‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 86 sur 174 · LE PARLEMENT REPOUSSE LE PROJET DE CONCILIATION · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT REPOUSSE LE PROJET DE CONCILIATION

On peut donc affirmer que le Parlement, en faisant un accueil des plus froids aux propositions de Versailles, ne causa pas une très grande peine à ceux de ses membres dont il pleurait l'absence. Celte compagnie, en eft'et, s'empressa de rejeter bien loin le plan de conciliation qui lui était proposé. Elle partageait évidemment l'opinion que son procureur général a plus tard nettement formulée, à savoir que l'autorité ne négocie jamais que quand elle a tort, et qu'alors elle ne négocie que pour tromper ('). Elle se montra même fort sévère pour la défaillance, si momentanée et si partielle qu'elle fut, des quatre vénérés sénateurs : leurs lettres furent considérées comme des actes de faiblesse, pour ne pas dire de trahison, et ces dieux tutélaires de la patrie, ces martyrs de la liberté, pour l'héroïsme desquels on n'avait pas la veille d'épithètes assez laudatives, ne furent plus que de vulgaires

J. F. « Ces B -là, disait-on (^), sont vendus et déshonorés.

» ils veulent que nous en fassions autant : tant pis pour eux, » s'ils s'ennuient à Versailles : ils doivent se sacrifier pour leur » compagnie : on regarderait leurs confrères (s'ils cédaient) » comme des benêts, et on aurait raison de dire qu'ils étaient » menés par ces mandés comme des enfants ». On apprenait d'ailleurs que le ministère, capitulant de nouveau devant le Parlement de Rouen, venait d'y tolérer la constitution d'une commission pour surveiller la levée des impôts, qu'il s'etforçait d'interdire depuis plusieurs mois. On résolut donc de tenir bon. En attendant l'assemblée des chambres, on chercha querelle au subdélégué Audouard à propos de l'affichage fait par lui du dernier arrêt du conseil (encore qu'il eût eu l'attention de ne le faire afficher qu'à dix exemplaires et seulement en des lieux éloignés du palais) (^), et on prit un arrêté de prévoyance protestant à l'avance contre tout ce qui pourrait être fait ou enregistré d'illégal, et frappant de nullité toute transcription sur le registre d'ordres sur lesquels on n'aurait

(') Dans son 4o Mémoire.

(') Rapports anonymes de Rennes, 19 et 21 janvier, H. 358 et 630.

(3) Lettre d'Audouard à Le Bret, 16 janvier, H. 631. Audouard reçut du premier président le conseil de ne pas se montrer dans les rues et de se tenir en lieu de sûreté; toute la matinée du 16 janvier, il se tint jusqu'à midi et demi à l'intendance, prêt à la première alerte à prendre la route de Nantes. Quelques jours plus tard, il se trouva quatre voix dans le Parlement pour décréter l'intendant d'ajournement personnel à propos de celle affaire d'affichage.

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pas librement déliljéré. A la date fixée (22 janvier) le Parlement fut réuni presque au complet : huit présidents, quatrevingt-quatre conseillers assistèrent à cette séance solennelle et entendirent la signification des ordres du roi. Trois avis furent proposés : obtempérer aux lettres de jussion, c'est-à-dire reprendre le service et enregistrer l'arrêt du conseil et les lettres patentes du 28 décembre : renvoyer lesdites lettres de jussion par la poste : ne rien faire. Ce dernier parti l'emporta facilement, car on tenait à voir ce que feraient les Etats, et la délibération fut successivement remise au 26, puis au 28 janvier. A cette dernière date, étant bien sûr désormais que les Etats ne céderaient pas, le Parlement décida des remontrances et chargea les présidents, doyen et sous-doyen de chaque chambre d'en fixer les objets, et une députation solennelle de les porter au roi. L'atteinte porta à la constitution de la provincefdont le Parlement était l'incorruptible gardien, l'avilissement du Parlement aux yeux des peuples, l'esclavage auquel on voulait le réduire, l'anéantissement de ses fonctions les plus essentielles, les injustes cassations de ses arrêts, les affichages irréguliers et outrageants pour les magistrats, leur devoir de suspendre leurs fonctions quand l'intérêt de la chose publique l'exige, tels étaient les thèmes obligés que les remontrances devaient développer tout au long. D'Aiguillon, naturellement, était personnellement visé. « Celui-là » seul, était-il dit dans les objets de remontrances, est l'en- » nemi de l'Etat et du bien public, qui cherche à insinuer » que des magistrats cessent d'être des sujets soumis dès qu'ils » se montrent des citoyens », et Saint-Florentin, contre lequel M. de la Chalotais exprimait dans ses lettres un extrême mécontentement, était aussi l'objet des plus vives attaques; un des articles du projet de remontrances, qui fut, il est vrai, rayé ensuite par 55 voix contre 29, suppliait le roi de ne plus faire passer par son intermédiaire la correspondance de son Parlement « afin d'écarter les obstacles qui empêchent sa » voix de parvenir jusqu'au trône )) un tel correspondant étant naturellement suspect a d'étouffer, par des motifs par- » ticuliers, la plainte publique dont le Parlement est l'or- )) gane. »

Le roi n'avait pas attendu de connaître ces objets de remontrances pour ordonner, dès le 2 février, à tous les présidents,

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