : « Tout ce qu'ilsdésirent,c'estde s'ouvrir un guichet de rentrée, qui » deviendra bientôt une porte cochère.... Ces manants mettraient plus que jamais » le trouble dans l'Etat.... pour le roi, àqui il ne pardonneront jamais d'avoir con- » senti à leur destruction.... pour les ministres les plus attachés au roi, comme le ') duc d'Aiguillon, qu'ils feront repentir, s'ils le peuvent, d'avoir consommé cette » destruction sous son ministère ».

{-) La dévotion devait être peu en honneur dans la société de gentilshommes, de militaires et de financiers dont il était le plus souvent entouré : elle l'était moins encore dans le boudoir de M™" du Barry. D'Aiguillon n'affichait nul rigorisme en ces matières. Un des hommes qui l'ont le mieux connu personnellement, de Belleval, nous raconte dans ses Souveni?'s d'un chevau-légev que d'Aiguillon avait une peine extrême à se décider à lire l'office du Saint-Esprit, et qu'il le citait volontiers comme type de chose ennuyeuse. Ce sont choses que les dévots pensent peut-être, mais qu'ils se gardent bien de dire.

(') Journal du commandement, 111, 41.

17G LA BHKTACNK ET LK L)IC d'aIGI ILLON

aiuhicicuses que d'avoir abattu uu ennemi séculaire et, la veille encore, en apparence si redoutable : et cela, malgré le trône, dont les sympathies pour les jésuites, quoique non avouées, s'étaient suffisamment manifestées pour que le désastre de l'ordre fût aussi une défaite pour Louis XV. Uien ne sembla plus impossible à leur hardiesse, rien ne fut plus trop haut pour l'ambition de leurs chefs. M. de la Chalotais ne devint pas seulement par ses comptes-rendus un objet d'admiration pour tout le parti philosophique : leur succès fit de lui un personnage politique, un chef de parti, en relations avec les cercles de la capitale, en relations avec le plus influent des ministres, son allié dans la campagne entreprise, son appui, en attendant qu'il devînt peut-être un jour son collègue. Sa tôle vaniteuse fut entièrement grisée par le vin capiteux de la gloire ('). M. de la Chalotais se persuada facilement que tout en Bretagne, intendant, Etats, Parlement, commandant, devait marcher à sa guise. Il n'avait été jusque-là qu'embarrassant : les événements de 1762 le rendirent redoutable. 11 devint une puissance, et comme il y avait alors en Bretagne un commandant très actif, très entreprenant, très autoritaire, très décidé à ne pas tolérer d'empiétement sur ses droits et à conserver entre ses mains la réalité du pouvoir administratif, il devait fatalement arriver que la province devint rapidement trop petite pour contenir deux hommes comme eux.

Jusque-là, aucun choc n'avait encore eu lieu entre le commandant et le procureur général ; et d'Aiguillon, avec une patience et un empire sur lui-même bien difficiles à concilier

('; Sénac deiNleilhan a bien faitressoiUr cette brusque métamorpliose: « Gemagis- » trat, dit-ii, vint à Paris (il s'agit sans doute du voyage de 1763-17G4) pour jouir de » sa renommée. Il y fut accueilli avec transport par les gens de lettres, le parti 11 encyclopédiste et celui des économistes. Les artistes se dùsputèrenl à qui ferait » son buste, son portrait, sa gravure. La tête de M. de la Chalotais, qui n'était pas » très bonne, tourna, et il revint dans sa province ivre d'amour-propre. Il ne tint » plus aucune mesure dans ses propos. » — L'orgueil de M. de la Chalotais s'étale naïvement dans plus d'un passage de ses Mémoires. « J'avais donné dans un 11 réquisitoire du 4 août 17G4 un essai sur les matières de finance concernant la » libre exportation des grains, et cet essai avait déplu à de cevlaines ijens pour <> avoireu le funeste avanluf/e de trop plaire au public... .l'espère rendre un compte » des (Inauces aussi simple, aussi clair, que je l'ai rendu des constitutions des i> jésuites, et mettre le public au fait d'une matière qu'on a cherché depuis long- •1 temps à embrouiller et à obscurcir. Je me flatte de mettre tout le monde en état I) de juger facilement des opérations de finances ».

RUPTURE DE d'aiguillon ËT DE LA CHALOTAIS 17?

avec le tempérament irritable et passionné qu'on lui attribue le plus souvent ('), n'avait confié qu'à quelques lettres particulières à Saint-Florentin ou aux contrôleurs généraux ses griefs contre les intentions douteuses de M. de la Chalotais et son antipathie contre le caractère intrigant du procureur général. Venu en Bretagne pour ainsi dire sous ses auspices, recommandé spécialement à lui par sa mère, dont les amitiés étaient surtout du côté des gens de lettres et des philosophes, ayant fait sous sa direction son apprentissage administratif (^), il s'en était affranchi peu à peu sans éclat fâcheux et sans aucune de ces explications orageuses qui laissent de part et d'autre des ressentiments ineffaçables. Il y avait déjà longtemps que d'Aiguillon avait conçu pour M. de la Chalotais des sentiments de défiance et de répulsion — très antérieurs, il importe de le remarquer, à l'affaire des jésuites et sur lesquels le sort de ces moines n'eut aucune influence — sans que la bonne entente entre eux semblât encore avoir subi aucune atteinte; et l'on connaît des lettres écrites par M. de la Chalotais au duc d'Aiguillon à la fin de 1759, dont les termes pleins de bienveillance ne s'expliqueraient pas si un conflit grave s'était produit (^). Mais les choses devaient naturellement changer avec l'importance toute nouvel le acquise avec M. de la Chalotais. Il ne lui fut plus possible de se résigner à n'être plus consulté, et il conçut naturellement des senti-

(') « Si son orgueil est blessé de quelque manière que ce soit, disait de lui sa » cousine, la comtesse d'Egmont, tout est perdu sans ressources... L'ami le plus » tendre qui par intérêt pour sa gloire lui représenterait quelque chose contre son X opinion, dès cet instant lui devient suspect. » (Comtesse d'Armaillé, La comtesse d'Egmont).

(2) La Chalotais dans ses Mémoires, d'Aiguillon dans son .lournal, se rencontrent pour attester le lait, qui peut donc être regardé comme tout à fait avéré. « Le commandant, jeune encore, voulait l)ien le consulter plutôt par prudence que par besoin. » (Journal, III, 29),

(3) « Mon très honoré et très respectable duc, écrit M. de la Chalotais le 19 nov. » 1759 (A. N., H. 64(P), je suis fort aise de faire ce que vous désirez pour le sieur Col- » lobert... Vous êtes maintenant occupé de grandes affaires, notre escadre de Brest » étant allée vous joindre. . Nous attendons avec impatience des nouvelles d'une » affaire dont dépend le sort de la France. Je suis avec le plus parfait attachement » et un profond respect, mon très honoré et très respectable duc, votre très humble » et très obéissant serviteur. »

M. de la Chalotais a d'ailleurs été le premier à proclamer très haut — et il avait intérêt à le faire, puisqu'il voulait établir que l'affaire des jésuites avait été la cause unique de la rupture — que jusqu'en 1762 il n'avait eu pour d'Aiguillon, pour sa femme et pour sa mère qu'un respectueux attachement. » (Procès, II, 54).

d'Aiguillon. 1"^

178 LA. IlRETAGNK KT LK DUC d'aIGUILLOiN

mcnls (le haine contre l'homme coupable de lui faire obstacle et de ne pas assez s'eflacer devant lui; de son côté d'Aiguillon, assez ombrageux, déliant, se sachant entouré d'ennemis, porté par cai'aclère h redouter leurs intrigues et très décidé à ne pas leur abandonner le terrain sans combat, vit certainement avec inquiétude les relations qui s'établirent alors entre le procureur général de Rennes et un homme dans lequel il avait deviné le plus dangereux de ses adversaires, le duc de Choiseul. Il chercha de plus en plus son point d'appui dans le parti hostile aux parlements et aux philosophes, s'allia étroitement au Dauphin, donna sa confiance en Bretagne aux ennemis de La Chalotais ('), à Versailles aux adversaires du premier ministre, et tout se trouva prêt pour une lutte implacable.

Quelle fut la date exacte, quelle fut la cause immédiate de la rupture? Faut-il croire que les remerciements de d'Aiguillon, lors de l'envoi des fameux comptes-rendus, aient été jugés insuffisants, ce qui n'a rien que de très vraisemblable? Faut-il ajouter foi à la ridicule histoire racontée par Linguet (^) et d'après laquelle une puérile question d'étiquette aurait été cause de tout le mal? Quelle que fût l'importance de

(') Notamment au premier président, La Briffe d'Amilly, de longue date brouillé avec M. de la Chalotais, et sur le compte duquel les appréciations du commandant, très diverses jusque là (Cf. p. 57, note 1) deviennent, vers le moment oii nous sommes arrivés, beaucoup plus favorables : « M. d'Amilly, dit le Journal du » commandement (III, 33) était celui qui donnait à M. de la Chalotais le plus d'om- » brage, parce qu'il croyait avoir tout à craindre du caractère franc el loyal de ce » magistrat, qui avait pour d'Aiguillon un attachement sincère, fondé sur l'amour du » bien public, et dégagé des motifs personnels qui faisaient agir M. de la Chalotais. » Celui-ci voulait le rendre suspect; mais sa haine n'était pas si bien cachée sons » l'apparence du zèle dont il cherchait à l'envelopper que le commandant ne s'aper- » çùt qu'on calomniait le premier président, dont la conduite était irrépréhensible. » Le procureur général dut donc devenir lui-môme l'objet des soupçonsqu'il voulait » faire naître contre un homme intègre comme l'était d'Amilly. » D'Aiguillon se fait ici de singulières illusions sur le compte de La Briffe d'Amilly, et il put par la suite s'apercevoir à ses dépens qu'il fallait moins compter sur ce magistrat. Ce passage nous donne d'ailleurs une idée du labyrinthe d'intrigues qu'était le parlement de Bretagne et du rôle parfois difficile à saisir, mais certain, que les inimitiés personnelles des magistrats ont joué dans ces événements.

(2) Annales, XIII, 81. Linguet raconte qu'eu 1762 La Chalotais se présenta un jour aux Elats en simarre (espèce de soutane que les magistrats portaient chez eux mais qu'ils recouvraient d'un manteau quand ils sortaient), que les autres commissaires du roi, scandalisés, réclamèrent, que d'.\iguillon s'efforça en vain de déterminer le procureur général h ne rien changer aux usages, que celui-ci resia inflexible, et ne pardonna jamais à d'Aiguillon celte prétendue insulte et ses exhortations.

RUPTURE DK d'àIGUILLON ET DE LA CHALOTAIS l79

l'étiquette sous l'ancien régime, ce serait vraiment attribuer à une cause minime des effets par trop surprenants, et le Journal du commandement ne relate même pas cette anecdote. Le duc d'Aiguillon s'écarta- t-il de M^'e de Pompadour, ou fut-il abandonné par elle? Ce qui reste certain, c'est que vers 1762 les amours-propres se trouvèrent froissés et les intérêts en conflit; c'est que Choiseul ayant lié décidément sa fortune à celle des Parlements et du parti philosophique, songea à perdre dans le duc d'Aiguillon un rival tout désigné et un successeur probable pour le jour où Louis XV viendrait à mourir, ou à se fatiguer de lui (') ; c'est que La Ghalotais se trouva en situation et en disposition de servir en Bretagne les intérêts de sa politique; c'est enfin que d'Aiguillon, sentant bien le danger de la situation, voyant la Bretagne se diviser en factions irréconciliables, le crédit de ses ennemis grandir à la cour, les embarras de son commandement s'accroître journellement, renouvela l'offre de sa démission et demanda à être envoyé à l'armée d'Allemagne ; mais une pareille combinaison ne faisait pas le compte de ceux qui avaient le désir secret de le compromettre. Il lui fut répondu qu'il était nécessaire en Bretagne, et Choiseul, qui excellait à déguiser sous des apparences de confiance et de cordialité des sentiments fort diû'érents, parla de se démettre du ministère de la guerre si d'Aiguillon quittait une province qu'il était seul capable de défendre : « Je vous avais bien prédit, disait à ce propos à » d'Aiguillon une autre victime des intrigues de la cour, le » maréchal d'Estrées, je vous avais bien prédit qu'on vous » aimerait mieux en Bretagne qu'à l'armée » (^). Et d'Aiguillon partit cette fois encore pour tenir cette assemblée où il était

{*) Montbarrey, quoique très favorable à Choiseul, en convient (Mémoires, II, 49).

(^) Journal, III, 55. Le gouvernement de province, promis à dWiguiilon après Saint-Cast, venait de lui être donné au commencement de 1762 : c'était celui de l'Alsace. On sait que le gouvernement n'entraînait nullement l'obligation de résidence et la conservation du commandement de la Bretagne fut une des conditions jointes à l'octroi de cette faveur. « Le roi, écrit d'Aiguillon le 7 avril 1762 en » réponse aux félicitations de la commission intermédiaire, en me faisant la grâce » de m'accorder le gouvernement d'Alsace, y a ajouté celle de m'ordonner expres- » sèment de garderie commandementde la province de Bretagne, quoique je lui aie » fait les plus vives instances pour l'engager à le remettre entre des mains plus » habiles et moins fatiguées que les miennes » (Arch. Ille-et Vil., C. 3818),

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facile de prévoir que le moindre incident mettrait aux prises les factions furieuses, et où les prétextes ne manquaient jamais pour exciter les haines contre l'homme condamné par la fatalité de sa place à faire réussir les mesures vexatoires et maladroites que l'imprudence du ministère multipliait.

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