LETTRE DU ROI A LA .NOBLESSE
(5 février), sans créer le mouvement d'opinion qu'on avait espéré. A la vérité, elle fit quelque impression, et si on eût délibéré de suite, comme le demandait un des gentilshommes les plus dévoués à la cause gouvernementale et les plus chers au duc d'Aiguillon, M. de Luker, colonel du régiment de Bourgogne, il est vraisemblable que le secours extraordinaire eût passé. Mais le bastion fut assez habile pour faire remettre la délibération au lendemain, et dès lors tout était perdu. Le 6, la noblesse se borna à nommer une commission de douze de ses membres, qu'elle choisit parmi les plus violents, pour aviser au parti à prendre. Le 7, cette commission proposa un avis singulier, imaginé par M. de Kerguézec, et tourné de telle façon que c'était tout ensemble une acceptation et un refus : ordonner au trésorier de faire le fonds de 700,000 1., s'excuser en même temps de consentir à la demande qui a été faite de cette somme, supplier le roi de se faire rendre compte du mémoire à lui adressé par sa noblesse de Bretagne pour justifier son refus de consentir une imposition qui attaque ses droits les plus anciens et les plus solennellement reconnus : le supplier aussi de retirer l'arrêt du conseil du 20 octobre 1764 et les lettres patentes du 7 novembre. M. de la Chalotais, dans son quatrième mémoire, s'est fort indigné que Galonné ait écarté des pièces de son procès une lettre à son fils où il se prononçait en faveur de cette résolution captieuse et entortillée (') ; il prétend en tirer la preuve qu'il s'employait avec zèle, pendant cette interminable session, en faveur des intérêts du roi. L'assertion paraîtra singulière : recommander l'avis de la commission était précisément aller contre les désirs, contre les ordres, contre les prières même du gouvernement. Cet avis était en réalité un refus, enveloppé seulement d'une forme nébuleuse pour faire illusion à un certain nombre de gentilshommes qui n'auraient pas osé aller jusqu'à rejeter formellement une demande faite par le roi.
(') Voici les termes de cette lettre du 13 février : « J'avais espéré que la lettre » du roi eût porté les Etats à faire, au moins en partie, ce que le roi désire. Nous » avons vu un projet d'avis que l'on disait de Kerguézec et j'avais cru qu'il passe- » rait. On dit tout plus désespéré que jamais. Cela est bien fâcheux. Si M. D'... est » un fou, ce n'est pas une raison pour que les Bretons soient déraisonnables, et il « faut toujours séparer la cause du roi de la sienne ".
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Aussi bien tout l'effort du parti gouvernemental dans la noblesse consista-t-il à empêcher qu'on all;\t aux voix sur cette proposition, à qui son caractère indéfinissable assurait une majorité certaine. 11 y réussit les 7 et 8 février, grâce aux cHbrts de quelques gentilshommes bien intentionnés, MM. de Saint-Pern, de Barrin, du Bois de la Motte, de la Ferronnais, de Luker, tous du nombre de ces militaires pour lesquels le bastion n'avait pas assez d'injures et de dédain, parce qu'ils représentaient à ses yeux la servilité envers le despotisme et trahissaient les intérêts de la province. Mais le 10, après la séance levée, le bastion, resté maître du terrain par le départ de M. de Luker et de 78 « royalistes », fit procéder au scrutin, et il se trouva 129 voix [)our l'avis de la commission, et même 66 autres pour le refus pur et simple du secours extraordinaire. La majorité opposante était encore plus forte qu'on ne l'avait supposé dans l'entourage du commandant. Celui-ci, désolé de ces échecs réitérés, ne voyait plus d'autre moyen de salut que dans les plus larges concessions. Il conseillait le retrait de l'arrêt du 20 octobre, des lettres patentes du 7 novembre, et le retour des mandés. On obtiendrait par là le vote du secours extraordinaire, et on s'occuperait ultérieurement de la réforme de l'assemblée, principalement de l'ordre de la noblesse, et de la punition des principaux chefs de la cabale (*). Le fait est que la hardiesse inaccoutumée des démarches auxquelles la noblesse se laissait de plus en plus entrainer semblait rendre nécessaires bien des complaisances dans le présent, et bien des châtiments dans l'avenir. La noblesse, après son vote du 10, avait décidé d'envoyer au roi une lettre développant ses motifs. D'Aiguillon ayant refusé de la faire passer, conformément à ses instructions qui lui interdisaient de recevoir aucune lettre, mémoire ou représentation jusqu'à ce que les Ltats eussent obéi, la noblesse arrêta le 13 février, démarche inouïe, d'écrire
(') Projet de réponse royale, ajouté par d'Aiguillon à sa lettre du 11 février, H. 359. — Il ne s'en dissimulait pas la faiblesse, mais, disait-il, » on ne peut trop payer » la paix dans les circonstant-es présentes, et je crois que nous Tauronspar ce moyen. >. On prendra mieux ses mesures dans deux ans, et l'autorité du roi ne sera peut- <■ êtrepasalorsaussigénéralement attaquée qu'ellel'est aujourd hui ». Les punitions qu'il réclamait étaient de renfermer dans des châteaux sept ou huit des gentilshommes les plus compromis, d'en exiler un pareil nombre, et d'ôter leurs pensions à certains officiers réformés qui avaient pris part aux intrigues.