‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 84 sur 174 · LA COMPAGNIE DES KÉGOCIAMS NANTAIS · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE DES KÉGOCIAMS NANTAIS

fermiers et à les détourner d'enchérir tant que l'atfaire du Parlement n'était pas terminée, soit qu'ils voulussent éterniser les Etats, soit qu'ils voulussent peser sur les décisions du gouvernement en le forçant pour ainsi dire à donner gain de cause au Parlement. Cette manœuvre, qui atteignait l'administration au point le plus sensible, avait le don d'exaspérer tout particulièrement d'Aiguillon, qui après déjà six mois d'une session si difficile n'était pas encore assuré de voir arriver le moment de la délivrance. Dans une lettre du 26 mars, il qualifie ces menées de diaboliques. Il fit tout pour hâter le dénouement. Clergé et tiers délibérèrent de procéder aux enchères, malgré les protestations indignées de la noblesse qui nia la validité de cette décision, fit de nouveau entrer des notaires pour recevoir ses réclamations, et força son président à les signer. Mais le ministre avait envoyé le 14 mars, entre autres ordres, un arrêt du conseil enjoignant de faire exécuter les délibérations relatives aux fermes dès qu'elles auraient été prises, soit à l'unanimité, soit à la pluralité de deux ordres contre un. D'Aiguillon vint le signifier le 27, et annonça que les premières enchères auraient lieu le soir même. L'instant critique approchait.

Les deux premières enchères furent faites, en effet, le 27 au soir et le 28, sans qu'aucune offre plus forte que celle du sieur Garville se produisit, lorsque tout à coup M. de Goëtanscourt se leva et annonça qu'il se formait depuis deux jours une compagnie de négociants de Nantes qui prendrait sans doute la ferme à un prix plus élevé. Grandes acclamations aussitôt sur les bancs de la noblesse, et cri général pour demander que les troisièmes enchères soient remises au samedi 30. Effrayé de cette proposition où il soupçonne quelque piège, d'Aiguillon répond d'un ton visiblement ému qu'il est bien singulier qu'on ait tant attendu pour faire ces offres, et que d'après les ordres du roi il ne peut accorder plus de 24 heures. Coëtanscourt l'interrompt bruyamment : puis comme le duc avait achevé de parler et se disposait à sortir, un murmure s'élève sur les bancs de la noblesse ; d'Aiguillon se retourne et regarde fixement du côté du bruit, qui cesse aussitôt. Les commissaires du roi sortis, et les ordres du clergé et du tiers sortis à leur suite, la noblesse reste sur le théâtre et y fait un tapage effroyable; Coëtanscourt s'écrie qu'il faut aller en

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corps trouver M. le Duc pour lui refaire la môme demande; la proposition est acceptée d'enthousiasme, et tout l'ordre se met en route à la suite de son président, quelque peu inquiet de celte démarche et qui eût préféré l'envoi d'une simple députation. On voulait évidemment profiter du mouvement d'impatience (|ue d'Aiguillon n'avait pu conteuir lorsqu'^vait été démasquée cette dernière batterie. On comptait « par une de ces démarches très rares, qui sentent toujours un peu la révolte » le pousser à bout, l'amener a un nouveau refus qui serait peut-être exprimé en termes désobligeants, et le brouillerait définitivement avec la noblesse bretonne.

Son espoir fut déçu. D'Aiguillon avait rapidement repris son calme ; il reçut la noblesse avec douceur, et lui accorda plus qu'elle ne demandait, car il consentit à ajourner les dernières enchères au dimanche 31, y mettant seulement pour condition que les Etats expédiassent dans l'intervalle les affaires qui leur restaient encore à terminer, et que la clôture eût lieu le lundi l*"" avril, sans rémission. Ainsi fut fait : et le 31 mars la Société patriotique (') (tel était le beau nom, assez peu justifié malheureusement, que se donna la compagnie des négociants nantais), ayant porté, ses offres à 6,500,000 1. sans aucune réserve relativement au service du Parlement, resta adjudicataire du bail des devoirs. Cet événement inattendu, qui débarrassait la province, dans la personne de Garville, d'un ami et d'un chaud admirateur du duc d'Aiguillon, d'un de ces étrangers auxquels depuis une trentaine d'années était invariablement confiée la ferme de ses devoirs, cette reprise de possession de la Bretagne par elle-même, fut célébrée comme un véritable triomphe. Lorsque, le lende-

(') Ses principaux membres furent MM. Grou, J. Montaudouin, Libault, Millet, Bouin, de Beaupré etc. Millet fut l'agent et le porte-parole de la compagnie. Elle se constitua avec la plus grande rapidité, et les actions qu'elle émit furent souscrites en 24 heures. On se les disputait avec passion, et en peu de jours elles haussèrent de 6 0/0. On eut de la peine à pouvoir en réserver 35 pour quelques personnes qui en avaient arrêté et pour les principaux employés à qui il était d'usage d'en procurer. (Expilly, Dictionnaire, art. Nantes). — Est-ce le seul patriotisme qui inspirait tant d'empressement? 11 est malheureusement permis d'en douter. L'affaire, commercialement parlant, fut excellente, et l'article du Dictionnaire d'Expiliy, extrêmement louangeur pour les fermiers nantais, en convient : « Il semble, dit-il, que le ciel ait voulu bénir un projet si louable et si brillant. Malgré les circonstances peu favorables, malgré la douceur de la régie..., il y a eu un profit honnête, et tel qu'on n'aurait pas osé l'espérer, vu les circonstances actuelles de la province ».

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main, les représentants des négociants furent admis aux honneurs de la séance et vinrent protester de leur zèle pour les intérêts de la patrie, les discours plus emphatiques célébrèrent leur magnanimité : le président de l'Eglise les assura que leur conduite ferait impression dans l'Europe entière : quand ils eurent ajouté que la Société patriotique offrait de se charger, en sus de son bail, de 25,000 I. par an pour acquitter le vingtième d'industrie des commerçants de la province, l'enthousiasme devint du délire. Ce fut un beau jour pour les commerçants nantais. Celui où les comptes de la Société, deux ans plus tard, furent définitivement liquidés, fut peut-être plus beau encore, car de gros bénéfices, que Linguet évalue à 70 0/0 et qu'on prétendit ne pas avoir été moindres de 1,500,000 ('), récompensaient les actionnaires de leur généreuse inspiration. Il faisait bon, pour les fermiers des devoirs, avoir la complaisance du Parlement et de la noblesse : on pouvait, grâce à cet appui, affronter impunément certaines difficultés devant lesquelles d'autres compagnies, moins puissamment protégées, reculaient avec effroi. Jdn joignait ainsi aux joies de la popularité des profits plus essentiels et plus durables. On sauvait sa patrie, sans courir aucun risque, et les bénéfices de l'opération étaient immenses.

Quant à d'Aiguillon, il regretta dans cette affaire l'exclusion d'un homme qu'il aimait et dont il était aimé, et la facilité donnée au Parlement de cesser le service quand bon lui semblerait sans encourir le reproche de porter atteinte aux intérêts de la province. Il put s'en consoler jusqu'à un certain point en voyant enfin arriver le terme de ses épreuves. L'enregistrement, le 31 mars, d'un arrêt du conseil du 14, déboutant les Etats de toute opposition à la levée des sols pour livre des droits des fermes, indiquant avec une clarté parfaite, mais malheureusement un peu tardive, quelles étaient les parties comprises dans le secours extraordinaire de 700,000 1. et développant les motifs pour lesquels les droits de traite étaient hors de la compétence des Etats (^), fut la dernière

(') Lettre de M. de Langourla au duc d'Aiguillon, 20 août 1770 (i^I. 640-). — Entreliens sur les Etats de 1766. — Il ne s'agit ici que d'une rumeur publique, mais le passage cité plus haut du Dictionnaire d'Expilly prouve qu'elle n'était pas dénuée de fondement.

(') « Gés droits se levant à l'entrée et à la sortie des marchandises qui pour la plu-

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de ses opérations. Le l""" avril, il eut la satisfaction inefFable de procéder à la clôture de cette session de six mois, juste le double d'une session ordinaire. Il avait réussi, cette fois encore, h faire consentir la plupart des demandes du roi sans recourir aux voies de rigueur et avait su éviter une dissolution violente de l'assemblée : et il n'aurait pas tenu à lui que la mauvaise querelle suscitée au gouvernement dans l'affaire des sols pour livre ne fût étoulfée dès l'origine. Les circonstances, par malheur, en avaient décidé autrement, et les troubles de la Fjretagne, loin d'être à leur fin, ne faisaient que commencer. Tandis que d'Aiguillon allait prendre à Vérelz un repos trop mérité et s'efforçait d'y oublier l'état lamentable des affaires de la province, les ministres, au contraire, n'avaient pas le droit de se réjouir de la séparation des Etats, tant la querelle du Parlement, pendant cette fin de session, avait pris de vivacité. Vers le milieu de janvier, le ministère, comme on s'en souvient, avait résolu de parler haut et de faire sentir aux rebelles de Bretagne tout le poids de l'autorité royale. Ces résolutions, toutefois, n'empêchaient pas M. de Laverdy, fidèle à une invariable habitude, de recourir en même temps à une politique opposée, et de mettre sa principale espérance dans des négociations qu'il ne pouvait pas se lasser d'entretenir, bien qu'elles lui eussent toujours si mal réussi. 11 les aurait même engagées plus tôt s'il en avait trouvé quelque moyen, mais les trois conseillers mandés s'étaient tenus rigoureusement à l'écart, à son grand désespoir, et n'avaient pas tenté le moindre effort pour le rencontrer. Sur ces entrefaites M. de Galonné, procureur général du Parlement de Douai, se trouvant à Versailles, M. de Laverdy lui fit confidence des soucis que lui causait l'affaire de Rennes, et de

» part ne sont pas du cru de la province et ne doivent pas y être consommées et sur- » tout la balance du commerce ne pouvant subsister si les denrées et marchandises ') d'une province avaient des avantages au préjudice de celles d'une autre et si Sa » Majesté ne se réservait pas le plein et entier pouvoir de régler les droits d'encou- » ragement et d'exclusion si nécessaires pour maintenir et établir de plus en plus » ladite balance ». Ces raisons étaient concluantes. Par malheur une objection embarrassante pouvait être élevée et le fut; le gouvernement n'avait pas osé faire percevoir le premier sol pour livre, de 1760 à 1764, faute d'enregistrement au Parlement de la déclaration de 1760; la balance du commerce exigeait-elle en 1764 une égalité entre les provinces dont on s'était passé de 1760 à 1764 ? C'est ainsi que chacune des innombrables faiblesses du gouvernement lui préparait des embarras ultérieurs.

PROPOSITIOiNS DE M. DE CALONiNE A M. DE LA CHALOTAIS 313

tout son désir de trouver des moyens de conciliation. Ce n'était pas chose facile : le Parlement se faisait un point d'honneur de ne pas reprendre le service avant le retour des mandés : le g-ouvernement ne pouvait sans s'avilir accorder le retour des mandés avant la reprise du service : le Parlement ne pouvait enregistrer les lettres patentes du 7 novembre sans abandonner le droit pour les Etats de faire opposition devant lui, droit qui lui était cher, et le gouvernement ne pouvait les retirer sans reconnaître ce droit qui lui était odieux. Ce n'était pas cependant chose impossible; il suffisait que le Parlement de Rennes consentit à reprendre le service par provision en faisant de nouvelles instances pour le retour des mandés : pendant ce temps on obtiendrait des Etats des offres quelconques pour le secours extraordinaire : leur opposition tomberait par là d'elle-même, et les lettres patentes du 7 novembre ainsi que tout ce qui s'en était suivi devenant sans objet, il n'en serait plus question. Tel fut le plan de conciliation que M. de Galonné se chargea d'aller proposer à M. de la Chalotais, qu'il n'avait jamais vu et qu'il crut pouvoir visiter, en qualité de confrère. Le malheureux ne se doutait pas des épreuves que cette démarche devait plus tard lui attirer.

Leur entrevue, le 14 janvier, n'eut rien que de fort agréable pour M. de la Chalotais, auquel Calonne adressa, à propos de ses comptes- rendus et de ses succès littéraires, des compliments auxquels le procureur général de Rennes était extrêmement sensible ('). Ayant ainsi bien disposé son interlocuteur, Calonne lui exposa, comme de lui-même et sans nommer le ministre, l'utilité et la possibilité d'un accommodement de l'affaire du Parlement. M. de la Chalotais ne fut certainement pas dupe : il démêla à merveille que son collègue n'était que le porte-voix du ministre et que celui-ci devait se trouver dans un grand embarras, puisqu'il faisait de telles avances. Mais il pouvait être dangereux pour les quatre mandés de pousser le gouvernement à bout, et il pouvait leur être au contraire fort utile de paraître tout au moins s'être prêtés à la conciliation; aucune récompense ne serait sans doute

(') Mémoire de Calonne au roi, le"" septembre 1766; addition au second Mémoire de M. de la Chalotais.

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trop grande pour ceux qui auraient débarrassé le roi de l'obsédant souci des affaires de Bretagne. Le plan en question ne lui parut pas d'ailleurs, M. de laChalolais l'a hautement proclamé par la suite, inacceptable. Il persuada donc ses collègues de Rennes, appelés aussi à Versailles, chez lesquels il trouva d'abord une grande répugnance à se prêter à ce genre de négociation ('); et tous quatre écrivirent le soir même à leurs parents, amis et collègues des lettres qui passèrent sous les yeux de M. de Galonné et qui pressaient le Parlement de se prêter à l'accommodement projeté. Furent-ils sincères en tenant ce langage et désirèrent-ils réellement le succès du plan proposé? M. de la Ghalotais a protesté « n'avoir suivi qu'un premier mouvement d'amour pour le roi, pour le bien public et pour la paix » (-) et a mis naturellement en parallèle le loyalisme de sa conduite en cette circonstance avec les menées ténébreuses que lui imputaient ses ennemis. Il est incontestable que M. de la Ghalotais a en effet désiré, dans le premier moment, le succès de la combinaison proposée au Parlement et aussi, s'il était possible, aux Etats (^). Mais comme par malheur des sentiments assez différents sont exprimés dans des lettres subséquentes, il est fort difficile d'attribuer

(') Lettre de M. Monlreuil à M. de la Bellangerais, 15 janv. 1765, citée au Procès, I, 379; addition au second Mémoire de M. de la f.lialotais.

(^) Lettre de M. de la Glialotais à M. de Galonné, du 16 janvier. C'est cette lettre qui fut oubliée un jour par M. de Galonné sur la cheminée du vice-chancelier Maupeou et dont celui-ci prit peut-être connaissance. Comme cette lettre, relative aux difficultés qui se présenteraient pour faire accéder les Etats à l'accommodement du Parlement, est assez insignifiante et ne contient rien de nature à nuire à M. de la Ghalotais, il est assez difficile de comprendre pourquoi le procureur général, et après lui ses partisans, ont fait tant de bruit de cet incident et travesti l'inadvertance de M. de Galonné en un acte de noire trahison. M. de la Ghalotais, qui a été immédiatement averti de l'incident (preuve de la bonne foi de M. deCalonne), reconnaît lui-môme, dans son addition à son second Mémoire, qu'il se contenta de remarquer que ses plaintes étant très justes et ne contenant rien de malhonnête, il croyait M. le vice-chancelier trop raisonnable pour s'en courroucer.

(3) Sa lettre du 15 janvier à 18 membres du Parlement, celle du 16 janvier à M. de Caradeuc, qu'il s'est plaint de ne pas voir mentionnées dans son procès, paraissent formelles en ce sens : « 11 est essentiel que vous fassiez tout votre possi- » ble avec vos amis pour que les Etals se déterminent à donner l'acquiescement » qu'on attend d'eux. C'est un coup de partie pour le Parlement et pour vous, et » ce serait une victoire complète pour le Parlement et notre retour sera encore » plus assuré... Au nom de Dieu, pour le roi, pour le public, pour le Parlement, » pour les Etats, faites auprès de vos amis tout ce que vous pourrez. Tout est » perdu, si cela ne se fait pas, et tout sera au mieux si cela se fait. Que Fruglaye » agisse et pour cause ».

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