M. DE LAVERDY
un travailleur infatigable ('). Malheureusement, il joignait à ces heureuses qualités les plus graves défauts; la faiblesse de son caractère était extrême ; très peu au fait des matières administratives, il était incapable de mener de front les affaires multiples et pressantes qui surgissaient k chaque instant, et il ne tarda pas à se trouver entièrement déijordé ; il était dépourvu, non seulement d'habileté, mais même de cette sagacité élémentaire, et pour ainsi dire de cette sorte d'instinct de gouvernement, qui constitue la première et la plus essentielle qualité d'un homme d'Etat. Incapable de la plus vulgaire discrétion, il livrait sans cesse les plus intimes pensées du gouvernement à des confidents plus que suspects qui se faisaient un jeu de le trahir. Par sa simplicité excessive, par le trop de facilité de son abord comme par la familiarité incorrecte et triviale de son style, il déconsidérait l'autorité dont il était revêtu et prêtait à rire à ses dépens. Des aveux d'ignorance d'une humilité touchante, mais singulièrement maladroite, revenaient à chaque instant sous sa plume. Sa crainte excessive de nouveaux conflits avec les cours excitait tout naturellement à lui résister et semait partout des germes d'insubordination. Soucieux, d'ailleurs, de dissimuler sous des apparences d'énergie son inépuisable faiblesse, il flottait sans cesse entre la politique de rigueur et celle des concessions à outrance, prenait des attitudes impérieuses inévitablement suivies de quelque piteuse reculade, conseillait au besoin des procédés à la Terray, engageait des démarches qu'il n'était point capable de soutenir et multipliait dans ses actes comme dans ses paroles les plus grossières contradictions. II put, grâce aux amitiés qu'il y comptait et à force de concessions, pacifier pour quelque temps le Parlement de Paris; mais, après une courte accalmie, son élévation même ne pouvait guère qu'aggraver les querelles. Les ambitions parlementaires étaient stimulées par son exemple et encouragées par son incapacité. 11 n'y eut plus de jeune conseiller aux enquêtes qui ne se crût capable de gouverner l'Etat, et les Parlements de province, notamment, qui avaient alors contre celui de Paris plus d'un grief (^), devaient être néces-
(') « Je travaille 12 à 13 heures par jour, écrivait-il à d'Aiguillon le 27 décembre
1763, H. 630, je rassemble autantque je puis des connaissances de part et d'autre».
(') Le Parlement de Paris avait contre lui sa théorie qu'il était seul et exclusive-
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saii'cment tentés davoir leur tour. M, de la Ghalotais, à qui les chaudes félicitations de Voltaire, de d'Alenibert et des philosophes avaient inculqué une haute idée de sa valeur et de sa supcriorilc. d'ailleurs réelle, sur les hommes les plus en vue du l'arleincnt de la capitale, trouva certainement que le choix du loi aurait pu être plus éclairé et comprit qu'il lui serait facile, en suscitant des troubles, de se fiayer la voie vers celte place enviée, quoique peu enviable, que linfortunc ministre occupait sans motif explicable, « par accident à son être » (*) et qu'il était si peu apte à remplir.
Tel était l'homme que, pour son plus grand malheur, pour le malheur du royaume, pour le malheur surtout de la Bretagne, dans les troubles de laquelle il a eu, par son incapacité, une lourde part de responsabilité, on était venu chercher pour le mettre à la tête du département le plus difficile, au moment de la crise la plus violente que le royaume eût depuis longtemps traversée. Il a toujours affirmé n'avoir pas désiré cette distinction dangereuse et avoir été surpris tout le premier qu'on soit venu le chercher « dans son coin » (') ; et sa sincérité en cela ne parait pas douteuse, car le pouvoir, auquel il finit plus tard par prendre goût, auquel môme il se raccrocha désespérément, ne fut pour lui au début qu'une source de tribulations de toute sorte, et il semble bien, par sa correspondance en 1764 et 1765, qu'il ait été alors l'homme le plus malheureux de tout le royaume. Assiégé d'embarras incessants, qui certes étaient grands, mais que son caractère pessimiste le portait à s'exagérer encore, succombant sous le poids d'une besogne trop lourde pour sa pauvre tête, il aurait peut-être quitté la place, s'il n'avait été retenu par
ment la cour des pairs, sa composition sociale plulùt inférieure à celle de la plupart des cours provinciales, son fanatisme janséniste et l'esprit gouvernemental (du moins relativement) qui l'anima dans les premiers temps du ministère de Laverdy. Nul doute que M. de la Ghalotais n'eût été bien aise d'humilier cette cour, qui devait plus tard épouser sa cause avec tant d'énergie : " Il n'est que trop visible, » lui a écrit son correspondant de Reynesdans une lettre qui mérite attention (15 mai 1765, Procès, I, 282), « que le parlement de Paris veut tout subjuguer.... » bien des bons citoyens trouvent étrange que vos douze confrères (les douze Par- » lemcnts) ne se soient pas élevés contre l'entreprise du nôtre, qui semble ne res- >' pircr et ne chercher ijue tous les moyens de vous mettre sous son joug ». (') L'expression est de M. de Laverdy lui-même (lettre du 2 mai 1765, Procès,
(^) Lettre du 4 mars 1764 à d'Aiguillon (H. 630).