DUPLICITÉ DE M. DE LA CHALOTAIS
et la pacification de la province, pour laquelle Tinfortunc M. de Laverdy était prêt à faire tous les sacrifices, n'était pas ce qui leur tenait à cœur. Mais ils jugeaient prudent, cette fois encore, de paraître avoir servi, et cette précaution était peut-être moins prise contre les rigueurs possibles du gouvernement, dont l'excessive faiblesse ne pouvait guère les effrayer, que dans le but de ne pas s'aliéner le Parlement de Paris, dont l'appui était nécessaire, et où quelques amis personnels (') du contrôleur général blâmaient l'entêtement inouï de la magistrature rennaise..., bien qu'ils n'aient pas hésité, peu de temps après, à épouser sa cause avec chaleur.
Xous croyons donc que le Parlement était parfaitement certain de ne pas infliger à ses procureurs généraux une déception trop cruelle, lorsque dans ses assemblées des 13 et 14 mai il persista dans ses arrêtés antérieurs. Les démissions auraient peut-être été données sur le champ, si les quatre mandés n'avaient tenu à les retarder. Quelques magistrats s'obstinaient encore à croire M. de la Chalotais disposé à les empêcher et désiraient ardemment une démarche de sa part qui pût leur fournir un moyen décent de se tirer d'une situalion fort critique. Le bruit courut que M. de la Chalotais avait préparé pour l'assemblée du 17 mai un réquisitoire reconnaissant que les droits des fermes étaient droits domaniaux,
de M. de la Chalotais... Il lui fallut entendre que tout le monde était excédé de la hauteur et de la dureté de son cher ami qui ne pouvait se soutenir encore longtemps dans sa place... Il nous dit qu'il croyait bien que son ami ne tiendrait pas encore longtemps et que nos affaires de Bretagne en seraient cause; mais que, quand nous l'aurions perdu, nous ne serions pas longtemps sans le regretter et que nous le pleurerions de larmes de sang. En attendant les larmes, cela nous fit rire ».
Duclos, ami intime de La Chalotais et qui peut être considéré comme l'écho des opinions du procureur général, a peut-être fait allusion à M. de Laserdy dans ce passage de son Voyage en Italie (1766) où il explique les raisons qui l'avaient porté à quitter Paris :
« L'affaire contre M. de la Chalotais était alors dans toute sa force... Je m'étais expliqué si souvent et si publiquement sur le brigandage des auteurs et des instruments de cette persécution... que j'avais fort déplu à quelques niinislrcs et surtout à un certain intrus clans l'administration où il n'a porté que des talents de procureur et un orgueil stupide ne pouvant atteindre à la fierté. Sa sensibilité bourgeoise s'était trouvée blessée de quelques plaisanteries qu'il m'attribuait et dont il voulait faire des crimes d'Elat... Sachant ce qu'un tel ouvrier savait faire, je suivis le conseil de m'absenter ».
(') Notamment l'abbé Chauvelin, et Lambert que Laverdy, dans une lettre éplorée du 12 mai (H. 440), conjure de se porter « médiateur ».
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en conséquence concluant h débouter les Etals de leur opposition et à. laisser faire la perception des sols pour livre au profit du roi ('). Très certainement un mot aurait suffi, de la part des procureurs généraux, pour tout finir; mais ils se gardèrent bien de prononcer ce mot. Ils déclarèrent simplement n'avoir pas en leur possession d'exemplaire de l'arrêt du conseil du 3 mai et firent remettre l'affaire au lundi suivant, 20 mai. Ils prièrent en outre la cour de fixer le jour où les gens des trois Etats seraient appelés à venir plaider contradictoirement avec eux sur la perception des sols pour livre; démarche grave, essentiellement suspecte, qu'ils ont présentée comme inspirée par le désir de retarder les démissions, mais qui pouvait avoir pour résultat de les rendre plus inévitables et qui heurtait de front les défenses réitérées du roi à son Parlement de s'occuper de cette affaire. Plus on attendait, d'ailleurs, et plus le parti des démissions gagnait de terrain. Plusieurs de ceux que d'Aiguillon appelle les honnêtes gens et que l'on commençait déjà en Bretagne à désigner sous le nom de royalistes, excédés de tout ce qui se passait et indignés de voir le Parlement se laisser ainsi mener par une poignée de factieux, envisageaient le parti des démissions sans trop de répugnance; car cet événement semblait devoir procurer au moins cet avantage de forcer le gouvernement à une réorganisation du Parlement, qui ferait disparaître un certain nombre de collègues peu estimables (■).
Quant à M. de Laverdy, habitué comme il l'était à discerner partout les ténébreuses manœuvres de la Société de Jésus, il ne voyait que la main des jésuites dans les événements de plus en plus graves dont Hennés était le théâtre. Il était convaincu que c'était cette compagnie redoutable qui menait le Parlement à sa perte, et qu'elle avait su faire servir à ses desseins ceux môme des magistrats qui lui étaient le plus hostiles, et jusqu'à M. de la Chalotais lui-même, qu'il voyait avec
(!) Bulletin du 17 mai (II. 436).
(-) Toutefois, cette politique dangereuse qui consiste à faire sortir le bien de l'excès du mal ne fut jamais portée jusqu'aux actes et elle n'eut jamais l'appui ni l'approbation de d'Aiguillon. Ce sera seulement parmi les conseillers hostiles aux démissions qu'il trouvera les éléments vraiment solides et sérieux de son Parlement reconstitué, et son opinion sur la conduite des démettants restera toujours fort sévère. 11 ne marchandera pas, au contraire, son approbation, et même son admiration, aux ecclésiastiques qui déconseillèrent les démissions.
M. DE LA CHALOTAIS ACCUSÉ d'ÉTRE l'aGENT DES JÉSUITES 331
une douloureuse stupéfaction enrôlé à son insu dans les rangs de l'armée noire, et qu'il conjurait avec larmes de vouloir Jiien regarder autour de lui : « Vous servez sous des drapeaux » étrangers, vous et vos Messieurs... (') Les jésuites et leurs » adhérents ne peuvent trouver de ressource que dans le trou- » ble et le désordre, il est donc de leur intérêt d'en exciter; il » s'en élève de tous côtés, et quand? A la veille d'une assem-
» blée du clergé qui sera des plus orageuses Je ne peux
» m'empêcher de gémir des maux de l'Etat, de ceux de la ma- » gistrature dont je serai toujours membre de cœur et d'esprit » et de voir que ce sont ceux qui, par une conduite sage et sou- » tenue, devaient sauver la patrie, qui s'ébranlent tous en ») bataillon carré pour la perdre et donner le dessus à leurs » ennemis... » Son âme était pleine des plus sinistres pressentiments et cependant il se raccrochait convulsivement à l'espérance de rompre, à force de concessions, cette fatale coalition des jésuites et des jansénistes contre lui. Son désir passionné de rétablir la paix à tout prix l'amena même, le 18 mai, au sortir d'une conférence avec le roi à Marly, à écrire à M. de la Chalotais l'étonnante lettre que voici (^) :
« Au reçu de la présente. Monsieur, vous irez, je vous prie, » quelque heure qu'il soit, en faire part au premier président » et vous concerter avec lui ainsi que vous m'avez mandé que » vous avez fait en dernier lieu. Le roi a bien voulu se laisser » toucher de la situation du Parlement de Rennes, et venir à » son secours. Il adresse des lettres patentes : 1° pour suspen- » dre la levée d'un sol pour livre sur les octrois de quelques » villes, et des deux sols pour livre des octrois {sic) (') ; 2" pour
(') Lettre du 12 mai (II. 440). — Laverdy, de son côté, ne devait pas être toujours à l'abri de cette formidable accusation. Le I'oi7it de vue, un des principaux libelles qui furent faits contre Maupeou, explique tout au long comment la redoutable Société avait sur le contrôleur général un empire dont il était à peu près le seul à ne pas s'apercevoir, et comment l'arrêt du conseil du 21 nov. 1764 qui prononça sa dissolution fut en réalité un service qu'il lui rendit, parce qu'au lieu de bannir les jésuites, il leur conservait en France une certaine sorte d'exislence. Les Parlements eurent la faiblesse d'enregistrer cet arrêt qui comblait les vœux secrets des jésuites et laissait lecbamp libre à leurs intrigues. — Le Point de t)«e aurait pu ajouter que M. de la Chalotais, lui aussi, n'était pas pur de toute compromission à cet égard; car il s'était prononcé avec force en faveur de l'arrêt de novembre 1764 (Lettre à U. de Caradeuc du 4 déc. 1764. Procès, I, 228).
(-) Le brouillon en existe (H. 440).
(3) II a paru curieux de reproduire textuellement cette lettre, avec ses non-sens
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» faire conlinuer la perception des deux sols pour livre en sus » des droits des fermes générales ; 3° pour en accorder un quin- » zième au profit du commerce de la Bretagne : et vous verrez » par les lettres patentes qu'on a évité tout ce qui était capa- » hle de faire querelle en les enregistrant ; 4° le roi vous autorise » à retirer les lettres patentes du 7 novembre et autres en con- » sé(juencc, parce (ju'après l'enregistrement de ces dernières » lettres il n'a plus besoin des autres, et le I*arlement obtient » en même temps ce qu'il désirait le plus, le retrait de celles » du 7 novembre dernier; 4° [sic] enfin, il demande une dépu- » tation pour répondre aux précédentes remontrances, de quoi » on peut profiler pour charger les députés en termes modérés » d'exposer ce qu'on peut avoir à dire sur le dernier arrêt du » conseil que l'arrêt du Parlement du 26 avril a malheureuse- » ment forcé le roi de donner. On n'a pu engager le roi à rien » faire de plus, c'est même avec une peine infinie qu'on a ob- » tenu ceci du dernier excès de sa complaisance. C'est un ulti- » matum, et s'il échoue je vous assure que tout est perdu sans » ressource aucune. Si au contraire on enregistre les lettres » patentes, qu'on retire les précédentes, qu'on envoie la dépu- » tation, on a lieu d'espérer de voir finir ce trouble menaçant » qui s'élève comme un orage prêt à fondre sur la France ».
Cette lettre n'est jamais partie, et son destinataire n'a pas eu la satisfaction de voir le ministre s'abaisser devant lui jusqu'à cet excès de dégradation... M. de Laverdy, en effet, se serait prêté volontiers à ces excessives concessions; il les avait conseillées le samedi matin 18, il les soutint encore le soir, mais le roi ne s'y était résigne qu'avec une peine extrême. Les choses n'étaient pas encore tout à fait décidées qu'il eut connaissance d'une lettre écrite par le Parlement de Rouen et d'arrêtés pris par Bordeaux et Besançon à propos de l'afiaire de Bretagne. Telle fut l'irritation qu'il en éprouva, qu'il leva brusquement le conseil. Son dernier mot sur les magistrats de ixennes fut celui-ci : « Attendre et voir ce qu'ils feront » (*).
Le 20 mai, M. de la Chalotais ayant apporté le texte de l'arrêt du 3, 59 voix contre 26 décidèrent en principe que le Parlement n'avait plus qu'.'j s'anéantir lui-même. MM. de Mont-
el ses confusions : elle montre dans quel désarroi se trouvait l'esprit du malheureux contrôleur général, (jui semble avoir perdu de vue de quoi il était question. M) I\l. Laverdy à La Ctialotais, 19 mai, IL 4iO.