LE PARLEMENT SE PRÉPARE A DONNER SA DÉMISSION
ne lui était plus possible d'exercer avec honneur et liberté, et d'avertir les peuples, par cette démarche désespérée, qu'ils ne pouvaient plus compter sur le ministère des magistrats pour les défendre? Quel autre moyen de concilier le respect qu'il devait au roi et l'obéissance qu'il devait aux lois? « C'était la seule voie qui lui restAt d'éteindre le scandale d'un conflit apparent d'autorité, de plier sans prévarication sous la force du pouvoir absolu, de donner à Sa jNIajesté une preuve de son attachement inviolable pour sa personne sacrée, et de laisser dans les archives de la province la protestation la plus solennelle qui pût être faite pour la conservation des lois fondamentales et des droits et franchises de la Bretagne (•). » Le temps était venu où il était indispensable d'abdiquer ces fonctions qu'on n'avait reprises, en avril, que par soumission pour les volontés de Sa Majesté et par zèle pour les intérêts des peuples. Gomme M. de Kersalaiin l'écrivait à M. de la Chalotais (^),il fallait se résoudre ou à la démission ou à la guerre civile. On n'ajoutait pas que la cessation du service avait par elle-même pour la jeunesse des enquêtes, très peu zélée pour l'ennuyeux métier de juger, un irrésistible attrait : que les souflrances des justiciables étaient la dernière chose dont elle daignât se soucier : qu'elle attendait de cette démarche « patriotique » une gloire immortelle : que le Parlement de Pau, « victime de l'autorité despotique et gémissant sous le poids de l'oppression la plus accablante » ('), était à la veille, lui aussi, de remettre au roi les pouvoirs qu'il avait daigné lui confier (*), qu'il eût été honteux de rester en arrière, et que leurs démissions simultanées, destinées peut-être à être suivies d'un grand nombre d'autres, pouvaient mettre le gouvernement dans un terrible embarras.
A vrai dire, à mesure qu'ils voyaient s'approcher cette échéance fatale des démissions, les meneurs de toute l'afl'aire.
(') Remontrances du Parlement de Paris, 6 sept. 1765.
(2) Procès, I, 285,
(3) Lettre du Parlement de Rennes au roi, 4 mai.
(*) Les démissions de Pau furent données le 17 mai. La série des mémoires, remontrances, arrêts du Parlement et du conseil, qui précéd;iit toujours ces grandes crises, avait commencé dès le 15 novembre 1763, M. de la Gascherie a été accusé d'avoir entretenu des intelligences avec plusieurs des magistrats de Pau. Il avait pu en fréquenter quelques-uns pendant son séjour à Versailles et était, paraît-il, apparenté au président Charité, du Parlement de Pau.
les plus compromis dans l'intrigue, MM. de la Gaschcrie, de Montrcuil, de Kersalaiin et de la Chalotais, modifiaient visiblement leur attitude. On les entendit, dans les premiers jours de mai, parler contre les démissions, même avec larmes, et jusqu'à se faire adresser quelques observations fort aigres par quelques-uns de leurs collègues les plus forcenés ('). Cette conversion était-elle sincère? Rien, par malheur, n'est plus douteux. Ils ont allégué, à leur décharge, les démarches de INI. de Caradeuc auprès du maire de Rennes, du syndic des procureurs et du bâtonnier des avocats pour obtenir d'eux qu'ils conjurassent le Parlement de renoncer à son projet de démissionner. Ils ont allégué encore un Mémoire que le procureur général aurait répandu pour détromper le public sur le montant véritable des sols pour livre, que les Nantais estimaient beaucoup trop haut (^).Ils ont invoqué les sentiments de gratitude que M. de Laverdy exprimait à M. de la Chalotais dans une lettre postérieure aux démissions ('), sans vouloir remarquer que cette lettre prouve bien la niaiserie du ministre, mais laisse entière la question de la sincérité du procureur général. En réalité, Faction prépondérante qu'ils exerçaient sur le Parlement leur eût rendu très facile, pour peu qu'ils l'eussent sérieusement voulu, de l'arrêter sur la pente fatale qui le menait à sa perte. Ils ne firent jamais pour le contenir que des démarches tardives, équivoques, douteuses, et les paroles de modération qu'il put leur arriver de prononcer ne pouvaient pas et ne devaient pas d'ailleurs donner le change sur leurs véritables intentions. Celles-ci, très certainement, n'étaient pas de ménager le ministère {*),
(') Bulletin d'un correspondant anonyme de d'Aiguillon, 17 mai, H. 436.
(-) Procès, II, 97. (Interrogatoire de M. de la Chalotais, 5 fév. 1766.)
(') Lettre du 24 mai, citée au Procès : « J'ai rendu compte au roi de ce que vous me marquez que vous faites pour empêcher les démissions. Sa Majesté m'a paru penser que vous remplissiez en cela ce qu'Elle avait lieu d'attendre de vous ». Notons néanmoins que le correspondant anonyme qui renseignait d'Aiguillon sur les incidents dont le Parlement de Rennes était le théâtre et, à sa suite, le Journal du commandement, ont cru que M. de la Chalotais a ressenti, au dernier moment, des craintes réelles. Nous croyons qu'il méprisait trop les ministres pour avoir été accessihie à ce sentiment.
{'<) La lettre du marquis de Poulpry à M. de la Chalotais, du 25 juin 1765, cilée au Procès, 1, 252, montre bien que, parmi les amis du procureur général, on envisageait avec joie la possibilité de la chute de M. de Laverdy. L'abbé Chauveiin avait pris dans un salon la défense du procureur général : « 11 n'est pas reconnaissable et est impatientant par ses mauvais raisonnements, déclare le correspondant