‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 59 sur 174 · ÉTATS DE 1762 : PRÉSIDENCE DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

ÉTATS DE 1762 : PRÉSIDENCE DE LA NOBLESSE

germes utiles de division. M. de Kerguézec fut élu et il ne semble pas qu'il ait trompé les espérances du commandant.

Les débuts furent heureux, comme toujours ('). Le vaisseau de cent canons fut offert au roi par acclamation dès le premier jour (P' sept.), quoique l'usage fût de ne prendre aucune délibération le jour de l'ouverture. Le lendemain, le don gratuit de trois millions, chiffre normal en temps de guerre, fut voté sans difficulté, (juoique l'état des négociations permit d'espérer la prochaine conclusion de la paix. La tenue ne devait commencer à vrai dire que le jour où seraient présentées les demandes délicates, vingtième, capitation, sol pour livre, etc. D'Aiguillon crut habile de les faire toutes en bloc et le 13 septembre il présenta ce gros morceau à l'assemblée abasourdie.

La communication fut reçue avec plus de stupeur que de colère. On ne protesta pas, mais on se cantonna dans une résistance passive et invincible. Inquiet de cette inaction prolongée, d'Aiguillon jugea nécessaire d'enjoindre, le 22 septembre, au nom du roi, de délibérer dans les vingt-quatre heures sur les demandes qui avaient été faites. Le calme fit place alors à une explosion si bruyante qu'au dire de La Boissière « le tonnerre de Dieu ne ne se serait pas fait entendre sur le théâtre. » Quelques jours se passèrent de la sorte, et quelques nuits aussi, car il y eut pernoctation. On finit cependant par obtenir des Etats qu'ils nommassent une commission pour examiner les demandes, et comme le commandant eut soin de l'informer que dans le cas d'accord du sol pour livre le troisième vingtième, soit 850,000 livres, les doublement et triplement de la capitation, soit 330,000 livres, pourraient être fournis par emprunt, que la remise ordinaire de 100,000 livres sur la capitation serait portée à 150,000, la perspective de ces concessions disposa favorablement les esprits. En moins de rien, l'aspect du théâtre changea du tout au tout. « Je ne » sais, écrit La Boissière le 29 septembre, si aucune tragédie

» quence desquels je lui ai donné beaucoup de voix ». Ces mots, rapprochés d'un aulre passage où d'Aiguillon nous apprend que M. de Kerguézec n'avait pas de fortune, pourraient donner beaucoup k penser. Il est certain que M. de Kerguézec a été soupçonné par son parti, (Lettre du marquis de Poulpry à La Clialotais, Procès, I, 235.)

(•) Présidents des ordres, l'évèque de Rennes (Desnos), M. de Kerguézec et M. de Coniac.

184 LA BRETAGNE ET LE hVC d'aKjLILLÛN

» du grand Corneille fournit un dénouement aussi beau et aussi » intéressant que celui dont M . le Duc nous donna le spectacle. » La résistance redevint vive et tumultueuse lorsque la commission des demandes ayant apporté son rapport, qui concluait au rejet du sol pour livre, la noblesse empêcha par la violence le prononcé d'une délibération formée par les voix du clergé et du tiers qui, contrairement aux conclusions de la commission accordait l'imposition demandée. Le mémoire de la commission fut apporté à d'Aiguillon, fort embarrassé pour y répondre, car il le trouvait jusle et impossible à réfuter. Les besoins urgents de l'Etat lui fournirent ses principaux arguments, arguments, hélas ! trop fondés, mais qui touchaient peu la noblesse ; et il fut bientôt évident que son opposition serait irréductible, et que rien ne la déciderait à voter le sol pour livre. Le seul moyen de l'obtenir était donc de faire enregistrer d'autorité la délibération prise par le clergé et le tiers, en vertu de l'ordre du 24 octobre 1752, qui décrétait la validité des délibérations formées par deux ordres contre l'avis contraire ou contre l'abstention du troisième. Mais cet ordre formidable, odieux à la noblesse dont il anéantissait le procédé ordinaire d'obstruction, taxé par elle d'illégal, de contraire aux privilèges de la Bretagne et aux lois fondamentales de ses Etats, était une de ces mesures extrêmes qu'on n'employait jamais qu'à contre-cœur. On pouvait craindre qu'il ne poussât la noblesse, réduite au désespoir, à quelque détermination grave. La rédaction en outre en était assez ambiguë pour laisser encore ample matière à chicane; les dons et gratifications y étaient exceptés de la catégorie des délibérations où la majorité de deux ordres contre un devait faire loi, et la noblesse soutenait que tous les impôts en Bretagne étant des dons librement faits au souverain, l'unanimité des ordres était indispensable pour qu'ils fussent régulièrement accordés. D'Aiguillon lui-même partageait jusqu'à un certain point cette manière de voir : et, redoutant les responsabilités, il priait avec instance le ministère de lui tracer minutieusement son rôle dans les diverses circonstances, afin qu'il n'eût rien à prendre sur lui('). Aussi jugea t-on nécessaire, au contrôle général, de donner une décision si précise qu'il ne

(») Lettre du 12 octobre, H. 351.

LE SOL rOlR LIVRE 185

fût plus possible d'élever aucune difficulté, et on rendit le fameux arrêt du 12 octobre 1762, cause de tant de colères :

« Sa Majesté veut et entend qu'aussitôt qu'un des ordres

» des dits Etats aura donné son avis sur quelque demande ou » afl'aire concernant soit des impositions et levées de deniers, » soit toute autre affaire de la province, les deux autres ordres » soient tenus de donner le leur dans les vingt-quatre heures, » et que dans le cas où l'un des dits trois ordres aurait été en » retard de donner le sien, ou l'aurait donné contraire à l'avis » réuni des deux autres, la délibération soit et demeure formée » par la pluralité de deux ordres contre un. » Il n'y avait en somme d'autre changement par rapport à l'ordre du 24 octobre 1752 qu'une rédaction plus nette et plus claire, et si l'ordre de 1762 anéantissait, comme on l'a prétendu, la constitution des Etats, s'il détruisait les droits séculaires de la Bretagne, on ne s'explique pas pourquoi les prétendus défenseurs des privilèges de la province, ou plutôt des prétentions despotiques de la noblesse, aient mené une campagne si active contre l'arrêt de 1762, alors qu'ils ne parlaient point de l'ordre à peu près identique de 1752.

On s'explique plus mal encore que leur fureur se soit tournée à ce propos contre d'Aiguillon, car s'il est vrai que le commandant, chargé malgré lui d'une mission particulièrement difficile, a représenté au contrôleur général l'impossibilité de faire accepter ses impôts sans une décision bien formelle en faveur du principe de la majorité de deux ordres contre un, il est vrai également qu'il a cherché tous les moyens humainement possibles de rendre cette extrémité inutile, et que cette décision serait certainement restée lettre morte si les Etats avaient voulu se prêter aux tempéraments qu'il proposa avec une patience infatigable. Au moment même où l'ordre était rendu, d'Aiguillon suggérait aux Etats un expédient analogue à celui qui avait été employé en 1760, à savoir le vote d'un fonds extraordinaire à peu près égal à ce qu'aurait rapporté le sol pour livre, mais sans nulle mention de ce nom odieux, même avec prière aux commissaires du roi de retirer la demande du sol pour livre. Le clergé et le tiers y adhérèrent, la noblesse s'y opposa, comme toujours, mais elle se ravisa le lendemain, et il passa dans les trois ordres, malgré la vigoureuse opposition dç

186 LA HRETAdlSE KT I.K DlC d'aIGUILLON

M. de (î()(;tanscourt, d'oliVir un secours extraordinaire de 100,000 livres pour deux ans, h condition qu'il ne fût plus question du sol pour livre. Fidèle c'i sa politique ordinaire de conciliation et de ménag-ement, d'Aiguillon ne demandait, pour s'en contenter, qu'un chiflVe un peu plus élevé et la simple mention que cette otl're était faite en conséquence de la déclaration du 3 février 1700, atin de ne pas fournir un argument aux résistances des autres pays d'Etats ; il voulait aussi que cette somme fvit levée par imposition et non par emprunt ou par prélèvement sur l'état de fonds (•). On discutait là-dessus lorsqu'arriva à Rennes l'ordre du 12 octobre, dont d'Aiguillon se garda bien de faire usage, tant qu'il resta quelque espoir de pouvoir s'en passer, il eut soin seulement de faire savoir qu'il venait de recevoir des ordres sévères qu'il ne pourrait se dispenser de signifier si les Etats opposaient une trop longue résistance aux volontés du roi. Il réussit à obtenir du clergé et du tiers, le 18 octobre, une délibération portant qu'il serait accordé au roi un secours extraordinaire de 460,000 1. par une augmentation sur les droits appartenant à la province : c'était la réalité du sol pour livre sans le mot : le sol masqiié, disait JM. de Coëtanscourt. Tout fut employé pour obtenir de la noblesse qu'elle laissât son président revêtir cette délibération de sa signature : de fougueux bastionnaires, MJM. de Coëtanscourt, de Bégasson, étaient eux-mêmes d'avis de laisser signer : 75 voix néanmoins contre 68 se trouvèrent, le 19 octobre, pour interdire à M. de Kerguézec de signer la délibération sur le registre : la violence et l'intimidation, la fraude peutêtre ("^), avaient eu raison des quelques velléités de prudence qui s'étaient produites un instant dans le second ordre des Etats. D'Aiguillon, qui depuis longtemps était sur le point d'entrer sur le théâtre et qui cherchait des prétextes pour ne

(') Encore ces exigences étaient- elles moins les siennes que celles du gouvernement, qui ne voulait pas, comme l'écrit Saint-Florentin le 18 octobre (0. 458) <i que les Etats des autres provinces eussent le droit de représenter que leur » oljéissance prompte et entière ne leur procure pas plus d'avantage que ceux de >. Bretagne n'en obtiennent par leur résistance continuelle. »

(*) « A ce scrutin, écrit Coniac (19oct. H. 351), il s'est passé des clioses infâmes: » des membres de la noblesse au bas du théâtre arrachaient les billets de consen- » tenient aux pauvres gelililsliommes peu instruits pour leur substituer des billets >) de refus. »

ORDRK DIT 12 OCTOBRE 1762 187

pas le faire, vit bien celte l'ois qu'il n'y avait plus à reculer : il signifia l'ordre royal (19 oct.) et la délibération fut enregistrée. Pour la première fois il s'était trouvé impuissant, malgré tous ses efforts, à obtenir par la persuasion, par la lassitude, la résignation de la noblesse : et il avait été forcé, bien malgré lui, de briser cette résistance opiniâtre qu'il n'avait pas pu fléchir.

Ce fut un de ses principaux crimes, aux yeux de la noblesse bre'onne, que d'avoir montré trop d'adresse, pendant son commandement, pour faire réussir les demandes du roi; c'en fut un plus grave encore que d'avoir dû recourir, pendant celte session de 1762, à des moyens différents. L'ordre du 12 octobre sera l'attentat odieux, l'acte subversif entre tous, le coup d'Etat perfidement prémédité pour violer le droit fondamental de la province, qui fournira à ses détracteurs un thème longtemps inépuisable. On ne tarira pas en déclamations contre cet anéantissement de la plus indispensable de ses libertés; on criera à l'oppression, à la tyrannie; on prétendra être sous le joug, du moment où le clergé et le tiers cesseront d'être sous celui de la noblesse, et on n'aura pas d'expressions assez fortes pour stigmatiser la violence dont les Etats de Bretagne étaient victimes, en étant replacés dans les conditions normales et ordinaires de tout corps délibérant. Mais on en jugeait autrement dans le moment même et on appréciait plus justement le rôle joué par d'Aiguillon dans cette afiFaire. « MM. les Commissaires du roi, disaient les » Etats dans un mémoire de protestation contre l'ordre du » 12 octobre rédigé quelques jours après, ont été aussi touchés » qu'aucun membre de l'assemblée de l' obligation de faire enre- » gistrei' l'ordre du roi... Que ne doit-on pas attendre de leur » bienfaisance dès qu'on leur aura présenté les motifs les plus » pressants de nous accorder le retrait d'un ordre qu'ils nont » fait paraître qu'avec peine et à regret?... Ils ne cherchent » leur bonheur et leur gloire que dans les avantages qu'ils » s'efTorcent de nous procurer.... » C'était la vérité même : quelque légitime qu'il fût à ses yeux, l'ordre du 12 octobre n'avait été employé par d'Aiguillon qu'à regret, sous la pression de la nécessité, et ce n'est pas à lui, mais au ministère, qu'incombe la responsabilité et de sa rédaction et plus encore de la politique qui en avait rendu l'emploi indispensable.

188 LA imETAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON

Les autres impositions, étant déjà entrées dans les habitudes, furent consenties sans tous ces débats. On usa largement d'ailleurs de la faculté de les transformer en emprunts. On en décida, dans cette tenue, pour une somme énorme, plus de 6 millions (M- Or en ce moment même la ferme des devoirs, portée dans le bail précédent à 8 millions, faillit ne trouver preneur qu'à 6,570,000 1. et si elle fut enfin adjugée pour 8 millions, ce fut à cause de la nouvelle fort opportune de la signature des préliminaires de la paix et plus encore à cause de la perspective d'une indemnité de la part des Etats et du contrôleur général, que d'Aiguillon fît luire aux yeux de Garville, l'adjudicataire du bail (^). On tenait par-dessus tout à ce que les fermes parussent adjugées au même prix, parce que toute diminution aurait amené un discrédit sensible et compromis le succès des emprunts. En réalité cette diminution existait, tant à cause des indemnités presque promises, qu'à cause de l'augmentation des tarifs des devoirs et droits de contrôle, conséquence du vote du sol pour livre, qui devait donner environ 230,000 I. de plus par an; mais elle passait inaperçue et l'administration bornait là son ambition.

Ce fut à propos de cette adjudication que se trouva posée devant les Etats la question qui passionnait alors tout le royaume. Proscrite en Bretagne par arrêt du Parlement du 27 mai 1762, la Société des Jésuites n'en conservait pas moins dans cette province des partisans nombreux et ardents, plus nombreux au dire de Duclos lui-même, que n'étaient ses adversaires ('). La plupart des évêques de la province leur

(') A savoir, pour le troisième vingtième, les doublement et triplement de la capilation .... Liv, 2,530,000

Pour la construclion du vaisseau 1,000,0C0

Frais desdils emprunts 71,300

Pour le déficit de l'élal de londs pour 1763-64 . . 1,799,755 Et pour l'excédent de la dépense du casernement

pendant les années 1761-62 634,2-45

Total . , . Liv. 6,035,300 [^) Garville était un ami et un admirateur enthousiaste du duc d'Aiguillon, qui ne se montra pas ingrat envers lui. Sa cliaude recommandation lui valut la promesse d'une place de fermier général, liertin n'eut pas le temps de tenir sa parole et ce fut seulement Terray qui réalisa celte promesse. Il la garda jusqu'au démembrement de la ferme, en 1780, et entra alors dans la régie des domaines. Les papiers de M. de Coniac contiennent plusieurs lettres à lui adressées par Garville; quelques-unes présentent de l'intérêt pour les affaires de Bretagne. (^) « Cette infortunée province, remarque le fameux libelle intitulé ; Lellre d'un

Les états de 1762 et les jésuites 189

étaient dévoués ('), et entre autres le frère du contrôleur général Berlin, Févêque de Vannes, qui ne se faisait pas faute de dire assez haut que le roi et ses ministres n'attendaient qu'une démarche des Etats pour annoncer le rétablissement des jésuites, conforme, au fond, à leur désir (-). Parmi les gentilhommes, beaucoup avaient été élevés dans les collèges de la société, en avaient conservé bon souvenir, et ne voulaient pas d'autre éducation pour leurs enfants. Quelques-uns des boute-feu ordinaires de la noblesse étaient de ce nombre, par exemple M. de Goëtanscourt et le chevalier de Pontual. Profiter de la tenue des Etats pour protester contre les arrêts du Parlement et provoquer le rappel des jésuites était une idée fort naturelle, qui se présenta à l'esprit de bien des personnes soit dans la province, soit en dehors, et d'Aiguillon reçut à ce propos diverses confidences et sollicitations, dont quelques-unes venaient de très haut. La reine en écrivit à M'"" d'Aiguillon, à l'instigation du chevalier de Pontual : et le 14 octobre, son protecteur attitré, le Dauphin, adressait au duc la lettre suivante (•^) :

" Ayant appris. Monsieur, que les Etats comptaient pren- » dre des mesures pour s'opposer à la ruine des collèges des » jésuites et de leurs maisons, que le Parlement vient de leur M enlever, j'espère que vous ne négligerez pas cette occasion » de servir si utilement la religion et la province, et que votre » sagesse et votre expérience vous dicteront toutes les démar- » ches convenables. Le vif intérêt que j'y prends, fondé sur » l'utilité et l'avantage de l'une et de l'autre, m'engage bien » volontiers à m'adresser à vous en cette occasion, connais-

» gentilhomme breton à un noble espagnol, fut peut-être celle qui fut la plus dé- » vouée à la Société. Elle lui fournit dans tous les temps un très grand nombre de » sujets de tous états et de toutes conditions; il était peu de familles dans les trois » ordres qui ne tinssent à ce corps par les liens de la parenté, et ces liens resserrè- » rent ceux de l'estime et de la conliance. » La remarque est juste, et les auteurs de libelles auraient dû s'en souvenir quand ils reprochaient h d'Aiguillon d'avoir semé par sa politique perfide la désunion dans tous les corps et dans toutes les familles. Cette désunion naissait d'elle-même du fait du procès des jésuites, qui donnait lieu dans chaque famille à de violents conflits d'opinion.

(I) Les évoques de Saint-Malo, de Sainl-Pol de Léon et de Rennes firent partie de cette commission épiscopale que le roi réunit en décembre 1761 pour la consulter sur le compte des jésuites, et qui se prononça en leur faveur.

(-) Goniac au contrôleur-général, 7 nov. 1762, H. 352.

(3) Citée dans le Journal du commandement, II, p. 468.

IDO LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON

» sanl toute votre prudence et combien vous méritez tous les » sentiments de la plus parfaite estime. »

La situation du commandant était particulièrement délicate. En se conformant aux désirs du Dauphin, il était certain de provoquer dans la province une effervescence extrême et pleine de dangers, de ces dangers devant lesquels un gouvernement recule toujours et qu'un fonctionnaire n'a jamais à s'applaudir d'avoir fait naître. A ce prix, la désunion môme des Etats et du Parlement aurait été trop chèrement achetée. 11 demanda des instructions à Saint-Florentin, et en reçut dans le sens de la plus exacte neutralité. « Il me parait à propos, disait Saint- » Florentin dans une lettre particulière du 24 octobre (•), que » vous en prétendiez cause d'ignorance et que vous ne vous » mêliez de celte affaire en aucune façon. Si les Etats pre- » naient quelque délibération, s'ils vous faisaient quelque » députation ou voulaient vous remettre un mémoire à ce » sujet, je juge que vous pourriez vous dispenser de vous » expliquer et de rien prendre sur vous, en témoignant que » vous ne pouvez excéder les termes de votre commission... » et que l'assemblée peut charger ses députés en cour de » faire telles représentations qu'elle avisera, ou de solliciter » l'approbation des résolutions qu'elle aurait pu prendre. » Vous jugerez sans doute de votre prudence de laisser igno- )) rer que vous m'ayez écrit et que je vous aie répondu sur » cet article. »

D'Aiguillon aimait beaucoup mieux se conformer à cette lettre qu'ù la précédente. Il représenta au Dauphin que sa situation lui faisait un devoir de la neutralité, que les démarches qu'il conseillait seraient vraisemblablement inutiles et très certainement dangereuses; le Dauphin se laissa aisément convaincre (^) et renonc^'a aux espérances qu'il avait pu concevoir de ce côté. Quant à d'Aiguillon, il mit toute sa politique à prévenir ou tout au moins à retarder le plus possible toute motion relative aux jésuites.

Par malheur, les amis passionnés de la Société, sur lesquels il déclare qu'il n'avait aucun crédit, qu'il ne voyait presque jamais, et auxquels il ne parlait point, n'avaient

(2j On le voil par une lettre que le maréchal de Richelieu écrivait le 29 oct. à d'Aiguillon.

pas les mêmes raisons que lui de redouter les tempêtes. D'aucuns même les désiraient, comme ]\1. de Coëtanscourt, qui avait été candidat à la présidence de la noblesse, et qui avait un grand intérêt personnel à ce que M. de Kerguézec ne réussit pas dans l'exercice de son mandat. L'adjudication du bail des devoirs allait leur fournir l'occasion toute naturelle de soulever la question des jésuites.

Depuis longtemps, en effet, l'habitude était que l'adjudicataire de l'impôt et billot de Bretagne fût tenu de payer une somme de 10,000 1. aux jésuites des collèges de La Flèche et de Rennes, où des fils de gentilshommes bretons étaient élevés gratuitement. Cette année, les jésuites n'existant plus, il avait été mis à l'art. 89 des conditions du bail que les 10,000 1. seraient payées <( à qui il appartiendrait. » D'Aiguillon se borna à observer que les Etats s'étant obligés par le contrat de 1759 à payer cette somme à la décharge de Sa Majesté, il était plus juste et plus naturel qu'elle le fût dorénavant à qui Sa Majesté ordonnerait, et que s'il était vrai, comme d'aucuns l'affirmaient, que sur ces 10,000 1., 3,000 appartinssent au collège de Rennes dès avant 1664, date à laquelle les jésuites y avaient été appelés, ils pouvaient charger leurs députés en cour de demander que ladite somme fût versée dorénavant à l'économe du collège. On ne fit pas de difficulté de modifier la rédaction de l'art. 89 en conséquence, et l'incident allait être clos, lorsque M. de Coëtanscourt prit la parole (26 oct.), fit un chaud éloge des jésuites, une satire amère des maîtres qui allaient leur succéder, et proposa d'adresser des instances au roi pour le rétablissement de ces religieux. Vivement applaudi par plusieurs gentilshommes, non moins vivement désapprouvé par d'autres, et vigoureusement réfuté par M. de Kerguézec qui profita d'un moment de silence pour faire voir l'irrégularité et l'indiscrétion d'une proposition aussi étrangère à l'objet de la convocation des Etats, ce discours jeta dans l'assemblée ou plutôt dans la noblesse, car le clergé et le tiers se bornèrent à rester paisibles spectateurs des débats, un tel désordre qu'on cessa de pouvoir s'entendre sur le théâtre; amis et ennemis des jésuites s'animèrent si fort les uns contre les autres que les présidents alarmés prirent le meilleur parti, celui de lever la séance brusquement. Toutefois, aucune des nombreuses lettres que

J02 LA BRKTAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON

le ministère se faisait adresser pour cire mis au courant des moindres incidents de séance ne parle d'épées tirées et de théAtre changé en champ de bataille (*); ces exagérations ne furent liasardées que plus tard, lorsqu'il fallut à tout prix faire croire que d'Aiguillon n'avait pas reculé même devant la guerre civile pour satisfaire ses ressentiments, et La Chalotais, qui les a insérées dans son premier mémoire ainsi que dans sa lettre à Saint-Florentin du 18 juin 1766, s'est laissé, en cela, emporter par la passion, — en même temps qu'il a infligé le démenti le plus formel, et certes le plus douloureux, venant d'une telle plume, aux historiens bretons qui ont voulu représenter les anciens Etals de leur province comme des assemblées bien constituées et délibérant avec calme et sans confusion.

M. de la Ghalotais a reconnu lui-même dansun deses interrogatoires, et ce témoignage est particulièrement probant, que d'Aiguillon observa ce jour là une exacte neutralité (^). Telle fut en effet son attitude. Défendre de délibérer sur la proposition de M. Coëtanscourt aurait peut-être été le meilleur moyen d'aggraver la crise, en indisposant l'assemblée. Il jugea plus prudent de se taire et de ne se mêler de rien, et laissa au temps le soin de calmer les passions déchaînées. Le succès justifia cette politique. Il y eut encore le 27 octobre de chaudes discussions dans la noblesse, mais le feu s'éteignit de lui-même le 28, et le calme fut rétabli dans l'assemblée.

Cette paix n'était cependant qu'une trêve : les amis de la société n'étaient pas d'humeur à laisser la session se terminer sans tenter un nouvel assaut en sa faveur. Le 19 novembre, en effet, comme tous les fonds étaient accordés et les affaires de la province à peu près terminées, un jeune gentilhomme, M. delà Garlaye, de caractère timide, de figure juvénile, peu habitué à la parole et manifestement mis en avant par quelques meneurs (notamment par M. de Coëtanscourt), se leva, et d'une voix tremblante dit que les Etats paraissaient désireux de s'occuper maintenant d'une affaire importante

(') M. de Robieii, procureur général syndic des Etals de Bretagne, écrivait à Coniac, le 2S juillet 17G0 (au moment où les mémoires de M. de la Ghalotais venaient d'être publiés), qu'il y avait eu des huées à l'adresse des évêques et de quelques gentilshommes, mais l'ieu de plus,

[-) l'focès, II, p. 55.

qui avait déjà été proposée, mais non terminée. A peine eut-il prononcé le mot de jésuites que sa voix fut couverte par les clameurs partant des bancs de la noblesse et du tiers, des Non, Non! des cris de Vive le roi! et de Domine salvion fac regem ! sans parler des mauvais plaisants qui demandaient qu'avant de délibérer sur le rappel des jésuites on mit d'abord aux voix le rappel des templiers ('). Au milieu du tumulte, MM. de Coëtanscourt et de Pontual formulèrent la proposition de charger les députés en cour de demander à Sa Majesté qu'elle remit les jésuites en possession de leurs collèges dans la province, et l'évêque de Rennes s'écria que son ordre demandait les chambres pour délibérer sur cette motion. Fut-il entendu au milieu du tapage ? Lui-même convint tout le premier que cela était presque impossible. Toujours est-il qu'il se retira dans la chambre du clergé, suivi de tout son ordre, à l'exception de MM. de Villeneuve et Desfontaines, dociles, comme toujours, à l'inlluence du Parlement.

Le règlement exigeait, dès lors, que le tiers se retirât aussi dans sa chambre et que chaque ordre délibérât à part sur la proposition. C'était bien ce sur quoi avaient compté les partisans de la société. L'heure était matinale, la séance avait été ouverte dès dix heures, plus tôt que d'habitude, et beaucoup de gentilshommes gagnés au Parlement n'étaient pas encore arrivés. Rien n'était à attendre du côté du tiers, où dominait l'influence d'officiers de justice dépendant du Parlement; mais on pouvait espérer, à la condition d'aller vite, trouver une majorité sur les bancs de la noblesse encore peu garnis, et enlever la délibération par les voix des deux premiers ordres contre l'opposition du troisième. Si d'Aiguillon avait été de connivence, s'il avait réellement voulu surprendre un vote favorable aux jésuites, la tactique la plus élémentaire lui aurait commandé de faire délibérer les ordres dans le plus bref délai.

Or ce n'est pas ce qui eut lieu, puisque pendant la plus grande partie de la journée d'Aiguillon, quoique prévenu de l'incident dès onze heures (^), s'abstint entièrement d'in-

(') Conlac au contrôleur général, 10 nov., H. 352. {^) Lettre de d'Aiguillon, sans date, H. 633.

d'Aïuuili.un. '^^

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tervenir. Pendant ce temps, le tiers, devinant aisément le piège qui lui était tendu, se refusa obstinément à se rendre dans sa chambre, répondant aux sommations que le clergé lui faisait de quitter le théâtre, tantôt qu'il n'avait pas entendu renonciation de l'évèque de Rennes, tantôt que le clergé n'avait pas le droit de remettre en question une affaire déjà discutée et hors de la compétence de l'assemblée : invariable seulement sur un point, à savoir qu'il ne désemparerait pas du théâtre, dût-il y pernocter. Quant à la noblesse, elle avait envoyé chercher en toute hâte ceux de ses membres qui étaient attachés au parti parlementaire, si bien que la majorité dans cet ordre, à supposer qu'elle eût été douteuse au début, ne l'était plus dès les premières heures de la journée et que, quelques défections aidant, sur cent quatre-vingts gentilshommes il ne s'en trouva que vingt pour être d'avis de délibérer sur la proposition de l'évèque de Rennes. Ce fut vers ce moment (et il était alors trois heures) que d'Aiguillon, qui recevait à tout instant des plaintes de la part du clergé sur le refus du tiers de se rendre dans sa chambre et des plaintes de la part du tiers sur l'illégalité de la retraite du clergé, se décida à intervenir non dans l'intérêt des jésuites mais dans l'intérêt du règlement — de ce règlement dont la stricte observation était la seule chance, pour les commissaires du roi, de faire réussir les demandes dont ils étaient chargés. Il fit dire à M. de Goniac, président du tiers, que son ordre devait se rendre dans sa chambre poury prendre telle délibération que bon lui semblerait, aucune même s'il voulait, mais que le règlement de 1687 à cet égard était formel. M. de Coniac obéit, mais son ordre, retenu sur le théâtre par la crainte du Parlement et de la noblesse, refusa de l'y suivre. D'Aiguillon fit appeler deux députés du tiers, le sénéchal de Lamballe et le maire de Nantes, les semonça fortement, et les chargea de réitérer à leur ordre l'injonction de quitter le théâtre. Cette fois le tiers obéit; entre temps, le duc faisait les instances les plus vives auprès du clergé pour le détourner de sa tentative, lui montrant que l'échec en était assuré, que le succès même en serait inutile, qu'à supposer, par impossible, que les Etats prissent une délibération favorable aux jésuites, elle ne servirait qu'à faire naître entre les Etats et le Parlement une guerre d'un nouveau genre et dont la province serait

victime. Ces arguments étaient irréfutables ; le clerg-é convaincu rentra sur le théâtre sans avoir pris aucune délibération, le tiers l'y suivit sans en avoir pris davantage, l'évêque de Rennes ajourna les Etats au lendemain, et il fut convenu que rien ne serait mis sur le registre de ce qui s'était passé dans cette journée, une des plus agitées que l'on eût vues depuis longtemps dans cette turbulente assemblée.

Tels furent, d'après les seuls documents qui soient dignes de foi, c'est-à-dire d'après les lettres écrites à Versailles par les divers correspondants du ministère aussitôt après l'événement ('), lettres qui se complètent et se contrôlent mutuellement, les incidents de cette journée célèbre, dont l'histoire travestie et défigurée par la suite contribua, plus que toute autre chose, à accréditer la légende que le duc aurait tout mis en œuvre pour surprendre aux Etats un vote en faveur de la société, et que ses projets perfides n'auraient échoué que par la fermeté de la noblesse et du tiers. La vérité est qu'il observa, dans la circonstance, la neutralité que sa situation lui imposait et dont les recommandations ministérielles lui faisaient par surcroit un devoir, et que l'affaire fut suscitée malgré lui par quelques enfants perdus du parti, à l'insu ou malgré le désaveu des personnes les plus autorisées parmi celles qui tenaient aux jésuites (-). S'il eût été de connivence, il n'eût pas laissé perdre le 19 novembre un temps précieux : il n'eût pas laissé se produire une proposition aussi grave que celle de M. de la Garlaye sans avoir bien préparé le terrain à l'avance et fait agir dans le tiers les influences dont il pouvait

(') Notamment la lettre de La Boissière, 21 nov., H. 351 ; celle de M. de Gonlac, du 21 nov., H. 352. A en croire môme La Boissière, les partisans des jésuites n'auraient jamais disposé dans la noblesse que d'une très faible minorité, 11 oublie trop peut-être que dans une pareille question il importait de distinguer entre les opinions et la manifestation desdites opinions, et que la peur de déplaire au Parlement entraînait h. vociférer contre les jésuites bien des gens qui, dans un scrutin secret, étaient prêts à leur donner leurs voix. Nous avons consulté également, en les contrôlant de près, le récit que d'Aiguillon a donné de ces incidents, à une date non indiquée (H. 633), et ce qu'en disent Linguet et le Journal du commandement. Linguet défiait les ennemis les plus acharnés du duc de démentir un seul mot de ce qu'il a avancé à cet égard, et il est très digne de remarque que les auteurs de la réponse des Etats au grand Mémoire n'ont pas osé relever le défi : les quelques lignes qu'ils consacrent à l'affaire des jésuites aux Etats de 1762 sont d'une grande insignifiance et ne contredisent pas, en effet, un seul mot des allégations de Linguet.

(-) Lettre de Coniac, 21 nov., H. 352.

196 I.A BRETAGNE ET LE t)UC d'aIGUILLON

disposer; il n'eût pas surtout, au début de la session, favorisé la candidature d'un homme connu par ses attaches parlementaires, comme M. de Kerguézec.

Le seul résultat de cette tentative inopportune fut de fournir aux passions des ennemis des jésuites un nouveau prétexte ou un nouvel aliment. M. de la Ghalotais surtout fit grand bruit de cette affaire. Il affecta de ces menées une terreur qu'elles ne méritaient pas, et, conformément à la tactique invariable en pareil cas, il accusa ceux qui ne les partageaient point d'être eux-mêmes gagnés aux jésuites; il en écrivit au duc de Choiseul (*), et cette lettre, qui ne pouvait être évidemment qu'un réquisitoire contre d'Aiguillon, était une démarche singulièrement grave, car elle pouvait fournir au ministre des armes contre le commandant, et c'est bien ainsi que d'Aiguillon en jugea. Il prononça au Parlement un réquisitoire fulminant contre les jésuites et leurs amis : u Toute la province, dit-il, est témoin des cabales que des » personnes mal intentionnées ou séduites, sous ombre de dé- » votion, ont formées dans cette ville afin d'engager les Etats » de cette province àdemander le rappel des jésuites.... Pro- » messes, menaces, abus de la religion et des noms les plus )) respectables, billets semés, listes et catalogues de voix men- » diés, fausses nouvelles répandues, assemblées de jour et de » nuit, calomnies contre les nouveaux maîtres des collèges, » tout a été employé par le fanatisme pour séduire et pour » corrompre... Il y a, dit-on, plus de cinquante de ces clercs

(•) Les termes dont M. de la Ghalotais se sert dans son premier mémoire pour raconter cette affaire méritent d'être pesés avec soin : « M. d'Aiguillon favorisa » d'abord par dessous main, puis très hautement, la faction du président de l'E-

» glise J'eus peur, je l'avoue, d'une surprise et de la guerre civile qu'une

» pareille démarche pouvait attirer dans le royaume même... J'avais fait de temps » eti temps quelques représentations à ce sujet à M. d'Ai(/uillon qui, suivant sa » méthode ordinaire de juf/er de ce qui est contraire à son avis, les avait trouvées

» absurdes. Je pris donc le parti d'écrire à M. le duc de Choiseul il me répon-

» dit que mes craintes étaient bien fondées et qu'il croyait les mêmes choses que » moi... M. d'Aiguillon eut connaissance de mes lettres, il dit que j'avais voulu le » perdre, et que je pouvais compter que tôt ou tard il me perdrait. Voilà l'origine » du crime de lèse-majesté dans la haine que M. d'Aiguillon conçut alors contre » moi. Pour me noircir, il se joignit plus particulièrement à mes ennemis déclarés » avec lesquels il s'était déjà uni par je ne sais quels motifs ». Il résulte donc du propre aveu de M. de la Ghalotais que c'aurait été seulement lorsqu'il se serait vu attaqué et dans la nécessité de se défendre que d'Aiguillon aurait fait jouer contre lui tous les ressorts de sa politique.

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