PERSÉCUTIONS CONTRE LES « IFS
doigt dans les rues, traités partout de lâches et de traîtres, tlétris, vilipendés, ils sont poursuivis jusque chez eux par les imprécations publiques. Leurs femmes, désespérées, et finissant par croire, à force de l'entendre dire, que leurs maris sont perdus d'honneur, parlent de fuir à la campagne. Leurs domestiques les quittent. Les procureurs décident de ne jamais travailler pour aucun des ifs. Les porteurs de chaise votent 50 coups de bricole pour quiconque d'entre eux consentira à leur prêter ses services. Des mains inconnues couvrent leurs portes d'inscriptions injurieuses. A l'hôtel, on évite de s'asseoir à la même table qu'eux. Leurs meilleurs amis se détournent d'eux avec horreur. M. de Goyon de Marcé, étroitement lié avec M. et M""" de Langle, affecte de ne plus les voir, et M. de la Muce voit à Nantes son propre frère détourner la tête et fuir sa poignée de mains ('). Et les auteurs de ces lâches et cruelles persécutions étaient précisément ceux qui se piquaient de réclamer avec le plus d'ardeur la pleine liberté des sufl'rages dans les délibérations des cours souveraines : comme si la plus grave atteinte à cette liberté n'était pas ce système de vexations organisé contre ceux qui avaient le courage, toujours si rare, de voter selon leur conscience, et de ne point sacrifier leur opinion à celle d'une majorité furieuse!
Quant aux démettants, au contraire, ils sont les héros du jour, les glorieux martyrs de la plus sainte des causes, l'incarnation vivante de la patrie. Le petit peuple, qui s'est laissé persuader, comme toujours, que c'est pour son bien qu'ils se sont immolés, n'a pour eux que des applaudissements enthousiastes. Il les acclame sous l'accoutrement singulier qu'ils ont
(') Lettres et bulletins écrits de Rennes, 23 mai, 5 juin, 7 juin, 6 sept. etc. (H. 436 et 437). — La persécution s'étendit jusqu'à tous ceux qui avaient déconseillé les démissions. Le prêtre Boursoul, gardien de l'hôpital Saint-Yves, à Rennes, avait été consulté par M. de Langle sur la question de savoir si un magistrat pouvait, en conscience, donner sa démission, et avait répondu négativement : le malheureux fut malmené de telle sorte qu'il sollicita de son évêque la permission de quitter Rennes et d'aller terminer son existence dans quelque séminaire éloigné (Lettre du 9 juin, H. 436). « Je ne vois point, disait-il, d'autre parti à prendre que celui de me retirer, parce qu'étant inconnu aux puissances dont j'ai cru, pour l'acquit de ma conscience, devoir plaider la cause, quels moyens puis-je avoir de parer les coups qu'on pourra me porter ? >>
La note plaisante se mêla, comme d'ordinaire, au tragique. M. de Goëlivy attendait la succession d'un vieil oncle, conseiller au Parlement, ^L de Keroullas. Pour l'atteindre au point le plus sensible, la Bazoche se mit en tête de marier le bonhomme, alors âgé de 80 ans.
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adopté pour bien f;iire voir qu'ils ne sont plus magistrats, liahit de couleur, cpée au côté, plumet au chapeau. Quelquesuns, après avoir passé plusieurs jours à parcourir la ville et à jouir de leur triomphe, rassasiés des ovations populaires, se disposent à partir pour leurs terres. Mais il importe à la cabale qu'ils restent tous, pour s'aigrir mutuellement, pour se surveiller les uns les autres, pour empêcher des défections toujours possibles et faire strictement tenir la parole qu'on s'est secrètement donnée, de ne jamais reconnaître d'autre Parlement que le Parlement intégralement reconstitué tel ({u'il était au moment des démissions. Aussi M. de la Chalotais fait-il croire au contrôleur général qu'un séjour forcé à Rennes les rendra sages, que l'ennui leur fera entendre raison et les disposera à en passer par où l'on voudra (') ; et le ministre
(') C'est un des points sur lesquels M de la Chalolais s'est le plus vigoureusement défendu. Il a fait remarquer que l'ordre royal de ne point désemparer de la ville avait été expédié avant que sa lettre fût reçue, et il s'est plaint qu'une lettre de Laverdy, à lui écrite le 3 juin 1765 et où ce fait était mentionné, ait été écartée du procès. En cela M. de la Ciialolais a cherché évidemment à faire illusion, car ici encore la décision imprudemment prise par le ministre prouve son incapacité, mais elle ne prouve nullement que le procureur général n'ait pas sciemment donné au ministre des conseils funestes. Ce qui serait intéressant, ce serait de savoir à quoi s'en tenir sur l'authenticité d'une cerlainc lettre que M. delà Chalotais aurait écrite postérieurement et où il aurait dit « qu'en donnant le conseil de faire rester le Parlement à Reimes après les démissions, il avait fait donner le bonhomme dans le panneau ». L'original de cette lettre n'a pas, croyons-nous, été retrouvé, mais du propre témoignage des compilateurs chalotistes du Procès instruit extraordinairement, il résulte que M. Fourché de Quéhillac dit un jour à la fille et au fils de M. de la Chalotais, en présence de trois témoins, que leur père était inexcusable d'avoir écrit cette lettre, qu'il en avait vu la copie entre les mains du duc d'Aiguillon, que la lettre avait été interceptée à la poste. Ces preuves évidemment ne sont pas décisives: mais un point incontestable, c'est que les raisons qu'a alléguées M. de la Chalotais pour démontrer qu'il était impossible qu'il eût écrit cette lettre ne prouvent rien (Cf. Procès instruit extraordinairemcnt. II, p. 110 et 111, en note).
M. de la Chalolais aurait été, semble-l-il, mieux inspiré en faisant valoir pour sa défense que l'erreur de M. de Laverdy avait été aussi celle de l'iiUendant de Fiesselles et du subdélégué Raudin. Tous deux en effet conseillèrent de forcer les magistrats à rester dans Rennes. Raudin pensait que le meilleur moyen de les amener à résipiscence était de les laisser se morfondre dans la ville pendant la belle saison, de les tenir sans cesse en haleine en annonçant des propositions qu'on se garderait bien de leur faire : l'ennui les prendrait, le désir de revoir leurs terres primerait tout, et les amènerait à faire eux-mêmes des propositions ; si au contraire ils étaient dispersés, ceux qui n'auraient pas été consultés se feraient un point d'honneur de faire échouer les négociations de leurs collègues (Lettres des 9 et 21 juin 1765, H. 436). Ces argumenlsétaient évidemment plausibles. Néanmoins Raudin et Flesselles (qui lors de son arrivée fut en très bons termes avec M. de laChalotais) allaient, en les répétant, au devant des désirs de la cabale. Raudin s'imaginait que les quatre