NOUVEL ARRÊT DU PARLE3IENT CONTRE LES JÉSUITES
» dissous dans celte ville qui par eux ou leurs émissaires » fomentent des ligues sous prétexte de religion :1a cour, pré- » venue de ces manœuvres, avait chargé dès le 13 novembre » dernier le ministère public de s'en informer et de lui en ren- » dre compte; quoique très instruit dès lors ('), il avait cru » qu'il était plus prudent de diflerer le compte qu'il devait » rendre, parce que des fanatiques, accoutumés à tout rappe- » 1er à leur intérêt, n'eussent pas manqué de dire, pour exciter » le trouble et la dissension, que par là on avait empoché le
» vœu de la nation de se déclarer La sagesse des Etats a
» détourné le mal... mais il n'est pas moins nécessaire de pré- » venir la cause et les suites de ces cabales en suivant l'exemple » du Parlement de Paris... » Arrêt en conséquence fut rendu le 27 novembre défendant à toutes personnes de proposer en aucun temps ni aucune occasion le rétablissement des jésuites, sous peine d'être poursuivies extraordinairement, de tenir des assemblées illicites, d'exciter les esprits contre les magistrats et contre l'autorité de la chose jugée et d'apporter du trouble et de la division dans l'Etat : arrêt qui selon M. de la Chalotais porta à son paroxysme la rage du duc d'Aiguillon. Saint- Simon raconte comment à la fm du règne de Louis XIV la seule accusation de jansénisme suffisait pour perdre un homme. Le fanatisme était le même en 1762, à cette différence près que le crime inexpiable entre tous était maintenant d'aimer ou de ne pas assez haïr la Société de Jésus, et qu'on était flétri du nom de jésuite, dès qu'on ne se montrait pas plus anti-jésuite que M. de la Ghalotais.
L'affaire des jésuites fut le dernier incident grave de la session. Les Etats se séparèrent huit jours après, le 26 novembre. La veille, ils avaient prouvé que malgré le sol pour livre et l'ordre du 12 octobre d'Aiguillon n'avait pas perdu leur affection, par une démarche dont celui-ci fut particulièrement touché. Ils avaient chargé leurs députés en cour de tenir
(') La phrase mérite attention. L'entreprise des amis des jésuites était donc prévue : étant prévue, elle cessait d'être dangereuse, car elle ne pouvait réussir que par surprise. On a cru, dans le camp parlementaire, qu'on ne pouvait que gagner à la laisser se produire : ce qui n'empêchait pas de faire un crime à d'Aiguillon de ne pas l'avoir arrêtée, d'en porter des plaintes au duc de Ghoiseul et de représenter à toute la France le commandant de Bretagne comme le fauteur de ces religieux. On avait laissé éclater l'incendie, pour avoir le prétexte de crier au feu.
198 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
sur les fonts baptismaux et de nommer l'enfant auquel M'"' la duchesse d'Aiguillon devait prochainement donner le jour, si c'était un garçon. Pareille démarche devait être renouvelée en 17G4 par plusieurs membres de la commission intermédiaire ('), au moment môme où le Parlement partait décidément en guerre contre le commandant. Preuves d'affection qui consolaient le duc de bien des calomnies et de bien des actes d'ingratitude, et qui honorent à la fois ceux qui les donnaient et celui qui les recevait.
En dépit de ces marques de bon vouloir, la situation restait de plus en plus difficile pour l'homme chargé de l'ingrate mission de faire accepter à cette province rétive les exigences ministérielles. Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la clôture des Etats qu'un nouveau conflit se produisit. Un arrêt du conseil du 7 février 1763, qui confirmait les élections, faites dans la dernière tenue, des membres de la commission intermédiaire et les qualifiait de « nommés par les Etats et approuvés par les commissaires de Sa Majesté, » faillit plonger la province dans le plus grave désordre et y interrompre le fonctionnement de l'administration.
Depuis longtemps le gouvernement voyait avec dépit qu'au moment môme où il pouvait se croire débarrassé de la présence importune des Etats de Bretagne, ces Etats se survivaient en quelque sorte à eux-mêmes dans cette commission intermédiaire qu'on se repentit plus d'une fois, à l'intendance de Rennes et au contrôle général, d'avoir accordée à la province. Modérés, tant que la commission intermédiaire avait eu à sa tête des hommes comme Bâillon et comme l'évêque de Vauréal, qui savaient à leur gré l'arrêter ou la mettre en mouvement, ces regrets étaient devenus beaucoup plus vifs depuis que, les progrès de l'esprit d'opposition aidant, la composition de la commission était devenue tout autre et son esprit moins traitable. Dès 1754, les Etats avaient affecté d'y faire entrer quelques-uns des exilés de 1752, donc les têtes les plus chaudes de l'assemblée. En 1757, d'Aiguillon se plaignait déjà que l'élection fût entachée de toute sorte d'indécences et d'irrégularités, et que la brigue et la cabale eussent
(') Elle ne devait jamais avoir son exécution. M™^ d'Aiguillon accoucha en 1762 d'un enfant mort, et en 1764 dune fille.