‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 68 sur 174 · NOUVELLES REMONTRANCES DV PARLEMENT · texte numérisé non relu

NOUVELLES REMONTRANCES DV PARLEMENT

d'un ton extrêmement différent, était, elle aussi, une nouvelle maladresse qui montrait au grand jour à quel point le ministère était divisé et qui ne pouvait qu'encourager les séditieux à aller de l'avant.

En effet, dès leur retour à Rennes, les deux conseillers ainsi tancés n'eurent rien de plus pressé que de laisser transpirer les propos que les ministres leur avaient tenus, encore qu'ils eussent reçu de ceux-ci défense expresse de les faire connaître; le Parlement s'empressa de son côté de leur enjoindre par arrêt du 3 septembre de répéter tous les détails de cette conversation particulière, ce qu'ils firent immédiatement sans plus de résistance. Délivrer à bon nombre de conseillers copie des remontrances du 17 août, afin que le gouvernement ne sût sur qui faire retomber la responsabilité de l'impression qu'on était fermement résolu à faire, en décider de nouvelles, charger de leur rédaction ^IM. de Robien, de la Gascherie, de Montreuil et de Kersalaûn, qui peut-être se seraient bien passés de cet honneur, et qui commençaient à ne pas être sans quelque inquiétude sur les suites de leur désobéissance, fut l'affaire de peu de temps (4 septembre). jNIais ils étaient désormais trop avancés pour pouvoir reculer, et le Parlement lui-même, où beaucoup aussi regrettaient de s'être engagés sans preuves dans cette affaire, ne pouvait plus battre en retraite sans se couvrir de ridicule. Cet argument était décisif pour imposer silence aux modérés, qui n'eussent pas été éloignés de souhaiter une conciliation. Aussi lorsque les quatre messieurs proposèrent, d'un ton assez mal assuré et d'une mine assez piteuse ('), le canevas des nouvelles remontrances, il fut accepté tout d'une voix; on remit la lecture du texte définitif à la rentrée, au 3 décembre : puis on se sépara après avoir confirmé par trente et une voix contre vingt-huit l'arrêté de scission pris contre le duc d'Aiguillon (7 septembre).

Les héros de cette aventure n'avaient pas tort de trembler. Il ne parut pas possible de laisser impunie leur flagrante désobéissance, et MM. de Montreuil et de Kersalaiin, auxquels on adjoignit M. de la Gascherie, regardé à Versailles comme le principal meneur de toute l'intrigue à cause de son ini-

(') Rapports du 3 septembre et jours suivants (H. 6301,

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mitic personnelle contre d'Aiguillon, reçurent le 12 septembre l'ordre de se rendre à Versailles, où ils trouvèrent des lettres de cachet leur enjoignant de partir pour Sens et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Mais il était visible que le ministère n'avait recours h ces rigueurs qu'en tremblant. Le plus vif désir de M. de Laverdy était de trouver quelque prétexte pour mettre un terme à leur punition, dans la crainte qu'elle ne mit en combustion, à la rentrée, tous les Parlements du royaume, et il insinua à d'Aiguillon de demander lui-même leur rappel (*). Comme le bruit public les accusait de n'avoir agi que par inimitié contre le commandant, ce serait un procédé noble et généreux qui éteindrait tous les ressentiments et réconcilierait tous les cœurs; d'ailleurs, ajoutait le ministre, qui était pour la magistrature le plus compromettant des amis, et sous la plume duquel reviennent à chaque instant des aveux dépouillés d'artifice sur les motifs peu élevés qui la faisaient agir, on serait toujours forcé de les rendre à la rentrée, parce que le Parlement, de Rennes finirait par se porter à des folies pou- les ravoir, et que M. Lambert, accusé par M. de la Gascherie de mauvaise foi. mettrait celui de Paris en feu pour se disculper.

Cette nouvelle preuve de faiblesse n'apprit certainement rien à d'Aiguillon, qui en avait déjà fait l'expérience, mais elle lui donna sinf,ailièrement à réfléchir à la veille d'une session d'Etats que les fautes déjà commises, celles qu'il était facile de prévoir encore, et les exigences fiscales du gouvernement devaient certainement rendre particulièrement redoutable. Forcé, par les vives instances qui lui étaient sans cesse renouvelées, de conserver ces fonctions périlleuses dont il eût souhaité d'être débarrassé, il crut nécessaire de s'adresser au roi lui-même et de lui demander une enquête solennelle sur son administration en Bretagne, et il écrivit à Louis XV la lettre suivante (15 septembre) (').

« Sire, votre Parlement de Bretagne, excité et animé par » les ennemis de votre autorité, qu'on attaque partout aujour- » d'hui, et que je défendrai jusqu'à mon dernier soupir, vient » de publier les fausses accusations qu'il a osé porter contre

(') Lettre du 10 septembre (H. 630).

d'aiguillon fait appel au roi et au dauphin 249

)) moi à Votre Majesté et de les renouveler avec plus de vio- » lencc que jamais dans des objets de nouvelles remontrances » qu'il a arrêté de lui présenter, malgré les défenses cxpres- » ses et réitérées qu'elle lui a faites de parler d'une affaire » qui ne la regarde point. Si les plaintes (ju'il fait de mon » administration étaient vraies, je devrais payer de ma tête » l'abus que j'aurais fait de l'autorité qu'elle a daigné me » confier, mais si je n'ai employé cette autorité que pour le )) bien de son service et l'avantage des peuples de celle pro- » vince, comme je l'ai prouvé d'avance à Votre Majesté et à » son conseil, et comme je puis encore le démontrer plus » positivement aujourd'hui, je suis fondé à me plaindre des » imputations calomnieuses de votre Parlement et à supplier » Votre Majesté d'en faire une justice éclatante. Si... elle » avait quelque doute sur la sagesse et l'exactitude de ma » conduite, j'ose lui demander avec les plus vives et les plus » respectueuses instances d'envoyer en Bretagne un membre )) de son conseil pour l'examiner .dans le plus graud détail, )) sur tous les points, et lui en rendre ic^nple. Quelque humi- » liant que puisse être un pareil examen. .-i, je m'y soumettrai » avec joie, bien convaincu que le résultat lui fera connaître » que je ne suis point indigne de la protection qu'elle a dain gné me promettre lorsqu'elle m'a ordonné de me rendre » en Bretagne, et que ma fermeté inébranlable pour le main- » tien de son autorité est le seul motif des indécents procédés » du Parlement à mon égard... » Et il écrivit le même jour à son protecteur attitré le dauphin une lettre conçue presque dans les mêilies termes.

La réponse du roi fut bienveillante, mais quelque peu évasive : Mon cousin, lui disait le monarque, je ne suis pas sur- » pris que vous ayez eu toutes les plus jolies femmes à la » vivacité et à la ténacité que vous apportez à tout ce que » vous désirez. Oh! que n'ai-je été comme cela toujours! Je » suis content de vous, je vous l'ai dit et vous le répète; mi is » votre style ampoulé et jilein de... (') ne me fera pas chan- » ger : servez-moi avec probité, vigilance, exactitude, zèle, » et comptez avec cela sûrement sur mon appui. Le membre » de mon conseil que je pourrais vous envoyer en serait le

(') Ici est un mot efîacé. *

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» chef. S'il était plus jeune et moins timide, il irait, mais » dans tout autre vue que les vôtres. » Celle du dauphin, conçue en termes plus satisfaisants, n'était pas beaucoup plus rassuranle : « ... Je ne vois encore rien de bien disposé à » vous répondre sur ce ton, et tout ce que je puis vous dire, » c'est que les accusations énoncées dans les remontrances » dans des termes obscurs sont si atroces, si éloignées de la » vérité que, quelque désir que la faction parlementaire ait 5) de vous attaquer, je ne puis croire qu'ils osent en venir » jusquc-1^. Pour ce moment ci, permettez-moi de me réjouir » de voir encore, pendant cette tenue, les allaires du roi entre » vos mains. J'espère qu'enfin vous surmonterez tout ce que » le malheureux esprit qui règne vous suscite de difficultés; » nos intérêts sont si unis que vous souhaiter du succès c'est » nous en souhaiter à nous-mêmes; mais ce motif n'est pas » le seul : vous savez combien je m'intéresse personnelle- » ment à ce qui vous regarde, et je vous prie d'en être aussi » convaincu que de ma parfaite estime. »

Ainsi, de la part du dauphin, un bon vouloir absolu, mais impuissant ; de celle du roi, de banales protestations de satisfaction qu'il ne fallait pas s'attendre à voir suivies d'effet; un ministère divisé et irrésolu, dupe ou complice des parlementaires, tremblant sans cesse devant eux ; la calomnie sûre de l'impunité et bénéficiant de la faveur de l'opinion publique, séduite ou subjuguée; voilà dans quelles conditions se trouvait d'Aiguillon, à la veille d'une session d'Etats qu'on avait tout fait pûur rendre extrêmement difficile, et où l'intrigue nouée pour le perdre allait trouver de puissants 'moyens d'action.

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