CHAPITRE IX
Tout était réuni pour rendre cette tenue particulièrement difficile : le procès des jésuites avait excité, en Bretagne comme dans toute la France, les passions les plus violentes : la défiance et la désunion régnaient dans tous les cœurs : les peuples étaient épuisés par la longue durée de la guerre : et les exigences du gouvernement allaient être particulièrement élevées. Outre les impôts déjà précédemment établis, trois vingtièmes, doublement et triplement de capitation, que d'Aiguillon obtint à grand'peine du contrôleur général l'autorisation de continuer à faire payer par emprunt et non par imposition — la méthode était déplorable, mais c'était la seule qui permît d'espérer le succès de ces demandes — il allait s'agir d'obtenir des Etats l'extension du sol pour livre à tous les droits levés dans la province, devoirs, domaine, contrôle, etc. Le contrôleur général Berlin, toujours convaincu que les Etats auraient accepté le sol pour livre dès la session précédente s'ils avaient été menés avec plus de vigueur et si d'Aiguillon n'avait pas trop laissé voir son opinion personnelle dans la question, avait imposé au commandant cette mission impérative et n'avait pas caché son peu de confiance dans son zèle et surtout dans sa fermeté ('). Les choses en étaient venues à un tel point que d'Aiguillon avait cru devoir éviter de traiter directement avec lui et qu'il avait eu recours à l'intermédiaire du premier commis Mesnard de Cornichard (*). Il allait aussi falloir tirer des Etats les fonds nécessaires pour la construction et l'équipement d'un vaisseau, tous les corps constitués du royaume se taxant alors d'en-
(') Le Journal du commandement accuse Choiseul d'avoir perfidement répété ou inventé des propos de Bertin sur d'Aiguillon ou de d'Aiguillon sur Berlin, de manière à les brouiller.
(*) Relation d'une conversation de d'Aiguillon et de Mesnard (21 mars 1762), H. 440.
thousiasme pour la reconstitution de notre flotte disparue, et les obtenir de bonne grâce, ne fût-ce que pour éviter les mauvais propos que les ennemis du commandant à Versailles se préparaient déjà à tenir, annonçant très haut qu'il échouerait là où tous les autres commandants de province réussissaient facilement. Enfin, pour comble de malheur, d'Aiguillon allait être seul pour affronter les orages : Le Bref, malade, avait obtenu la permission de rester aux eaux de Bourbon l'Archambault et les autres commissaires du roi ne comptaient pas, ou bien, comme le procureur général, étaient précisément ceux dont on devait se défier.
L'horizon était si sombre que le duc de Rohan avait refusé de venir présider la noblesse et que tous les autres barons de Bretagne étant empêchés ou s'abstenant de paraître à l'assemblée, la noblesse allait avoir à élire elle-même son président. Cette circonstance était fâcheuse (') ; toutefois, d'Aiguillon espérait pouvoir en atténuer les plus graves inconvénients : il avait son candidat et comptait sur son succès. M. de Kerguézec — car c'est de lui qu'il s'agit — avait été, dans les sessions précédentes, un des chefs les plus fougueux de l'opposition et il avait trompé le commandant dans l'affaire du rachat des domaine et contrôle, mais d'Aiguillon appliquait instinctivement et à l'avance la maxime qu'un jacobin président n'est pas nécessairement un président jacobin : et il avait d'ailleurs des raisons personnelles de penser que M. de Kerguézec ne se montrerait pas intraitable (*); enfin son élection pouvait jeter dans le bastion des
(') D'Aiguillon en explique les raisons dans une lettre du 22 juillet 1762 (II. 350) : « Un grand seigneur tel qu'est ordinairement un baron de Bretagne... sera plus » considéré et plus écoulé qu'un simple gentilhomme qui n'aura d'autre litre pour » être momentanément au-dessus de ses égaux... que leur choix qui ne sera jamais » unanime. Si ce grand seigneur joint à ces avantages... celui d'être soutenu par la » cour, de pouvoir faire obtenir des grâces à ceux qui lui sont dévoués et d'entendre » un peu les affaires de la province, je suis très persuadé qu'il gouvernerait totale- 0 ment son ordreetqu'on ne verrait plus ce derniers'abandonner aux excès auxquels » il ne se livre depuis quelque temps que parce qu'il n'a ni respect ni estime pour son » chef et qu'il n'en espère et n'en craint rien ». Un gentilhomme élu, au contraire, ne pouvait guère avoir d'aulorité. « Je pourrai peut-être l'empêcher de porter son » ordre à des excès, mais je ne puis pas le /lutter de le détenninev a le tromper, » et c'est tout ce que je pourrais lui demander, ne pouvant pas exiger qu'il prenne » une autorité qu'il ne peut avoir à aucuns égards. »
(*j 11 écrit à Mesnard le 2 sept. (H. 351) : « Nous nous sommes abouchés avant » l'élection et nous avons pris ensemble quelques petits arrangements en consé-