‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 94 sur 174 · ARRESTATION DE M. DE LA CHALOTAIS · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE M. DE LA CHALOTAIS

tés ('), et malgré leurs tentatives multipliées pour retarder leur départ jusqu'au jour et trouver des prétextes de communiquer avec leurs parents et amis (*), ils étaient l'un et l'autre en route dès 5 heures du matin pour le château du Taureau, en face de la rivière de Morlaix, où ils devaient être détenus provisoirement. Leur voyage s'accomplit sans incident bien notable, malgré plusieurs tentatives pour leur porter sans doute, avec des consolations et des adieux, des avis et renseignements fort utiles pour leur défense (^). Au château de Taureau, prison redoutable et qui semblait parfaitement choisie pour que les détenus y fussent soumis au secret rigoureux dont le gouvernement avait de longue date compris la nécessité (*), ils furent sous la garde du commandant de cette citadelle, de Lor, dont les libelles chalotistes ont fait un geôlier féroce, une sorte d'IIudson Lovve, l'àme damnée du duc d'Aiguillon, et qui, bien au contraire, non seulement n'eut pas envers eux les procédés inhumains dont M. de la Ghalotais s'est fait dans ses mémoires le narrateur

(') Qu'ils aient été prévenus à l'avance de leur arrestation imminente, ainsi que leurs compagnons de captivité, et qu'ils aient eu le temps par conséquent de faire disparaître tout ce qu'il était dangereux de laisser trouver, c'est ce dont il n'est pas permis de douter. M. de Caradeuc a reconnu dans son interrogatoire (Procès, II, 247} que sa femme lui avait dit, le jour même, que quelqu'un serait sûrement enlevé, que les officiers de dragons avaient été cliercher de l'argent h la Trésorerie. MM. de la Clialotais n'ignoraient rien de la surveillance active et des dénonciations dont ils étaient l'objet. «Vous voulez donc me perdre?» disaitM.de Caradeuc au notaire Berthelot la veille de son arrestation, en apprenant que cet officier avait envoyé à Saint-Florentin un mémoire de protestation contre la violence dont il avait été victime, en étant forcé de livrer au procureur général la minute d'un testament (Procès, 111,90).

(2) Ils demandèrent à écrire, à parler à M. de Broc, à l'intendant, à avoir l'assistance de leurs domestiques pour s'habiller, à embrasser femme et enfants : tout leur fut refusé. On voit facilement, dans le récit même de l'arrestation fait par M. de la Clialotais dans son premier Mémoire, qu'ils imaginèrent tous les moyens possibles de gagner du temps. A peine est-il besoin de rappeler que les refus qui leur furent constamment opposés n'étaient pas inspirés par une cruauté gratuite : il y avait un puissant intérêt pour le gouvernement à ce que tout se fît sans bruit, rapidement, et à l'improviste.

(3j M'ie de Locmaria, cousine de M. de la Chalotais, réussit à Morlaix à échanger quelques mots avec eux.

(*) Mémoire non daté (et qui semble écrit dès 1760) rédigé dans les bureaux du contrôle général, H. 345. Tous les événements de novembre 1765 y semblent prévus à l'avance. On y insiste spécialement sur l'indispensable nécessité de surprendre les conjurés par une arrestation inopinée et d'empêcher toute communication entre eux et le dehors. C'est précisément ce h quoi le gouvernement ne pourra jamais arriver.

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complaisant, mais môme lit plus d'une fois fléchir en leur faveur les ordres qu'il avait reçus. C'est ainsi qu'il est prouvé par une lettre de reproches de Saint-Florentin à de Lor ('), comme par les réponses de i\I. de Caradeuc lors de ses interrogatoires (*), qu'ils eurent pendant les premiers jours papier, encre et plumes à leur disposition, purent aller librement dans la chambre l'un de l'autre, et que leurs domestiques, enfermés avec eux, communiquèrent avec autant de personnes qu'ils le voulurent ; séparés ensuite, tenus au secret, et confinés rigoureusement nuit et jour dans leur chambre sur l'ordre formel du ministre (3), ils n'en continuèrent pas moins à avoir avec le dehors des communications que la faiblesse ou l'inexpérience du commandant, et surtout la complicité presque universelle des invalides de la garnison et des gens de service (le parti n'avait pas eu beaucoup de peine à les gagner), rendaient presque impossibles à éviter : un messager do M""^ de Caradeuc put pénétrer dans la prison et s'entretenir avec les deux procureurs généraux {*) ; la fille du cantinier du château servit d'intermédiaire entre le père et le fils et transmit à celui-ci tout ce dont il avait besoin pour préparer sa défense (^: ; les lettres patentes du 16 novembre furent connues d'eux et M. de la Chalotais, à supposer qu'il les eût ignorés jusqu'alors, fut parfaitement au courant des faits dont il allait avoir à répondre (®). On a beaucoup insisté sur les soufi'rances des procureurs généraux dans des chambres malsaines, dont les fenêtres étaient masquées par des échafaudages, ne recevant l'air et la lumière que par en haut, d'un ameublement sommaire, et peut-être insuffisamment préparées pour les recevoir ; il importe de rappeler, pour avoir des choses une idée plus exacte, qu'il n'y eut pas là de vexation gratuite, de raffinement de cruauté pour leur déro-

(>) 19 novembre, 0. 461.

{'-j Procès, II, 167; II, 118.

i»j Saint-Florentin à de Lor, 55 nov. 1765, 0, 461.

(') Lettre de Saint- Florentin, 27 nov., 0. 461.

(*) Elle fut pour cela arrêtée et enfermée à Brest. Son interrogatoire, par .\udouard, révéla certains faits qui révoltèrent Saint-Florentin. Il écrivait à Flesselles le 15 février 1766 qu'il n'avait pu les voir sans surprise et sans indignation, et que de Lor méritait une très sévère réprimande pour avoir si mal exécuté les ordres du roi. Un matelot de Morlaix fut pour la même inculpation détenu quelque temps à Saint-Malo.

(6} Procès, II, 117,

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