LE PARLEMENT MANDÉ A VERSAILLES
à six conseillers de grand'chambre et à quatre de chacune des autres Chambres, de se rendre à Versailles le 20 février pour rendre compte des motifs de la conduite du Parlement. En décidant d'obéir à cette injonction, le Parlement, qui tenait à laisser subsister néanmoins son arrêt du 28 janvier, écrivit au roi pour le supplier de fixer le jour où il lui plairait de recevoir sa députation solennelle, et d'avoir égard, dans cette fixation, au temps que l'importance du sujet exigeait pour la rédaction des remontrances. Ordre lui fut alors signifié de les faire apporter, le 20 février, par ceux de ses membres qui devaient se rendre en cour à cette date ; le Parlement s'en excusa par la raison que les ordonnances accordaient aux cours six semaines pour la rédaction de leurs remontrances et qu'il était impossible qu'elles fussent prêtes pour la date du départ des mandés. Tous ces incidents accumulés comme à plaisir aigrissaient les esprits, froissaient les amours-propres et rendaient la conciliation de plus en plus impossible. Irrité de ces continuelles résistances à ses ordres, le roi prit le parti (lettres patentes du 16 février) de mander le Parlement tout entier à Versailles pour le 15 mars, évoqua à son conseil tout ce qui concernait l'affaire de Rolland, et envoya aux juridictions inférieures de Bretagne un ordre impératif de reprendre le service qui ne produisit que peu d'effet ('). Le choc décisif de cette petite guerre approchait visiblement. Le Parlement s'y prépara en faisant expédier à toutes les autres classes du royaume le récit, à sa façon, de ce qui s'était passé à Rennes depuis un an, fixa le 26 février le texte des remontrances qu'il devait apporter au roi, décida qu'il serait alloué à chacun de ses membres, pendant le voyage, 30 livres par jour, plus une somme immédiatement payée de 600 livres, contracta à cet effet un emprunt de 60,000 livres, et arrêta le 1*' mars qu'il serait permis à chacun de messieurs de se mettre en route pour Versailles; que nul, à l'exception du premier président, ne pourrait avant l'audience royale voir aucun ministre : qu'au retour chacun serait tenu de rendre compte aux chambres assemblées de tout ce qu'il
(') Le sénéchal de (Juimper tint bon et ne cessa pas un seul instant le service, ce qui lui valut de chaudes félicitations de Saint-Florentin (2 mars 1765, 0. 461) ; les présidiaux de Rennes et de Nanles l'auraient peut-être repris, mais l'abstention systématique des procureurs les en empêchait.
320 L.V IlUETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
aurait j)U apprendre. Puis il reçut les adieux des avocats, des juridictions inférieures, des procureurs, des huissiers, de la faculté de droit, du principal et des professeurs du collège, de tous les corps constitués et de tous les ordres religieux de la ville. Le défilé terminé, on procéda à la fermeture solennelle du palais. Le lendemain, tout le monde était en route pour Versailles, et la ville désolée pleurait le départ de ses sénateurs bien-aimés. Elle put, il est vrai, se consoler de son veuvage en voyant réapparaître dans ses murs, le 7 mars, MM. de la Gascherie, de Montreuil et de Kersalaiin, que le ministère venait de renvoyer en Bretagne ; défense leur avait été faite de se montrer dans Rennes : ils n'en firent pas moins leur entrée triomphale dans la ville, y reçurent un accueil enthousiaste, furent complimentés par les procureurs, et se vantèrent très haut, à la grande joie de leurs auditeurs, d'avoir mené fort lestement les ministres, notamment Saint-Florentin. Le 14 mars, tous messieurs étaient arrivés à Versailles. Le 18, ils eurent audience du roi, qui les reçut froidement et avec un mécontentement visible : « Vous avez ordonné à deux de mes » sujets de contrevenir à mes ordres : vous avez supprimé et » fait annuler des arrêts de mon conseil : vous m'avez renvoyé » des lettres patentes par la poste : votre cessation de service » a ruiné ma province de Bretagne : et vous venez me faire » des remontrances : c'est un excès de bonté de ma part de » les recevoir. » Il les prit néanmoins, et les ajourna au surlendemain pour recevoir sa réponse. Elle fut brève et impérieuse : « J'ai lu vos remontrances : elles sont dressées avec )j une véhémence que je désapprouve : et je vous fais défense » de les faire imprimer. Uetournez incessamment à Rennes et » reprenez vos fonctions dès votre retour, je vous l'ordonne » expressément. » Depuis si longtemps que le roi tenait semblable langage, l'effet en était singulièrement usé, d'autant plus qu'à Versailles et à Paris les conseils de tenir bon n'avaient pas été ménagés aux magistrats; M. de Montmorency, par exemple, et sa femme, parente de M. de la Gascherie, leur recommandèrent par-dessus tout de ne pas céder, et M. de Cucé (') leur affirma que le roi avait badiné en lisant leurs remontrances. « J'avoue, écrivait Laverdy (^), que de
(*) Il s'agit ici du comte de Cucé, maître de la garde-robe du roi.
(«) Lettre du 27 mars à d'Aiguillon, H. 359. Lettre à Mesnard, H, 435.