‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 93 sur 174 · CÉLÈBRES BILLETS ANONYMES REÇUS PAR SAINT-FLORENTIN · texte numérisé non relu

CÉLÈBRES BILLETS ANONYMES REÇUS PAR SAINT-FLORENTIN

mal avisé donne en plein dans le piège; il défend à tous de désemparer de la ville de Rennes, s'imaginant sans doute que les négociations, auxquelles maintenant encore il est bien décidé à recourir, en seront plus faciles à conduire, et ne voyant pas que laisser les soldats en contact avec les chefs est précisément le plus sûr moyen de prolonger et d'augmenter l'agitation. Aussi celle-ci ne manque-t-elle pas de prendre rapidement des proportions inquiétantes. Avocats, procureurs, huissiers, tout le ban et l'arrière-ban de la séquelle parlementaire, se metteut à l'unisson avec les démis. Dans l'arrêté du 22 mai, il a été dit que les présidiaux et autres juridictions inférieures seront invités à redoubler de zèle dans l'exercice de leurs fonctions; mais on sait dans ce monde faire la distinction entre ce que dit le Parlement et ce qu'il désire : aussi dès le 22 mai les procureurs du présidial de Rennes arrôtentils, par vingt-six voix contre quinze, de suspendre toutes fonctions, décision que leur syndic, M® Bidon, vient à la tète de tout son corps signifier au sénéchal, M. de Coniac, et qui est destinée à servir de modèle aux officiers de toutes les autres juridictions de la province. Bientôt libelles et caricatures de se répandre à travers toute la Bretagne. C'est d'abord (3 juin) la fameuse gravure des ifs ou liste des présidents et conseillers à la grecque du Parlement de Bretagne commençant le '2^ mai 17 65, où les noms des douze non-démis entremêlés des lettres sacramentelles J. F. (lesquelles ne signifiaient pas du tout judexfulelis, ainsique quelques bonnes Ames ont voulu le faire croire) sont encadrés dans un cadre orné de J. F. et surmonté d'un if, avec la légende « Ne sedeas in timbra ». Puis des rondeaux, des pièces de vers tournent en ridicule les non-démis. On vise plus haut encore. M. de Saint-Florentin ayant écrit le 7 juin au premier président et à l'intendant de Flesselles, une lettre dont les termes fort maladroits prêtaient à rire,

magistrats autrefois mandés à Versailles étaient désireux de trouver un accommodement et qu'il fallait leur laisser le temps de regagner dans leur compagnie le crédit qu'ils y avaient perdu pour avoir négocié pendant qu'ils étaient éloignés (Mémoire du 21 juin;; en cela il était la dupe des manœuvres hypocritesdes quatre qui ne voulaient rien pacifier, mais qui croyaient utile de ne pas se compromettre personnellement. Cette tactique leur était recommandée de Paris. Un parent et ami de M. de la Gascherie, l'abbé de la Houssière, lui aurait, paraît-il, conseillé de se mettre bien avec l'intendant et de lui persuader qu'on l'accusait à tort (Bulletin des 6 et 8 sept, à d'Aiguillon, H. 437).

d'Aiguillon. 22

338 L.V BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON

cette lettre fut bientôt rendue publique (les ministres, plus encore que les simples particuliers, n'étaient pas h l'abri des indiscrétions de la poste) et donna lieu à plusieurs parodies (|ue des mains obligeantes s'empressèrent de faire parvenir au ministre, qui en eut la rage dans le cœur ('). Coup sur coup il reçut, vers le même temps, la lettre anonyme (^) qui fut reconnue par la suite lui avoir été écrite par un certain Bouquerel, jeune homme k l'esprit mal équilibré, troublé par la violence des propos qu'il entendait tenir et qui passait la plus grande partie de son temps, sous prétexte de leçons de géographie et de mathématiques, auprès d'un certain Bourgleval, ami et commensal de M. de la Chalotais; puis les billets anonymes plus fameux encore qui devaient faire par la suite le principal chef d'accusation contre le procureur général. « Dis à ton maitre, disait l'un, que malgré lui nous chasserons les douze J. F. et toi aussi ». L'autre était ainsi conçu et orthographié : « Tu es J. F. autant que les douze J. F. magistras qui ont échapé à la déroute généralle. Raporte cecy k Louis pour qu'il connaisse donc nos affaire, et puis écris en son nom mais sans son su belle épitres aux douze J. F. magistra». L'émotion et l'irritation furent extrêmes à Versailles. C'étaient des billets de ce genre et de ce style que Louis XV avait reçus dans les jours qui précédèrent l'attentat de Damiens. Quant à Saint-Florentin, cette dernière insulte combla la mesure et il ne prit plus conseil que de sa colère. Jusque-là le ministère incorrigible avait été plutôt désireux d'engager des négociations : le contrôleur général, notamment, n'avait pas cessé d'entretenir avec M. de la Chalotais et avec le premier président une correspondance au moins inutile, et c'était évidemment dans l'arrière-pensée de trouver un moyen d'entente qu'il venait d'envoyer en Bretagne un nouvel intendant, M. de Flesselles, en remplacement de Le Bret, qui venait de mourir à la fin de mai (^). Mais quand ils se virent en butte person-

(') Cf. Appendice, VI.

(S) Id. VII.

(3) M. de Flesselles, que sa mort tragique au 14 juillet 1789 a rendu célèbre, était alors connu pour avoir été, comme maître des requêtes, rapporteur de la commission du conseil établie par le roi pour examiner les constitutions des jésuites. Son rapport avait été peu favorable à l'ordre et avait conclu à des modifications.

Son arrivée à Rennes, le 4 juin, donnait lieu à de graves ditlicultés. Devait-il faire visite à tous les membres du Parlement ou n'aller que chezlesifs? En montrant

ARRESTATIONS DIVERSblS 339

iiellemeiit aux sarcasmes, ils ne pensèrent plus qu'à la veng^eance et les lettres de cachet se mirent à pleuvoir en Bretagne. Dans la nuit du 17 au 20 juin fut arrêté le graveur OUivault, auteur présumé de l'estampe des ifs, qui fut conduit k la Bastille; la marquise de La Roche, fortement suspecte d'avoir fait servir son château du Boschet, avant et pendant les Etals de 1764, aux conciliabules où s'arrêtaient les plans des fauteurs de la résistance, et dont l'écriture fut reconnue dans la suscription de paquets remplis de l'estampe des ifs, ne tarda pas à prendre à son tour le chemin de la même forteresse, avec sa femme de chambre et son chien ('); puis vint M, de la Bellangerais, un des intimes de M. de la Ghalotais, oncle de M. de Montreuil et d'un autre conseiller, M. de Lantivy, non pas, comme le dit le quatrième Mémoire, pour avoir refusé de faire de la musique dans un des concerts du duc d'Aiguillon, mais pour avoir été, lui aussi, un des inspirateurs de l'estampe des ifs. L'abbé de Boisbilly, chanoine de (Juimper, auteur de la parodie de la lettre de Saint-Florentin à d'Amilly, fut cherché plus longtemps; ce ne fut que dans la nuit du 5 au 6 juillet qu'il fut arrêté au château de Pire sur les indications d'un nommé Freslaut, policier qui s'était déguisé en colporteur et

trop de hauteur envers les démis, il courait risque d'ébranler, dèsle début, son autorité : en n'en montrant pas assez, il risquait de paraître être venu en Bretagne pour négocier. Il prit le parti de faire bon visage aux démis et en cela sans doute, bien que Laverdy ait prolesté à Raudin que M. de Flesselles devait rester absolument en dehors de l'afTaire du Parlement, il se conforma aux instructions confidentielles des ministres. (Lettre du 21 juin à llaudin, H. 440). Raudin obtint de quelques exmagistrats, avec lesquels il négociait activement, ainsi que d'un certain nombre de gentilshommes, qu'ils prévinssent M. l'Intendant : ils lui firent visite dès le 8 juin. Le lendemain toutes furent rendues, et M. de Flesselles, dont on se défiait tout d'abord et contre lequel existaient certaines préventions (on murmurait que son père avait été laquais, puis commis, puis sous-fermier et son grand-père banqueroutier) plut généralement. Raudin put annoncer le 14 juin (II. 436) qu'il prenait très bien et qu'on pourrait se servir de lui pour tenter quelque accommodement avec les démis. M. de la Ghalotais, dans son quatrième mémoire, se vante d'avoir pris le nouvel intendant sous son patronage et s'indigne fort que son protégé se soit ensuite tourné contre lui.

(1) Une note de la main de Laverdy à propos de cette arrestation pourrait servir, au besoin, à prouver que ces rigueurs n'étaient pas plus le fait de Saint-Florentin que du contrôleur générai, et que par conséquent les imprécations de la Bretagne auraient dû, en bonne justice, s'adresser au second tout autant qu'au premier, M. de Laverdy recommande de demander à la prisonnière si ce n'est pas par M^^ede Pire qu'elle a été amenée à se môler de ces affaires, si la dame Daunoisne l'a pas mise au fait de tout ce qui se passe à la cour et au conseil, si elle n'a pas de liaisons intimes avec le baron de Montmorency et M. de Goyon, etc.

3i() LA BRETAGNli ET LE DUC d'aIGUILLON

y avait révélé sa présence. Saint-Florentin ne reculait devant aucun moyen pour découvrir les auteurs ou les complices des troubles de la province, et il est incontestable que les procédés les moins délicats furent parfois employés par lui. « 11 me » revient, écrit-il le 29 juillet 1765 au premier président (*), » que plusieurs des démettants du Parlement de Rennes sont » dans le besoin et qu'une personne qui leur prêterait quelque » argent pourrait apprendre d'eux des choses importantes au » gouvernement. Tâchez de découvrir ceux qui sont dans ce cas : » ne leur prêtez d'abord que quelque petite somme : et suivant » le parti que vous en tirerez, vous leur ferez de nouveaux » prêts. Vous pouvez pour cet objet dépenser jusqu'à concur- » rence de 3,0001. Si cette somme ne suffit pas, et sur le compte » que vous me rendrez des découvertes qu'elle vous aura procu- » rées, je pourrai vous autoriser à dépenser davantage ». 11 est douteux que le succès ait répondu à ces efforts trop dénués de scrupule : les coups frappés sur ces comparses subalternes, les seuls qu'on osât encore frapper, ne servirent guère qu'à donner l'éveil aux personnages principaux et à leur faire supprimer à temps tous les papiers compromettants (^).

Toutefois, on commençait, dès lors, à s'attaquer à de plus puissants personnages. L'arrestation, le 6 juillet, de Bouquerel, reconnu l'auteur de la lettre anonyme à Saint-Florentin mentionnée plus haut, était évidemment faite dans l'espérance de conduire jusqu'à l'inspirateur responsable de cette missive. Bouquerel resta toujours muet sur cette question intéressante, et il fallut, il faut encore se résigner à ignorer les choses peut-être fort curieuses qu'il a connues ('). Mais, dès le 3 juillet,

(*) Bulletin envoyé le 3 juillet au duc d'Aiguillon, H. 436. « Il est bien probable, » pour ne pas dire certain, dit l'auteur anonyme de ce bulletin, que si dès la fin des » Etats derniers on eût saisi les papiers de plusieurs personnes qui se montraient » publiquement comme les principaux ressorts des intrigues entre les Etats et le Par- » lement, on eût découvert la preuve évidente de toutes les menées : maintenant on » aura profité du temps et des expéditions faites sur Bellangcrais et M™« de la Rocbe » pour supprimer tout ce qu'on aura cru pouvoir donner quelque indice ».

C) Bouquerel avoua, dès les interrogatoires qu'il subit au Mans, devant le lieutenant criminel de la sénécbaussée du Maine, pendant qu'on le menait à la Bastille, être l'auteur de la lettre anonyme; il renouvela cet aveu dans son interrogatoire du 7 septembre devant le conseiller au Parlement de Paris, Goislard, rapporteur. Il persista d'ailleurs toujours à soutenir qu'il n'en avait parlé et n'avait eu aucune intelligence avec personne. Notons toutefois que le bruit circula dans Paris que dans les premiers jours de son emprisonnement Bouquerel aurait écrit aux minis-

ARRESTATIOiN DE BOUQUERKL 311

M. de Galonné, voyant les fameux billets anonymes à Saint- Florentin, avait été frappe, parait-il, de leur ressemblance avec l'écriture de M. de la Ghalotais et sa réflexion, faite à haute voix, n'avait pas été perdue ('). Des experts en écriture furent consultés : le 7 juillet, les deux experts Guillaume et Boitel, sur présentation qui leur fut faite par le lieutenant de police, M. de Sartine, des deux billets anonymes et de trois lettres écrites de la main de M. de la Ghalotais, affirmèrent de la manière la plus nette que les pièces de question et celles de comparaison étaient incontestablement la production d'une seule et même main. Dès ce jour, le procès de M. de la Ghalotais se trouva virtuellement commencé. Si son arrestation tarda encore quatre mois, les causes en furent, sans doute, d'une part, le peu d'homogénéité du ministère, incapable de se mettre d'accord pour toute décision un peu grave, et la crainte de déchaîner contre soi les autres Parlements; d'autre part, le désir de ceux même de ses membres les plus acharnés contre M. de la Ghalotais de se procurer contre lui d'autres preuves que des vérifications d'écritures, de saisir des traces de ses intrigues passées et présentes, de le prendre, pour ainsi dire, en flagrant délit (^). Rien ne fut épargné pour arriver à ce but, et une surveillance active ou, pour parler le langage de ses amis, un espionnage scandaleux, fut organisé autour du procureur général, trop bien renseigné d'ailleurs et trop habile pour donner prise contre lui par des faits matériels bien établis.

Toutefois, sans la peur que lui inspirait le Parlement de Paris, le gouvernement n'aurait pas eu sans doute tant de patience, car, dès le 12 juillet, des lettres patentes confièrent à une commission, composée de trois conseillers d'Etat, MM. de Bernage, de Sénozan et de Boynes, et de huit maîtres des

très, pour demander grâce, une lettre où il avouait avoir écrit sous la dictée d'un monsieur qu'il ne connaissait pas, mais que son frère connaissait. (M. de Robien à M. de Coniac, 26 juillet 1766.) Mais il reste incontestable qu'on ne tira jamais de Bouquerel aucun indice contre M. de la Cbalotais, ni contre aucun autre des magistrats incarcérés.

(') Soulavie, Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon.

{^) C'est pour cela que Randin fit, le 13 juillet, une descente chez le concierge des prisons de Rennes. Cinquante-deux ordres d'emprisonnement ou d'élargissement donnés par M. de la Chalotais et quatre émanant de M. de Caradeuc furent saisis. Quelques-uns devaient figurer au procès. (Procès, 1, 1 et sui v. ; I, 328 et suiv.)

342 LA BRKTAGNE ET LV. TH'C d'aIGUILLON

requêtes, 1\1M. Fargès, Journct, d'Agay, Esmangars, de Pernay, de .lonville, Douet de la Boullaye, de Reverseaux, avec M. de Crosne, maître des requêtes, pour rapporteur, et M. de Galonné pour procureur général, le soin de connaître des libelles difFamatoires, écrits en vers et en prose, tendant à attaquer l'honneur et la réputation de plusieurs des sujets et des ministres du roi, des lettres et écrits anonymes injurieux à son autorité, auxquels l'atlaire de Bretagne avait donné lieu. Mais à peine cette commission fut-elle instituée que la crainte du Parlement de Paris, où son établissement avait suscité un vif mécontentement, la fit supprimer : et par une première contradiction qui ne devait pas être la dernière, des lettres patentes du 18 juillet renvoyèrent à la Tournelle du Parlement de Paris, sous prétexte qu'une partie des faits s'était passée dans son ressort, la connaissance de ces intrigues, libelles et écrits anonymes ('). Le conseiller Goislard devait remplir les fonctions de rapporteur. C'était un tribunal que M. de la Chalotais ne pouvait pas redouter ; le Parlement de Paris était précisément alors occupé à rédiger sur l'aflaire de Bretagne des remontrances dont il va sans dire que d'Aiguillon faisait tous les frais. Aussi bien Bouquerel seul fut-il décrété d'ajournement personnel et subit-il interrogatoire; de l'expertise extra-judiciaire faite par Boitel et Guillaume il ne fut aucunement question et on ne donna pas plus de suite à la consultation d'un troisième expert, Royilet, que M. Goislard avait appelé, et qui affirma aussi nettement que ses deux confrères que la môme main avait écrit les billets anonymes et les pièces de comparaison, malgré la pression qui, paraît-il, aurait été exercée sur lui par Goislard pour lui faire modifier ses conclusions (^). Les vacances survenant bientôt après achevèrent d'interrompre cette instruction qu'on était peu désireux de pousser avec activité, encore qu'on s'étendît avec complaisance sur l'infortune de la Bretagne privée de ses juges souverains : « Province livrée au désor-

(') D'après les Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, Laverdy, informé do l'agitation menaçante du Parlement parisien, aurait ordonné de sa propre autorité la dissolution de la commission et lancé les lettres patentes du 18 juillet sans consulter le roi : « Je ne conçois plus rien, écrivait M. de Robien à M. de Coniac le 23 juillet, et je crois que si Mesnard lui-même parlait, il avouerait que bien des choses sont inconcevables ».

(') D'après le Journal du commandement, IV, 249.

PASSE- TEMPS DES MAGISTRATS DAiNS RENNES 343

» dre et!iutuimilte,sans administration ni de police, ni dejus- » tice, disait le Parlement de Paris dans ses remontrances du » 6 sept. 1765, ne respirant que pour gémir, ne laissant échap- » per quelques restes de voix éteinte que pour réclamer, n'exis- » tant plus que passivement et pour porter en silence et dans M l'amertume le joug du pouvoir absolu... Des deniers recueil- » lis par de telles voies, sur une province réduite à une cons- » ternation si universelle, sont des fruits d'amertume et de » larmes dont il est impossible que le Père de l'État jouisse » avec satisfaction ; une telle perception, fiU-elle môme légitime » et exempte au fond de tout reproche, est plus pernicieuse, » plus accablante pour l'Etat par l'exemple terrible qu'elle » accrédite, qu'elle ne peut être fructueuse pour les finances. » Pendant ce temps, les Rennais, bien que le mot d'ordre fût d'affecter une douleur profonde des malheurs de la province, et que l'interruption de la justice fût en effet une cause de souffrance intolérable pour les nombreuses personnes qui tiraient de la chicane leurs moyens d'existence, et pour les malheureux prisonniers entassés dans des prisons malsaines et trop étroites, sans espérance d'obtenir leur jugement (*), ne songeaient qu'à mener joyeuse vie et à tromper par des distractions variées l'ennui de leur séjour forcé à la ville. Ils firent venir une troupe de comédiens (^). La chasse dans les environs de Rennes leur procurait aussi un agréable passetemps. C'était un prétexte à réunions joyeuses, où l'on buvait beaucoup, où l'on glosait fort sur les ministres, et au sortir desquelles les jeunes gens excités se livraient parfois à diverses incartades (^) fort difficiles à expliquer pour les his-

(') Aussi une tentative de soulèvement se produisit-elle dans les prisons au mois de septembre. (Bulletin du 18 sept., 11.437).

(*) Bulletin du 6 octobre, H. 437. — Les actrices surtout procurèrent aux jeunes conseillers, et parfois aussi à des conseillers plus âgés, des distractions très appréciées. On se répétait à Rennes que MM. Foucher fils, du Bourgblanc, Cormier, procureur du roi au présidial, Eveillard de Livois et de la Noue, ces deux derniers hommes plus que mûrs, avaient fait habiller en hommes quelques comédiennes, les avaient ainsi introduites dans le jardin des Bénédictins, et là avaient fait tout ce qu'ils avaient voulu avec ces créatures. « Je ne veux rien assurer, écrit le correspondant anonyme, mais rien ne me surprend, tant l'inconduite est commune chez nos magistrats ». L'anonyme doit avoir dit vrai, car son impartialité est prouvée par ce fait même que les noms cités ont appartenu aux deux factions rivales du Parlement. Foucher fils et Eveillard de Livois ont fait partie du bailliage dWiguillon, et Cormier figure sur le Tableau des Assemblées.

(3) Dans la nuit du 24 au 25 août, ^L Bonin de la Villebouquay fils, passant par

344 LA BRETAGNE Kl l-K DLC d'aIGLILLON

toriens qui s'obstinent à vouloir représenter les parlementaires comme autant d'hommes vénérables et ])énétrés du sentiment du devoir, recommandables par la dignité de leur vie et la sévérité de leurs mœurs, et redoutables seulement au crime. D'autres soutenaient avec le gouvernement une guerre de plume dont M. de Laverdy lui-même avait donné le signal. S'imaginant naïvement qu'il aurait gagné la partie quand il aurait fait pénétrer dans ces esprits indociles la conviction que les prétentions du gouvernement dans l'afFaire des sols pour livre étaient historiquement fondées, il développait longuement dans trois lettres au premier président (juillet, août et septembre 1765) publiées sous le titre de Preuves de la pleine souveraineté du roi sur la province de Bretagne, des considérations historiques tendant à démontrer que la Bretagne avait toujours été sous la souveraineté de nos rois, que les Mérovingiens et les Garlovingiens eux-mêmes avaient souvent reçu et auraient toujours dû recevoir l'hommage des ducs de Bretagne, que l'acte de 1532 avait été une réunion et non pas l'union de deux Etats souverains, et que les privilèges accordés à la Bretagne n'avaient été que des faveurs et des grâces dues à la bonté de François I"" et de ses successeurs. En même temps il faisait répandre en Bretagne un Mémoire historique, critique et politique sur les droits de souveraineté relativement aux droits de traite qui se perçoivent en Bretagne, ouvrage anonyme (*), qui ne laissait pas d'être fort

le champ Jacquet où commençaient à arriver des paysans des environs, apportant leurs légumes en ville, trouva fort amusant de mettre l'épée à la main et de courir sus à cette canaille, qui s'enfuit éperdue de tous côtés. La patrouille accourt au bruit, puis se relire, sur la promesse formelle que l'agresseur sera immédiatement désarmé. Quelques instants après, le président Saliou de Chef du Bois, croisant de nouveau la patrouille et trouvant qu'un des soldats le considère avec trop d'attention, l'apostrophe par B... et par F..., s'approche de lui et lui allonge un soufllet retentissant. Le soldat le couche immédiatement en joue et eût tué l'insolent, si son sergent n'avait eu le temps de détourner le coup.

Il est presque inutile d'ajouter que le Journal des événemenls qui ont suivi les démissions, libelle parlementaire, donne aux faits une couleur différente : mais il ne peut nier l'histoire du soufllet, et lorsque, quelques jours plus tard, les deux héros de celte pitoyable équipée reçurent deux lettres de cachet, l'un pour Concarneau, l'autre pour Landerneau, leurs compagnons, quelque envie qu'ils en eussent, ne purent pas tenter la moindre démarche pour les justifier.

(') Il a été attribué à Poullain-Duparc, à Abeille, alors employé dans les bureaux du contrôle général et qui aurait par conséquent dans ce cas vendu sa plume au ministère, comme précédemment il avait pu la prêter à M. de la Chalotais.

DISCUSSION HISTORIQUE SUR l'aCTE DE RÉUMON DE 1532 345

embarrassant pour les défenseurs de la conduite du Parlement dans l'affaire des sols pour livre ('). L'opposition le suivit sur ce terrain et ses chefs élaborèrent une réfutation en règle des doctrines de M. de Laverdy. Dès le mois de juillet, la volumineuse correspondance de M. de la Gascherie, son assiduité à faire noircir par un scribe payé à raison de 30 sols par jour des quantités considérables de papier, avaient attiré l'attention des correspondants de la cour ('). C'était chez lui, en effet, que se rédigeait la Lettre d'un patriote à une personne de distinction sur l'ancienneté et rimmutabililé des droits que le Parlement et les Etats ont réclainés, à laquelle il n'est pas douteux, malgré ses dénégations, qu'il ait pris une part fort active, ainsi que M. de la Ghalotais et les autres chefs du parti (^). Elle allait paraître, lorsqu'une perquisition faite le 27 septembre à cinq heures du matin chez tous les libraires et imprimeurs de Rennes amena la découverte chez le libraire Ravaux du volumineux manuscrit. Selon l'auteur de la Lettre, la nécessité du consentement des Etats à toute levée de deniers était générale et ne souffrait aucune exception : les droits levés sur le commerce y étaient astreints comme les autres, la chambre des vacations avait usé de son droit et rempli son devoir en recevant l'opposition des Etats, et le Parlement s'était vu dans la nécessité de défendre la perception des droits tant que cette opposition subsistait. D'autres passages allant au-delà de l'affaire de Bretagne (quoique les libertés provinciales fussent partout soigneuse-

(•) L'ouvrage insistait sur la coiit radie lion flagrante qu'il y avait à considérer les sols pour livre des droits des fermes du roi comme compris dans le secours extraordinaire, et à soutenir cependant que l'opposition des Etats à ces sols pour livre subsistait et devait être jugée. Il établissait que les sols pour livre des droits des fermes avaient toujours été perçus sans le consentement des Etals et que la raison elle-même indiquait que les droits perçus à l'entrée et à la sortie des ports devaient être uniformes dans tout le royaume. >< L'ouvrage me parait solide, écrivait M. de » Robien à ^L de Coniac, le 18 septembre, et difTicile à réfuter pour quelqu'un de » bonne foi. Je trouve ce mémoire écrit d'une façon bonnête et même avec bien des I) égards et des ménagements; nous en aurions moins si nous écrivions ». Telle était la force de la prévention que l'ouvrage apprécié par un Breton avec cette impartialité était regardé dans le public « comme une production inventée par un » de ces courtisans sans pudeur qui osent favoriser tout ce qui peut tendre au des- » potisme » (Bachaumont, 13 sept. 1765).

(2) Bulletin du 14 juillet, H. 608.

'}: Les lettres de I\I. de Flesselles (19 sept., 25 sept., H. 437), signalent les assemblées tenues à ce propos chez M. de la Ghalotais et autres.

340 LA HRIiTAGNE i:T I.i: DUC d'aIGUILLON

ment distinguées des libertés nationales et placées fort audessus de ces dernières) étaient d'une portée générale : on y exprimait le regret que les Etats-Généraux n'existassent plus, en France, (|uc dans le vœu des peuples, le Contrat social y était mentionné avec une faveur évidente, et le Parlement représenté « comuic établi i)ar le concours de la volonté du prince et de la volonté du peuple, pour tenir la balance entre le peuple et le prince, pour être dépositaire et gardien des droits respectifs de l'un et de l'autre », et empêcher « que le règne de l'homme ne détruise celui des lois. »

Cependant, ces ouvrages de propagande, ces eilbrts tentés de part et d'autre pour opérer la conviction ('), montraient que le gouvernement n'avait pas perdu toute espérance de ramener les esprits et que l'opposition, de son côté, sentait la nécessité de prévenir des défections. L'époque de la rentrée allait arriver et la prolongation du statu quo était évidemment impossible; il fallait, de toute nécessité, que la justice fût rendue en Bretagne. Le gouvernement désirait une conciliation et l'espérait. Les rapports qu'il recevait de Rennes, les lettres mômes que quelques-uns des démis écrivaient dans le plus grand secret {^), lui apprenaient que l'influence des chefs de parti commençait à baisser, et que plusieurs conseillers n'attendaient qu'une occasion pour remonter sur leurs sièges et mettre fin à une situation devenue intolérable pour tout le monde. Les dernières remontrances du Parlement de Paris (6 sept. 1765) lâchaient pied en quelque sorte, semblaient reconnaître qu'il y avait eu dans toule l'aflaire plus de malentendu qu'autre chose, et donnaient à entendre qu'il n'était pas impossii)le de trouver un moyen de conciliation i^)\ on en fut

(') C'est ainsi qu'on voit Saint-Florentin, qui devait cependant avoir d'autres soucis, ordonner au vice-chancelier et à Sartine de faire examiner avec soin une Histoire de François !'='■ de l'abbé Uartigny, où il était question de la réunion de 1532, et recommander à l'académicien Gaillard, historien du même règne, de se conformer avec exactitude à ce que le contrôleur général lui avait marqué sur le même fait (lettres du 30 sept, et du 26 nov. 1765. 0. 461).

(-) Bulletin du 6 oct., H. 4.37. « Bon nombre {des démis) semblent faire bande à » part et, très probablement, voudraient bien qu'un ordre particulier àchacund'eux >j de reprendre, sous peine de désobéissance, les mit dans le cas de reprendre avec '- honneur et sans blâme de la part des autres. »

(') Le Parlement de Paris y exprimait le regret que les lettres patentes du 7 no vembre et tout ce qui s'en était suivi eussent posé la question générale du droit d'opposition des Etats : « La marche eût été plus simple, elle eût été moins rem-

OiN TRAVAILLE A LA PERTE DE M. DE LA CHALOTAIS 347

très frappé dans l'entourage des ministres, car personne n'ignorait les relations du Parlement de Paris avec les magistrats de Rennes, et ce qu'il disait pouvait être considéré comme l'expression de leur pensée (^). Plusieurs projets furent formés et minutieusement étudiés au contrôle général f) ; l'intendant s'enquit auprès de plusieurs des démis de leur intention de reprendre (^). Laverdy commença à espérer sérieusement que le mois de novembre ne se passerait pas sans que ses vœux les plus chers fussent réalisés. Mais il importait pour le succès de ces vues que les chefs de la résistance fussent éloignés et mis hors d'état de nuire. C'est pour cela que Duclos, ami intime de La Chalotais, partant alors pour la Bretagne, fut avisé par M. de Saint-Florentin d'abréger son voyage le plus possible et de fréquenter peu les personnes dont la conduite déplaisait au gouvernement; que M. de Kerguézec reçut, le 9 octobre, une lettre d'exil pour Civray, et quelques jours après le marquis de Pire une autre pour Brives; et qu'enfin les cinq magistrats considérés comme responsables de la conduite du Parlement furent frappés à leur tour plus durement, juste à la veille du jour où l'on avait résolu de réunir la compagnie, et dans de telles circonstances que le désir du gouvernement d'intimider par là les esprits n'est pas douteux.

Depuis longtemps, leur perte était passionnément désirée par ce groupe d'ennemis extrêmement ardents qu'ils s'étaient faits en Bretagne. C'est un fait incontestable que le ministère recevait depuis plusieurs mois nombre de lettres, de bulletins, où leur conduite, et particulièrement celle des procureurs généraux, était minutieusement racontée et sévèrement commentée, qu'un véritable espionnage avait été régulièrement et savamment organisé autour d'eux (*), que nul de

plie décueils..., si on ne se fùl allaclié qu'à éclaircir le doute sur la légilimité au fond des prétentions des Etats relativement aux droits de traite ». Peut-être : cependant les arrêts du conseil des 14 mars, 3 mai, etc., n'élaient bien relatifs qu'à la question unique des droits de traite, et le Parlement de Bretag^ne ne leur avait pas fait meilleur accueil.

(') Note de Gilbert de Voisins, nov. 1765, K. 712.

{^) K. 712, pièce 57; La Noue à Mesnard, 13 oct., FI. 437. La Noue goûtait peu les projets où l'on ordonnait à tous les démis de reprendre ; il considérait un triage comme indispensable, et en cela il voyait juste.

(3) Bulletin du 27 oct., H. 437.

(*) Cf. le bulletin du i" oct. envoyé par La Noue à Mesnard (H. 437) : « J'ai reçu

348 LA UHKTAGMi ET ]Ai DLC DAIGIILLON

leurs propos et de leurs démarches n'échappait h Toeil exerce de leurs ennemis, et que des conseils de rigueur étaient prodigués, de Bretagne, aux ministres encore indécis. L'abbé de Saint-Aubin. Le Minihy, j)rocureur au Parlement, Lasnier, commissaire garde-c(Mes à I^andcrneau, la duchesse d'Aiguillon elle-même, qui aimait son mari et qui poussait beaucoup plus loin que lui le désir de tirer une vengeance éclatante de la vilaine conduite du Parlement envers lui, La Noue, qui était à Paris depuis le 22 septembre et qui entretenait avec ses amis de Bretagne une volumineuse correspondance, Audouard, qui s'y rendit aussi vers la même époque, peuvent être cités parmi les personnages les plus désireux de perdre les procureurs généraux à tout prix. Mais ceux-ci, parfaitement au courant des manœuvres de leurs ennemis et admirablement renseignés sur ce qui se disait et se faisait en haut lieu ('), se tenaient sur leurs gardes et évitaient de donner prise. Le 2 septembre encore, Saint-Florentin le constatait avec regret ("), les faits recueillis à leur charge n'étaient pas suffisants pour entamer conlre eux une procédure criminelle. Différents incidents qui se produisirent pendant les mois de septembre et d'octobre parurent de nature à les compromettre davantage. Tels furent l'enlèvement de la minute d'un testament déposé dans l'étude du notaire Berlhelot, par ordre de M. de Caradeuc, qui n'a pu se disculper d'avoir employé la violence et la menace dans cette aflaire, peu grave par ellemême, mais qui montre avec combien peu de scrupule ce procureur général se conduisait dans l'exercice de sa charge; l'affaire de Turquety, procureur au présidial, obligé de quitter Rennes pour éviter d'être arrêté par ordre de M. de Caradeuc; celle du frère Silvestre, qui eut aussi à se plaindre des hauteurs et des violences du même procureur général; celle

la lettre de la même personne que j'ai chargée de la commission de Landerneau... Je crains que ce nombre de fanatiques de Landerneau ne préjudicie à la mission de notre liomme ». L'abbé de Saint-Aubin, au dire de i\L de Robien (lettre du 14 oct. 1765), savait ce qui se disait et ce qui se faisait dans l'intérieur de toutes les maisons de Rennes.

(') Leurs correspondants à la cour étaient nombreux. A ceux qui ont déjà été nommés, il convient d'ajouter le sieur Jousselin, substitut de La Chalolais, avocat et conseil du prince de Condé en Bretagne, qui était alors à Paris (Bulletins du 14 juillet, H. 608; du 19 juin, II, 636; Rapport de Flesselles, 23 juin, ibid.).

AUDOrARD 349

surtout d'Audouard, qui tut, senible-t-il, la goutte d'eau qui fit déborder le vase et qui, ayant précédé immédiatement l'arrestation des procureurs généraux, mérite un plus long développement.

Subdélégué de l'intendant, correspondant de la commission intermédiaire, qui se reposait en grande partie sur lui de l'assiette de la capitation dans la ville de Rennes, major de la milice bourgeoise, chargé comme tel du commandement du guet et du maintien de l'ordre public, investi, en un mot, de toute la partie active et militaire de la police, Audouard était dans Rennes un personnage extrêmement important, celui peut être, parmi tous ceux qui détenaient une part de l'autorité publique, que ses fonctions mettaient le plus fréquemment et le plus intimement en contact avec la population. Les adversaires de d'Aiguillon auraient passionnément souhaité d'avoir dans ce poste un homme à eux, qui mit la répartition de l'impôt au service de leurs intérêts et de leurs ressentiments, et conduisit la milice bourgeoise à leur gré. Or Audouard n'était nullement l'homme qu'il leur fallait. 11 apparaît, dans les documents malheureusement bien rares qui le concernent personnellement, comme un agent pénétré du sentiment du devoir et animé d'une inaltérable fidélité envers ses supérieurs, l'intendant et le commandant de la province, incapable de se prêter ni par intimidation ni par complaisance aux manœuvres des artisans de troubles et de désordres, apportant même à la surveillance de leurs menées une attention et une clairvoyance qui ne se trouvèrent jamais en défaut. C'est grâce ù lui que le séjour de Rennes n'était pas devenu totalement impossible pour les ifs et leurs partisans ('). 11 était un de ces hommes rares, énergiquement trempés, que lescriailleries n'intimident point, et qui semblent même trouver dans l'impopularité je ne sais quelle âpre satisfaction, et quelle excitation secrète à redoubler de zèle. Si Audouard avait vécu de nos jours, il aurait été, semble-t-il, quelque directeur d'usine haï des syndicats et apprécié de sa compagnie, toujours prêt en temps de grève à apporter à la défense de la liberté du tra-

(') « Sans la vigilance du sieur Audouard en 17G4 et 1765, écrit le 16 juin 1769 » un des amis des ifs, adversaire du rappel de luniversalilé, nous n'eussions pas été » en sûreté dans nos maisons » (II. 633).

350 L.V BRETAGNE ET LE DLC d'aKUILLON

vail une fermeté, voire nuime une passion, égales à celles du parti contraire pour lentraver. Aussi a-t-il attiré sur sa tête des haines implacables, dont on peut se faire une idée par ce portrait que trace de lui l'auteur de la troisième Lettre d'un gentilhojnme breton à un noble espagnol, un des plus virulents pamphlets qui aient été publiés contre le commandant et ses amis : « Un de ces monstres que le ciel irrité » suscite quelquefois pour être le lléau de tout un pays ; qui » violemment agités par tous les vices ne peuvent avoir de » pensée que pour le mal, ni produire des actions au dehors » que pour porter le trouble et la désolation partout où leur » pouvoir peut s'étendre; qui aussi ennemis de leurs sembla- » blés qu'ils sont idolâtres d'eux-mêmes, se font un jeu de la » cruauté et mettent leur bonheur dans le malheur d'autrui; » qui nés pour être sous le joug, abusent insolemment de la » portion d'autorité qu'on leur confie pour tourmenter les hon-

» nêtes gens qu'ils détestent » Ce fonctionnaire modèle,

auquel d'Aiguillon ne reproche qu'un peu de vanité, vanité fort excusable chez un homme qui rendait chaque jour les services les plus signalés, et qui avait le droit d'en avoir conscience, gênait trop l'opposition pour qu'elle n'ait pas tout fait pour se débarrasser de cet importun surveillant. De là la campagne entreprise contre lui, déjà commencée par quelques escarmouches ('), et qui se prolongera au-delà même du temps où Audouard aura dit à la Bretagne un éternel adieu, puisque l'on verra encore son nom associé à celui de d'Aiguillon dans le fameux procès de 1770.

11 arriva que dans la nuit du 6 au 7 octobre, à la suite d'une foire où, de tradition, l'on buvait abondamment, une rixe s'étant produite dans les rues de . Rennes entre un nommé Habaud, ouvrier faïencier, et des porteurs d'eau qui avaient bu trop de vin, la patrouille se saisit des huit particuliers auteurs de ce désordre et les emmena en prison. Leurs femmes éplorées d'accourir sans tarder chez M. de Caradeuc, se plaignant que leurs maris aient été arrêtés dans des conditions illégales; celui-ci, après s'être entendu avec son père, leur conseille de dénoncer ce prétendu abus de pouvoir au tribunal do police, juridiction composée de procureurs au

(') Cf. p. 122, 317.

AUDOUARD 351

Parlement, et ordonne à l'un de ces procureurs, Even, de faire sur-le-champ une descente à la prison et d'interroger ces huit individus ('). Les juges de police comprirent facilement que le procureur général serait ravi de voir infliger à Audouard une avanie, et lui épargnèrent le soin de témoigner d'une manière plus explicite ses intentions. Ils rendirent le 15 octobre un arrêt condamnant Audouard à oO livres d'amende, faute par lui d'avoir prévenu les officiers de police dans les vingt-quatre heures des arrestations faites par son ordre, et lui enjoignant de se conformer dorénavant aux règlements du Parlement, notamment à ceux des 3 mars 1749 et 29 mars 1750, et de ne plus mettre personne au cachot de son autorité (^). S'attaquer à Audouard, c'était s'attaquer à l'administration elle-même. Dès qu'il fut au courant de l'incident, Saint-Florentin fit casser la sentence des juges de police par arrêt du conseil, manda en cour les trois procureurs qui l'avaient rendue, Even dès le 24 octobre. Bureau et Bertier le 9 novembre, et les fit mettre tous trois à la Bastille. C'étaient de violents parlementaires; Even avait écrit à son beau-frère, l'alloué de Nantes, lorsque celui-ci était pressé par d'Aiguillon de reprendre son service, une lettre qui l'en avait empêché (^), et lorsqu'il fut mandé à Paris,

(') Du récit très circonstancié de Lingiiet (dont nous n'avons pu d'ailleurs vérifier l'exactitude), il résullerail qu'une trame véritablement infernale aurait été ourdie pour mettre à ce propos Audouard dans un cas fâcheux. Le premier président aurait donné l'ordre d'élargir Rabaud : les procureurs généraux auraient donné l'ordre contraire, dans l'espoir qu'on aurait omis d'écrouer Rabaud régulièrement. Vérification faite, les formalités nécessaires, avaient, hélas! été remplies ; le procureur Even para le coup dans la mesure du possible, en falsifiant le registre et en glissant une déclaration portant qu'au moment de son inspection l'écrou n'était pas dressé. Ce serait cette manœuvre frauduleuse qui aurait servi à imputer à Audouard une arrestation illégale.

(*) Il est assez difficile de se prononcer sur la régulai'ité de la sentence du 15 octobre, d'autant que les faits ont été racontés différemment. M. de la Chalotais et les siens ont allégué le règlement du 3 mars 1749 qui ordonnait aux patrouilles d'arrêter les délinquants et de les conduire dans les prisons ordinaires, mais avec obligation d en faire rapport tous les malins avant huit heures au siège de police, sous peine de 50 livres d'amende contre l'otlicier : et l'art. 3 du titre XVIII de l'instruction du ler mai 1765 sur les milices bourgeoises, qui décidait que hors les délits militaires, les ofTiciers et soldats de milice bourgeoise étaient justiciables des juges royaux. Il s'agissait en somme d'un conflit assez délicat entre la juridiction civile et l'autorité militaire; on saisit le premier prétexte venupour se venger d'Audouard, qu'on haïssait.

(3; Bibl. de l'Arsenal, ms. 12263 (Arch. de la Bastille).

352 LA BHKTA(iNE ET LE DUC d'aIGUILLON

M. de la Clialotais, parait-il, dans une assemblée tenue chez lui, déclara à sa femme que cet ordre était tout ce qui pouvait lui arriver de plus heureux et de plus honorable, qu'il se chargeait de justifier son mari et de lui assurer la protection de son ami et parent Maupeou, et il lit souscrire aux assistants une somme de GOO livres pour le couvrir de ses frais de voyages ('). L'entente des procureurs généraux avec les ennemis d'Audouard était certaine (^). Saint-Florentin chargea F'iesselles de vérifier les faits récemment parvenus à sa connaissance (^). La réponse de l'intendant fut sans doute affirmative quant aux actes reprochés aux procureurs généraux, car le parti de les arrêter, ainsi que les autres chefs de l'opposition, fut pris désormais. On n'attendit plus que l'arrivée à Rennes de forces militaires suffisantes pour parer à toutes les éventualités. Le régiment d'Autichampdragons, que Choiseul avait précisément résolu d'envoyer en Bretagne pour j)unir la commission intermédiaire de difficultés faites par elle pour payer le logement d'un certain nombre de cavaliers envoyés à l'école d'équitation (*), commença vers la fin d'octobre à s'approcher de Rennes. Le comte de Broc, maréchal de camp, chargé du commandement par intérim pendant l'absence de d'Aiguillon, vint s'y établir. Le 10 novembre, les détachements de dragons postés dans les petites villes des environs affluèrent de toutes parts dans Rennes. Le même jour, l'avocat général Duparc-Porée, dont rintluence sur ses collègues était redoutée, avait été mandé à Fontainebleau, où se trouvait la cour, et il n'en partit qu'un mois plus tard pour être envoyé en exil h (Uiaudebœuf, près Fougères. Toutes les précautions étaient prises, et l'on pouvait maintenant agir.

Le marquis de Broc et l'intendant avaient pris toutes les dispositions nécessaires, dans le plus grand détail, et tout se passa conformément au programme adopté. Pendant la nuit du 10 au 11 novembre, les deux La Chalotais furent arrê-

(•) Bulletin du 27 octobre, H. 437), — Linguet afllrme d'autre part (Procédures, II, 219) que pendant la détention d'Even, sa famille vécut des bienfaits de d'Aiguillon et de Flessellcs.

(*) On soupçonnait même M. de la Clialolais d'avoir diessé lui-même le réquisitoire que fit Liureau contre Audouard et d'avoir envoyé la sentence toute rédigée

(3) Lettre du 20 octobre, 0. 461.

(*) Lettre de M. de Uobien à M. de Coniac, 9 octobre.

Page 1