FAMILLE DU DUC D AIGUILLON
jaloux qu'il fût de son naturel (et il n'en a donné que trop de preuves), paraît cependant n'avoir pas vu sans un certain dépit ce rival dont il n'aurait pas triomphé, si la lutte avait été égale. Tel fut peut-être le premier principe de cette espèce de froideur et de défiance qu'il marqua dans différentes circonstances à d'Aiguillon, alors même qu'il déployait toute la puissance royale pour le défendre, et qui en 1771 retarda de six mois son arrivée au ministère. Toujours est-il que le roi aimait assez, dans les railleries qu'il ne se privait pas quelquefois de lancer contre le duc, à évoquer le souvenir « du bon tour qu'il lui avait joué » (').
D'Aiguillon tenait d'ailleurs à trop de personnages de la cour, et à des personnages trop importants, pour que cette nuance de mauvaise humeur, si vraiment mauvaise humeur il y eut, ait pu avoir pour lui des suites fâcheuses. Il était naturellement prédestiné par ses parentés et ses alliances à jouer un rôle des plus importants. Arrière petit-neveu du cardinal de Richelieu, neveu du maréchal de Richelieu, apparenté à M. de Maurepas, il était devenu, par son mariage (4 févr. 1740) avec Louise-Félicité de Rréhan, fille unique du comte de Plélo, ce fameux ambassadeur en Danemark qui s'était fait tuer si héroïquement sous les murs de Dantzick, le neveu du secrétaire d'Etat de la maison du roi, le comte de Saint-Florentin (*), En outre. M''" de Plélo avait la protection déclarée de la reine Marie Leczinska, qui, reconnaissante envers un défenseur aussi énergique de la cause paternelle en Pologne, lui avait fait avoir une pension de 10,000 1. et l'avait attachée à sa personne comme dame du Palais en 1748. M. de Grussol d'Uzès, neveu de M™^ d'Aiguillon mère, très bien vu de l'infant don Philippe, duc de
avoir aucun goût pour lui personnellement (Luynes, V, 96), elle ne lui fit pas mystère de l'attachement qu'elle avait pour M. d'Agenais ; et d'autre part la passion de celui-ci était toujours des plus vives (Luynes, V, 300, janvier 1744). Lorsque le comte d'Agenais fut blessé au siège de Château-Dauphin, on disait que la duchesse se sentit blessée du même coup : elle se serait même, parait-il, évanouie en apprenant cette nouvelle. Aussi le roi n'était-il nullement exempt de querelles dans son faux ménage : « On prétend, lit-on dans le Journal de police publié à la suite du t. VIII du Journal de Barbier, qu'il y a eu quelques difficultés entre le roi et M™« de la Tournelle, à l'occasion d'une lettre du duc d'Agenais » (5 janvier 1743).
(i) Lettre de LouisXV àChoiseul, vers la fin de 1770(iîeî;ue de Paris, IV, 1829).
(*) Le comte de Plélo avait épousé en 1722 Louise Phélypeaux de la Vrillière, sœur du comte de Saint-Florentin.
Parme, fut ministre plénipotentiaire à cette cour, et une de ses filles eut pour parrain et marraine l'infant et l'infante en 1753. Toutes ces parentés et alliances devaient faire du comte d'Agenais un des personnages les plus en vue de cette faction qui gaidait envers M""' de Pompadour une attitude hostile ou tout au moins malveillante, cultivait l'amitié de la famille royale et à la tête de laquelle furent tour à tour M. de Maurepas, le maréchal de Richelieu, le comte d'Argenson : faction que l'on ne saurait appeler royaliste, le mot étant dépourvu de sens pour cette époque où personne n'avait encore ni le désir d'une révolution, ni même l'idée qu'elle fût possible : mais qui regrettait les défaillances du pouvoir, l'abandon des traditions gouvernementales de Richelieu et de Louis XIV, déplorait les concessions faites à l'esprit parlementaire et au jansénisme, se défiait des idées nouvelles, goûtait peu les philosophes, et notait avec inquiétude des symptômes menaçants de dissolution dans l'Etat. C'est à ce groupe qu'appartenait d'Aiguillon, que son caractère essentiellement autoritaire et hostile aux gens brouillons et tracassiers, pour employer des expressions qui reviennent souvent sous sa plume, aurait d'ailleurs rangé naturellement dans le camp opposé aux frondeurs et aux mécontents. Toutefois, esprit éclairé et exempt de préjugés, en même temps que courtisan habile et délié, il ne s'asservit jamais aux passions et aux rancunes d'un parti : son antipathie pour les Parlements ne le rangea point parmi les défenseurs obstinés des prétentions du clergé, son peu de goût pour les jansénistes ne fit nullement de lui un ami bien chaud des jésuites, pas plus que sa parenté avec Maurepas et Richelieu et son amitié avec le Dauphin ne l'empêchèrent de rechercher, d'obtenir et de conserver longtemps la faveur déclarée de ]yjme çjg Pompadour et même, pendant quelque temps, de Choiseul.
Devenu duc d'Aiguillon et pair de France par la mort de son père, le 31 janvier 1750, il dut encore attendre quelques années avant d'occuper un de ces postes importants auxquels il semblait destiné. Des voyages à Parme, où il jouissait d'un grand crédit auprès de l'infant et de l'infante, et de son cousin le ministre de France : une longue querelle avec les corps de ville d'Agen et de Condom, ainsi qu'avec les prési-
diaiix et sénéchaussées de ces deux villes « qui, voulant se donner des airs de capitale et se distinger par de mauvaises façons » ('), refusaient de lui rendre, lors de sa première entrée dans son fief, les mêmes honneurs qui avaient été rendus en 1642 au fondé de pouvoir de M'"^ d'Aiguillon, et qui ne cédèrent que tardivement et de mauvaise grâce, remplissent assez obscurément les années 1751 et 1752. C'est avec l'année suivante, celle où d'Aiguillon reçut le commandement de la Bretagne, que commence véritablement son histoire.
Le poste était beau, mais dangereux. Aucune province du royaume n'avait conservé autant d'autonomie que ce petit pays, passionnément attaché à ses privilèges, dont le plus important était de ne payer que les subsides consentis par ses Etats et enregistrés par son Parlement; aucun n'offrait donc autant de difficultés aux hommes chargés de l'ingrate mission d'y faire prévaloir les volontés du gouvernement central, c'est-à-dire, en fait, d'y lever les impôts nouveaux dont le Trésor obéré avait un besoin de plus en plus pressant. La Bretagne fut vraiment au xvin" siècle le purgatoire des intendants et des commandants. Tous les deux ans il leur fallait faire entendre raison à des Etats extrêmement turbulents, où, malgré la règle du vote par ordre, une cohue démesurément nombreuse de gentilshommes savait le plus souvent imposer sa volonté aux quarante évêques ou abbés qui composaient
(•) Tourny,' intendant de Guyenne, à M"o d'Aiguillon, 24 avril 1751, Arch. Gironde, G. 2287. — D"Aiguillon tenait peu à ces honneurs pour eux-mêmes, et se déclarait prêt à se contenter du cérémonial que M. de Tourny fixerait, mais il jugeait essentiel « de faire sentir à ces esprits indépendants qu'ils ne le sont pas autant qu'ils veulent le faire croire », et telle était aussi la manière de voir de M. de Tourny, ainsi que du subdélégué de Condom, Goyon, dont les lettres fort curieuses et spirituellement écrites donnent une idée peu favorable du naturel turbulent, tracassier et lâche de ses administrés. Il jugeait l'occasion excellente « pour contenir les républicains de ce pays-ci ». « Les gens de ce pays-ci, écrivait-il à M. de Tourny, sont arrogans avec ce que l'on appelle les bonnes gens : les prendre par douceur et par bonté dans certaines occasions serait de l'eau claire; les mener avec fermeté est l'unique parti qui puisse les mettre à la raison. Quand on leur parle du bon ton, ils deviennent plus souples et plus rampants que des vers ». On suivit ces sages conseils et le duc put être content de la réception qui lui fut faite par les communautés et les corps constitués de son fief, à l'exception du présidial de Condom, du sénéchal et du chapitre d'Agen (Cf. Lauzun, Docinnenls inédits relatifs à l'entrée du duc d'Aiguillon à Agen et à Condom en 1751 . Agen, 1885).
6 LA BRETAGxNE ET LE DUC D AIGUILLON
l'ordre du clergé et aux quarante- six maires, officiers municipaux, ou officiers de justice, qui formaient la pseudo-représentation du Tiers-Etat. Ignorante, passionnée, professant pour toute idée politique un culte quasi-superstitieux pour le pacte célèbre de 1532 et une insurmontable défiance contre tout ce qui venait de Versailles, imbue de l'idée qu'elle ne devait pas être soumise aux mêmes charges que le reste du royaume dont elle se distinguait avec soin, très pauvre en outre et d'autant plus âpre à défendre sa bourse, cette noblesse n'accordait jamais les impôts qu'avec une sorte de serrement de cœur; et, en les accordant, elle réussissait le plus souvent à les abonner et à en conserver l'administration. Dans l'intervalle des sessions, le même esprit de défiance revivait dans la commission intermédiaire , cet abrégé des États, chargé de gérer les affaires de la province, d'en exclure avec soin les représentants de l'autorité royale, de faire bonne garde autour des privilèges, et de pousser le cri d'alarme à la première infraction qui pourrait leur être faite. Un Parlement de composition exclusivement nobiliaire, tenant à la noblesse provinciale par les mille liens du sang, des relations et de l'amitié, complétait cette constitution ultra-aristocratique, à laquelle certaines apparences libérales ont valu de la part de plusieurs historiens des appréciations trop élogieuses. Elle était très propre à maintenir à peu près immuables les idées, les mœurs et les institutions, et à faire de la province un centre de résistance : elle avait réussi à écarter de la Bretagne les atteintes les plus rudes de la fiscalité royale, et ce pays fut et resta jusqu'à la Révolution de beaucoup le moins imposé qu'il y eût en France; mais le bénéfice de cette immunité relative était pour la noblesse, non pour la masse de la population, aussi durement traitée et aussi accablée que nulle part ailleurs dans le royaume. Plus populaire d'ailleurs qu'elle ne le méritait, cette constitution ne manquait jamais d'être vigoureusement défendue lorsqu'elle était ou paraissait être menacée, et tel était précisément le cas au moment où commence ce récit.
Le gouvernement venait en elFet de tenter un effort décisif pour ruiner cette indépendance fiscale qui le gênait et dont les nécessités de l'unité nationale ne permettaient plus de s'accommoder, en introduisant en Bretagne, de même que
dans les autres provinces privilégiées, un impôt déjà vieux, mais organisé d'une façon toute nouvelle. Le vingtième, créé par édit de mai 1749, devait être levé partout sans abonnement, par les propres agents du pouvoir, sur les déclarations des contribuables, vérifiées par ses contrôleurs; et les forces contributives réelles des différentes parties du royaume devaient être par là mises enfin au grand jour. Une telle entreprise avait suscité dans les Etats de 1750, plus encore dans ceux de 1752, une résistance acharnée, prolongée dans cette dernière session au-delà de tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Toutes les concessions, tous les adoucissements possibles avait été proposés en pure perte ; et le dernier mot de la noblesse à la veille de la séparation des Etats avait été, outre un refus du système de régie qui venait de lui être offert, un refus catégorique de rimposition du vingtième. On n'avait pas cru pouvoir laisser impunies les scènes de désordre qui avaient signalé cette tenue, et des lettres de cachet avaient exilé dans les différents points du royaume dix-sept des plus turbulents parmi les membres des Etats, presque tous de l'ordre de la noblesse : MM. de la Bédoyère de la Besneraye, de Bégasson, de Kerguézec, de Kératry, de Saint-Pern du Lattay, de Pire, de Langourla, de Beschard, etc., avaient été ainsi frappés. Mais ce n'était pas sans crainte qu'on avait pris ces mesures de rigueur; on redoutait de la part de cette noblesse irritée quelque explosion semblable à celle de 1719, ce qui, dans la situation critique où se trouvait alors le royaume, pouvait avoir de graves conséquences; et en même temps qu'on frappait ainsi les chefs de l'opposition et qu'on continuait le plus activement possible la levée du vingtième, on jugeait indispensable de faire à la province quelques concessions. Le duc de Chaulnes, commandant, et l'intendant, de Pontcarré de Viarme, s'étaient usés en s'y faisant les instruments d'une politique détestée; tous deux d'ailleurs, et surtout le premier, fatigués des luttes opiniâtres qu'ils avaient dû 'soutenir, ne désiraient plus que quitter des fonctions aussi pénibles; enfin il s'était élevé entre ces deux représentants de l'autorité royale quelques dissentiments fâcheux qui rendaient impossible leur maintien en Bretagne. Les remplacer par des hommes agréables à la province était une tactique tout indiquée. Dès le mois de février 1753, de Yiarme était
rappelé et remplacé par Le Bret ; moins de deux mois après, le duc de Chauines vendait au duc d'Aiguillon sa charge de lieutenant général du comté nantais (') (10 avril 1753), à laquelle le commandement en chef dans la province de Bretagne était joint dix jours plus tard.
« Jamais commandant, disaient les Etats de Bretagne en 1770 dans leur réponse au grand mémoire de Linguet, ne fit son entrée sous des auspices plus favorables; allié à la noblesse, neveu du ministre ayant le département de cette province, doué de talents, s'il eût pu modérer son amour-propre, il avait des moyens faciles pour concerter avec la nation (bretonne) des projets utiles, et pour les faire approuver par le ministre ». D'Aiguillon était en effet, par sa femme, possesseur de biens considérables en Bretagne, notamment des terres de Pordic et de Plélo, et apparenté à de nombreuses familles dans la noblesse et dans le Parlement; il était engagé de plus dans le parti opposé au garde des sceaux et à M'"* de Pompadour, auxquels le duc de Chauines était étroitement lié, et les colères étaient alors très vives en Bretagne contre Machault et contre le vingtième (*) ; il était bien vu d'ailleurs d'un des hommes les plus influents de la province, M. de La Ghalotais, procureur général au Parlement de Bennes, qui était depuis 1742 en relations d'amitié avec la famille d'Aiguillon (^) ; c'étaient donc des chances sérieuses de réussite, et il est fort naturel que le gouvernement, pour calmer l'effervescence, eût jeté les yeux sur un homme qui réunissait ces divers avantages. De son €Ôté d'Aiguillon, désireux de jouer un grand rôle, accepta volontiers cette mission redou-
(') Il y avait en Bretagne un gouverneur (le duc de Penthièvre) toujours, sauf de rares exceptions, absent de son gouvernement; un commandant en chef, un lieutenant général pour la haute et la basse Bretagne, et un lieutenant général pour le comté nantais. Le commandement, seule fonction vraiment importante, n'était pas une charge, mais une commission ; depuis longtemps le lieutenant général du comté nantais était en même temps commandant de la province ; le maréchal de la Fare, le duc de Chauines, avaient réuni ces deux attributions, comme d'Aiguillon. — 11 y avait enfin au-dessous des deux lieutenants généraux trois lieutenants de Roi, pour la haute Bretagne, la basse Bretagne, et le comté nantais, dont le rôle était des plus effacés.
(2) S'il faut en croire d'Argenson (Vtll, 2), ce fut le maréchal de Richelieu qui, sans M""» de Pompadonr et même malgré elle, obtint pour son parent l'agrément de la lieutenance générale de Bretagne.
3) Premier Mémoire de M. de la Ghalotais.
table, où le duc de Chaulnes venait d'échouer d'une façon si éclatante, mais où tout au contraire semblait lui promettre le succès. Il prit vivement à cœur de gagner l'afifection et la confiance de cette province ombrageuse et la perspective du bien qu'il pouvait y faire, des suffrages qu'il espérait y conquérir, contribua pour beaucoup à sa détermination. Les difficultés mêmes que la Bretagne passait pour présenter devenaient à ce point de vue un avantage. Dompter cette province rétive, pacifier ces naturels turbulents, c'était rendre un de ces services que les rois ne peuvent guère oublier, surtout lorsqu'ils sont aussi avides de tranquillité que l'était Louis XV, et c'était donner de son habileté une preuve indiscutable.
Aussi bien ne s'expliquerait-on guère autrement les motifs de cette acceptation, car les bénéfices attachés à cette charge étaient des plus médiocres, et les obligations fort lourdes. D'Aiguillon paya 600,000 1. la lieutenance générale qu'il acheta au duc de Chaulnes ; les appointements qui y étaient joints, 25 à 26,000 1., étaient donc absorbés et au delà par la rente qu'il devait servir pour le prix de son acquisition. Restait une gratification ordinaire de 20,000 1. du Trésor royal, des « fourrages » payés par la province à raison de 15 à 16,000 1. par an, et les présents et gratifications alloués par le roi et la province, à chaque session d'Etats, au premier commissaire de Sa Majesté : le total, à première vue, en parait imposant : c'était, de la part de la province, un présent de 15,000 1. (de 30,000 la première fois), et pareille somme à M"*' la duchesse; de la part du roi, une gratification de 60,000 1. presque toujours fort augmentée en raison de la longueur des sessions : d'Aiguillon reçut ainsi une somme totale de 160,000 1. en 1754, de 266,000 en 1756, de 253,000 en 1758, de 281,000 en 1760, etc. ('). Mais la recette, si considérable qu'elle fût, était loin de couvrir la dépense. L'obligation ruineuse où l'habitude mettait le commandant de la
(') En 1754, gratification ordinaire 20,000, fourrages 16,000, gratification pour tenue d'Etats 100,000, présent de la province 30,000; en 1756, les gratifications royales atteignent 210,000, au tant en 1760,174,000 en 1758 ; puis quand les Etats deviennent tout à faitorageuxetparconséquentse prolongent plus longtemps elles se montent à des chiffres encore plus élevés : 330,000 en 1764, où les Etats durèrent six mois; 265,400 en 1766-1767 où ils en durèrent plus de cinq (A. N., H. 350, H. 535).
province de tenir table ouverte pendant les sessions d'Etats et de faire faire bonne chère, les dépenses de représentation auxquelles il était forcé, sous peine de méconlenter gravement des g-cns à qui il était nécessaire de plaire pour le succès des affaires, empêchaient ce haut fonctionnaire de se soutenir dans sa place sans y mettre de son propre revenu et môme sans entamer son capital ('). Encore les prédécesseurs de d'Aiguillon réduisaient-ils ces frais à leur minimum, en ne faisant en Bretagne que de courtes apparitions, au moment précis où se tenaient les Etats : arrivant le jour ou la veille de l'ouverture, ils étaient en route pour revenir une demi-heure après la clôture : ainsi avaient fait La Pare et le duc de Chaulnes : leur bourse et leur agrément y trouvaient également leur compte, car le séjour en Bretagne était un véritable exil pour des gens habitués à l'atmosphère de la cour. Mais il n'était pas dans le caractère du duc d'Aiguillon de traiter ainsi à la légère les fonctions dont il se chargeait, et le roi, en lui confiant le commandement, y mit d'ailleurs pour condition qu'il passerait tous les ans environ trois mois dans la province, car on attribuait les difiicultés des dernières sessions à ce que le premier commissaire du roi ignorait trop le caractère des gens avec qui il avait à traiter, les vœux et les dispositions de chacun, et ne pouvait exercer sur eux l'in-
(') «La noblesse, écrit d'Aiguillon (II. 347), regarde la maison du commandant » comme une honnôte auberge oîi elle ne paye point : elle y déjeune, dîne, soupe, » demande toute la journée ce dont elle a besoin ou fantaisie : on n'oserait rien lui » refuser dans la crainte que l'humeur qu'elle en aurait ne rejaillit sur les délibéra- » lions du lendemain : il est donc de toute impossibilité, actuellement, de diminuer 1) la dépense monstrueuse qu'un commandant est obligé de faire pendant les Etats, » puisqu'elle devient nécessaire pour le succès des affaires qu'il estchargé detraiter, » et que le meilleur moyen de plaire aux Bretons est de leur faire bonne chère et de » les divertir ». On n'en était pas même quitte lorsqu'on était à cent lieues de la Bretagne. « Tous les Bretons qui viennent à Paris, pour leurs affaires, ne connaissent X d'autre asile que chez lui, et trouveraient très mauvais s'ils n'y étaient pas bien » reçus »..\ussi, en 1754,011 d'.\iguillon reçut 160,000 1. (plus 15,000 à M™« la duchesse), il en dépensa environ 250,00") et il en fut de même les années suivantes. Au total, pendant son commandement en Bretagne, il reçut de la province 225,000 1. et du roi 1,429,400, et pendant le même laps de temps ses emprunts et ses ventes, y compris les 600,000 1. qu'il dut verser au duc de Chaulnes, atteignirent le total de 2,476,842 I. (II. 535). A mainte reprise il insiste sur les embarras d'argent qui l'assiègent et sollicite des avances. Il était toujours débiteur du trésorier général de la province, et quand il quitta la Bretagne, en 1768, il était en retard envers lui pour des sommes importantes, que le roi promit, mais que sans doute il ne se pressa pas de payer (d'Aiguillon à Laverdy, 15 sept. 176S, H. 535).
PREMIÈRE TOURNÉE DE d' AIGUILLON EN BRETAGNE 11
fluence nécessaire. D'Aiguillon accepta sans hésiter cette condition onéreuse, qu'il devait constamment remplir et même au delà, non seulement lorsque la guerre de sept ans rendit sa présence nécessaire dans la province, mais encore avant la guerre et après la paix. Cette circonstance seule suffirait à établir, entre son administration et les administrations précédentes, une différence essentielle, différence tout à son honneur, et qui n'en fut pas moins une des principales causes des difficultés qu'il rencontra. Actif, énergique, entreprenant, on le vit sans cesse parcourir dans tous les sens la province déshabituée de voir ses commandants, se faisant sur toutes choses et sur tout le monde une opinion personnelle, distribuant le blâme et l'éloge, secouant la torpeur des administrations municipales, indiquant les améliorations à faire et les abus à corriger, et se soumettant de bonne grâce aux plus tristes corvées, comme d'écouter des discours de maires et de présider des distributions de prix (*). Bien des gens, en Bretagne, eussent préféré un commandant moins actif et plus rarement présent. Son intervention fréquente gênait leurs habitudes d'isolement et d'indépendance, et le zèle qui l'animait pour le bien public fut taxé par eux de despotisme tracassier.
Ce fut au mois de septembre 1753, un peu plus tôt que ne le comportaient les engagements pris au mois d'avril précédent, que le nouveau commandant fit sa première entrée dans la province. Quoique ses fonctions essentielles fussent d'une part le commandement en chef des troupes, de l'autre la tenue des Etats, encore éloignée d'un an, il n'avait pas moins comme représentant effectif de l'autorité royale à exercer une sorte d'inspection de l'administration tout entière, à aplanir les difficultés qui pouvaient s'élever, à veiller en général au maintien du bon ordre. Or il y avait en ce moment, outre la question brûlante du vingtième, d'autres sujets de souci pour le gouvernement; une vive opposition s'était formée contre les droits de contrôle (notre enregistrement actuel) dont les fermiers étaient accusés par la province de toutes sortes d'abus et de malversations, et le Parlement de Rennes allait envoyer à ce propos des remontrances le 11 janv. 1754;
(') Dictionnaire d'Expilly, art. Nantes.
chose plus grave, la querelle des refus de sacrements s'était étendue jusqu'en Bretagne et menaçait d'y faire naître des troubles extrêmement redoutés ('). Enfm d'Aiguillon était impatient de faire une première reconnaissance du terrain difficile sur lequel il allait être appelé à manœuvrer et de se rendre compte sur place du caractère des habitants et du fonctionnement des institutions de la province.
Les historiens qui l'ont accusé d'y avoir apporté, dès le premier jour, des idées, des habitudes d'esprit, inconciliables avec le génie de ses habitants (^) ; ceux qui l'ont regardé comme un fauteur du despotisme, incapable de comprendre et indigne d'apprécier les libres institutions de la Bretagne, se sont mépris sur les dispositions qui l'animaient. Ses premières impressions furent loin d'être désavantageuses et les conseils qu'il donna aux ministres furent toujours dans le sens de la modération et de la patience. La levée du vingtième était le point délicat entre tous : d'Aiguillon, qui s'est toujours fait, et souvent plus que de raison, l'avocat des populations contre le fisc, recommandait d'attendre, de ne pas encore procéder aux vérifications des déclarations, d'après lesquelles les rôles de 1753 étaient faits littéralement ('). « Chacun, écri- » vait-il à Machault, le 29 décembre (*), paye sa contribution
(') D'Aiguillon n'intervint dans cette affaire que dans l'intérêt de la paix et de la conciliation, et non en moliniste fanatique et dévoué aux jésuites. Il tournait assez volontiers en ridicule, comme on le voit par une lettre qu'il écrivait à Saint-Florentin le 18 fév. 1757 (H. 636), l'extrême susceptibilité des évêques en matière de jansénisme. Lors de la mort du curé janséniste de Garnac pour lequel l'évêque de Vannes interdit de faire un service, d'où un procès porté au Parlement, d'Aiguillon s'employa pour fléchir l'évoque de Vannes, et il finit par y réussir (Lettre du trésorier général La Boissière au contrôleur général, 8 nov. 1754, H. 331).
(-) .\insi M. de Carné dans son ouvrage sur les Etats de Bretagne, II, 100 : « Le duc d'Aiguillon trouvait dans les traditions de sa famille le despotisme sous toutes ses formes, depuis l'écliafaud jusqu'à la Bastille. Rien dans l'énervante atmosphère de Choisy ne l'avait préparé à cette fière revendication de droits antérieurs à ceux du monarque, à cette fidélité bourrue qui donnait son sang en refusant ses subsides... Il étudia les institutions du pays, mais sans parvenir à en comprendre le génie, tant le milieu où il allait vivre était différent de celui qu'il venait de quitter». Nous verrons au contraire, à mainte reprise, les institutions de la Bretagne défendues par d'Aiguillon contre les atteintes que le ministère était fort tenté d'y porter.
('} L'impossibilité d'arracher aux Bretons des déclarations avait forcé l'administration à reproduire en 1750, 1751 et 1752, ou à peu près, les rôles du dixième de 1749. L'arrêt du conseil du 2 nov. 1752 venait de promettre que les rôles de 1753 seraient faits uniquement d'après les déclarations et auraient effet rétroactif pour les années 1750 à 1752.