A. N., II
PREMIÈRE TOURNÉE DE DAIGUILLON EN BRETAGxNE 13
» assez exactement : comme elle n'est pas portée à ce qu'elle )) devrait être, parce que les déclarations ne sont pas justes, » on sent une joie secrète d'avoir trompé et cette petite satis- » faction fait prendre en patience l'augmentation de charge. » On imagine que le roi perd à la régie et qu'il sera trop heu- » reux que la province veuille bien prendre l'abonnement, » comme elle l'avait proposé. Si on jetait un coup d'œil sur » le produit actuel de la régie, on serait bien détrompé, mais » il faut les laisser jouir de cette chimérique espérance. Je » crois qu'il n'est pas temps encore de travailler aux vérifi- » cations, il faut laisser accoutumer à ce monstre de ving- » tième... On soulèverait toute la province en entamant cette » opération actuellement et il y aurait du bruit aux Etats pro- » chains, mais en la différant d'une année, en la faisant dou- » cément et avec tous les ménagements convenables je suis » persuadé que dans quatre ans l'imposition du vingtième sera » totalement faite telle que vous la désirez, qu'on la paiera )) exactement et qu'il n'y aura nulles représentations à son » sujet ». En ce qui concernait les exilés et les détenus, son langage n'était pas moins dicté par le désir de se concilier les cœurs; il annonçait dans la même lettre qu'il serait nécessaire de les renvoyer chez eux avant les Etats, sous peine de s'exposer aux scènes les plus violentes. « Ils s'étaient flattés » qu'en arrivant dans la province j'apporterais la grâce de » tous les exilés : il y a eu quelques instants d'humeur quant » ils ont vu que leur espérance était vaine... Je n'ai point osé » insister avant mon départ de Paris lorsque j'eus l'honneur » de vous en parler, parce que vous auriez peut-être cru que » mon intérêt personnel et le désir que je pouvais avoir de » plaire à la province entraient pour beaucoup dans mes » représentations, mais comme elles sont fort désintéressées » actuellement, je prends la liberté de vous les faire avec » plus de hardiesse et de vous supplier d'y avoir égard ».
Ce langage fut entendu : dès le 9 janvier 1754 (') Saint- Florentin annonçait à son neveu que les exils de la plupart des victimes de 1752 étaient adoucis et que quelques-uns d'entre eux étaient autorisés à faire des séjours temporaires en Bretagne. Plus tard, une grâce complète devait leur être
li LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
accordée et d'Aiguillon n'y fut rien moins qu'étranger. « Je suis persuadé, lui écrivait Saint-Florentin le 8 septembre 1754 en lui envoyant les lettres de rappel, qu'après avoir aussi vivement sollicité pour eux, vous serez fort aise de les faire jouir incessamment de la grâce que Sa Majesté a la bonté de leur faire » (').
Cette politique de ménagement fut également suivie pour le vingtième. Les rôles de 1753 furent faits uniquement sur les déclarations non vérifiées, et cette fidélité aux engagements pris était d'autant plus méritoire que la province avait beaucoup moins bien tenu les siens. Elle s'était décidée, au moins en majorité, à remettre enfin ses déclarations (plus de 300,000 étaient déposées en mars 1754 sur environ 400,000 contribuables que l'on comptait en Bretagne) (*), mais fort peu de ces déclarations étaient dans la forme requise, et 150,000 environ étaient absolument défectueuses. Les rôles n'en montèrent pas moins à une somme presque égale à l'ancien dixième ('), et cette somme elle-même n'était rien en comparaison de ce qu'aurait dû produire un vingtième strict, tellement les réticences et les dissimulations étaient nombreuses dans les déclarations. Laurent, directeur du vingtième en Bretagne, pensait que l'imposition pourrait y être facilement portée à 2 millions 3 ou 400,000 1. sans soulever aucune plainte fondée, même en soulageant beaucoup de contribuables accablés jusque-là par l'arbitraire delà répartition des seigneurs et des officiers municipaux; et bien des
(') Voici en quels termes M. de Kersauson, un des exilés, exprimait au duc sa reconnaissance, le 16 sept. 1754.
« Personne n'ignorait tous les mouvements que vous vous êtes donnés pour obtenir le rappel des exilés; je suis charmé d'apprendre que c'est à vous enfin, Monsieur, que nous en avons toute l'obligation. Je profilerai avec plaisir du fruit de vos instances auprès du roi pour vous faire ma cour à Rennes et y joindre mes remerciements à ceux de toute la province de l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui la regarde... Il y a longtemps que nous avions besoin d'un commandant comme vous, qui pût et qui voulût appuyer un peu nos bonnes raisons ». (H. 640.)
(*) Des pièces remises par les bureaux du vingtième aux commissaires des Etats en mars 1757 (Arch. d'Ille-et-Vil., G. 3813), il résulte que 330,000 déclarations furent remises à temps pour servir aux rôles de 1753 et 16,000 postérieurement.
(') Le dixième avait été abonné 1,800,000 1. Les rôles du vingtième de 1753 se montèrent définitivement à 1,460,000 (H. 639; .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2156), dont environ 1,340,000 pour les biens fonds, 37,918 pour l'industrie, 18,269 pour les offices et droits, etc.