NOUVEAU REFUS DU SECOURS EXTRAORDLNAIRE
d'Aiguillon vint donner lecture de la lettre royale du 17, après avoir adjuré les Etats, dans un discours pathétique, de seconder le vif désir qu'il avait de les servir et de leur épargner les malheurs dont ils étaient menacés, en se soumettant aux volontés du roi et en efi'açant par une prompte obéissance les fâcheuses impressions que leur conduite avait données. Les commissaires du roi sortis, et les ordres retirés dans leurs chambres, le tiers émit aussitôt l'avis d'accorder 700,000 livres pour le secours extraordinaire. Il se trouva dans la noblesse 110 voix pour accorder, 112 pour refuser. Ce faible écart laissait espérer une prochaine victoire, et dans la persuasion qu'il valait mieux attendre, d'Aiguillon laissa le clergé se prononcer pour un tardé à délibérer, ce qui remettait le vote au lendemain. Pendant ce temps, il fit des efforts surhumains pour ramener la noblesse : il fit appel à son patriotisme, à ses sentiments d'amour et de fidélité pour le roi : il fit circuler parmi elle l'assurance écrite que l'octroi du secours extraordinaire n'entraînerait aucun nouvel impôt à payer ('). Mais le bastion ne demeurait pas en reste et sa propagande n'était pas moins active. Elle consista surtout à aller chercher du renfort parmi des gentilshommes ayant cessé de fréquenter les Etats, surtout parmi de pauvres gentilshommes du comté nantais, seule partie de la province où la vigne fût cultivée, auxquels il ne fut pas difficile de persuader que l'impôt demandé frapperait les vins de la manière la plus lourde. A la séance du 23, on vit venir en effet des figures nouvelles, des malades, des infirmes pouvant à peine se traîner. On vota, et le refus réunit cette fois 152 voix contre 111 : le duc n'avait gagné qu'une voix. Ce piètre résultat ne le découragea pas encore, décidé qu'il était à tout pour prévenir les voies de rigueur qu'il redoutait excessivement, vu la situation des esprits (^). Il prit sur lui de prolonger encore un peu le délai
(*) Le fait était exact. Le tiers venait de proposer de faire celle somme par un prélèvement sur l'état de fonds et sur le bénéfice réalisé par la province sur la régie des contrôles. Il n'y aurait eu que 150,000 livres à lever par une augmentation sur les octrois des villes. Plus lard, lorsque le secours extraordinaire sera enfin accordé, le gouvernement permettra qu'il soit levé par emprunt.
(*) « Je suis persuadé, écrit-il le 25 janv., qu'ils quitteront l'assemblée si cette "décision (la majorité formée par deux ordres contre un) a lieu,et qu'ils forceront » par toute sorte de moyens les gens sages à les suivre et à se retirer de leur côté, » en les faisant passer dans le peuple et lebourgeois pour destraîtresà leur patrie,
It'AlGUILI.ON. l'J
fatal, et permit au clergé de ne pas prendre d'avis. Il y eut peimoctation dans la nuit du 23 au 24, pernoctation encore dans celle du 2i au 25, entrée des commissaires du roi, qui vinrent de nouveau exprimer leur étonnement que la noblesse bretonne, toujours si distinguée par son attachement au service de son roi, voulût se singulariser par un refus unique, alors que toutes les provinces du royaume s'empressaient de lui donner les secours nécessaires pour réparer les maux d'une guerre longue et dispendieuse. Tout fut inutile ; et la séance du 2o fut elle-même prolongée jusqu'à onze heure du soir, sans que ni la lassitude, ni la persuasion, ni les appels réitérés au loyalisme de la noblesse pussent lui arracher aucune concession ; on se sépara, après une séance de soixante heures, sans être plus avancé qu'au premier moment. Le lendemain clergé et tiers se réunirent à voter l'octroi d'un secours extraordinaire de 700,000 livres par emprunt, tandis que la noblesse rédigeait un mémoire pour justifier son refus. Le duc entra aux Etats, se fit remettre les avis des trois ordres, déclara qu'il allait les expédier au roi, qui déciderait : et il ne fut plus question du secours extraordinaire, mais de la rédaction du registre, laborieuse comme toujours, et sur laquelle les ordres ne parvinrent à se concilier qu'après quatre jours de débats passionnés. Le 30 janvier il fut mis au courant: c'était la première fois que pareil fait se produisait depuis le début de la session.
D'Aiguillon fut désespéré de son insuccès, car il prévoyait les plus graves conséquences des coups d'autorité que le ministère, semblait-il, ne pouvait plus maintenant se dispenser de frapper. Il craignait que la noblesse refusât désormais de prendre aucune délibération, de signer le bail des fermes, le contrat, la procuration pour les emprunts. Il regardait une séparation de l'assemblée comme presque inévitable. Il faisait tout, d'ailleurs, pour amortir le choc et persistait à prêcher les ménagements et la prudence. Il écrivait le 26 (') de Ifmiter la décision à prendre, sur la majorité de deux ordres
» comme ils ont déjà commencé à le faire à l'égard des membres du clergé et da » tiers, et de ceux de leur ordre qui ne pensent pas comme eux. Je ne doute pas » d'ailleurs que le Parlement n'épouse leur (|uerelle, et ne défende l'exécution des délibérations formées contre l'avis de la noblesse. («) IL 358.