‹ La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770Chapitre 95 sur 174 · DÉTENTION DE LA CHALOTAIS AU CHATEAU DU TAUREAU · texte numérisé non relu

DÉTENTION DE LA CHALOTAIS AU CHATEAU DU TAUREAU

ber la vue de la mer et les rayons du soleil (') : ce fut une précaution nécessaire, d'ailleurs tardive et insuffisante, pour prévenir des communications dont une multitude de gens étaient toujours prêts à se faire les intermédiaires. Si de Lor renvoya à M'"" de Caradeuc trois lettres écrites par elle, ce fut encore pour exécuter, tardivement, une consigne des plus strictes, deux fois réitérée, et M"^ de Caradeuc se serait épargné ce refus si elle s'était conformée à l'ordre bien positif de n'écrire à son mari que par l'intermédiaire de Saint-Florentin. Si enfin, comme il en a été accusé, de Lor ne daigna pas donner à M. de Caradeuc des nouvelles de sa femme (alors enceinte de sept mois) il semble bien que celui-ci eût dû s'en prendre à lui-même, ayant mis le commandant, par ses propos violents, dans la nécessité de ne plus le visiter (^).

Tandis que MM. de la Chalotais étaient ainsi dirigés sur le château du Taureau, des scènes identiquement semblables avaient lieu aux domiciles de MM. de la Gascherie, de la Golinière etdeMontreuil. On remarqua la lenteur avec laquelle M. de la Gascherie ouvrit sa porte : six réquisitions successives furent inutiles, et la force armée dut à la fin l'enfoncer. Cette circonstance, et un incendie qui quelques jours auparavant avait éclaté dans sa cuisine de la façon la plus opportune du monde, lui permirent certainement de faire disparaître nombre de pièces compromettantes, et les scellés qu'apposèrent immédiatement ses nocturnes visiteurs ne recouvrirent qu'un maigre butin. MM. de la Gascherie et de Montreuil furent dirigés sur le mont Saint-Michel, M. de laColinière sur Nantes. Un sixième détenu, M. de Boudesseul, secrétaire des procureurs généraux, fut aussi incarcéré à Nantes : il en sortit, après 13 mois de détention, pour être exilé à 20 lieues de Rennes.

En 1757, l'enlèvement de deux conseillers avait suffi pour inspirer aux autres une terreur salutaire : la quintuple exécution du 11 novembre 1765 fut loin de produire la même impression. Ordre avait été envoyé à tous les membres du

(') Abbé Bossard, Le Parlement de Bretagne et la royauté, p. 29.

(*) « N'ayant pas lieu d'être satisfait des procédés de ces Messieurs, écrit Saint- Florentin à de Lor le 27 novembre, vous êtes bien en droit de n'avoir pas de complaisance pour eux, et même vous dispenser de les voir ». « Vous pourrez, écrit-il encore, user de loule l'aulorilé convenable pour qu'eux et leurs domestiques ne manquent pas à ce qui vous est dû dans le château où vous commandez pour le roi »,

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Parlement de se rendre au palais le 12 novembre et là d'enregistrer purement et simplement une déclaration du 8 novembre où le roi, reprenant toute l'histoire de l'aifaire des sols pour livre, ordonnait l'exécution de la déclaration du 21 novembre 1767, la continuation de la perception des sols pour livre des droits des fermes, déclarait nulles et non avenues les démissions des membres du Parlement de Rennes, et leur enjoignait de reprendre et de continuer sans interruption leur service ordinaire. Tous furent exacts au rendez-vous, et vinrent, en robe, siéger à leurs places ordinaires, sauf cependant MM. des enquêtes, qui ayant aperçu sur leurs bancs MM. de la Muce et d'Armaillé, affectèrent de s'écarter avec horreur de ces faux frères et allèrent s'asseoir ailleurs. Mais leur obéissance n'alla pas plus loin. On écouta avec un air de pitié méprisante, et, selon quelques relations, avec des rires insolents, la lecture de la lettre du roi et de la déclaration : on regarda comme propos sans conséquence l'avertissement timide du premier président, qu'un refus serait le malheur de la province et la ruine du Parlement; et les démis repoussèrent tout d'une voix l'enreg'istrement pur et simple, exigé comme condition nécessaire du rétablissement de la compagnie. Le gouvernement eut même l'humiliation de voir quelques-uns de ceux qui lui étaient restés fidèles passer cette fois à l'ennemi. MM. de la Muce et d'Armaillé cédèrent à l'effroyable pression qui était exercée sur eux et opinèrent contre l'enregistrement. Seul de toutes les enquêtes, Conen de Saint-Luc refusa jusqu'au bout d'aller grossir les rangs de l'opposition, et persista ti affronter les insultes et les menaces de cette partie du Parlement, précisément la plus violente et la plus effrénée.

L'essai d'intimidation tenté par le gouvernement avait donc tolalement échoué. Il se trouvait maintenant obligé de punir les rebelles et de faire place nette pour le nouveau tribunal dont la province ne pouvait plus se passer, l'administration de la justice y étant en souffrance depuis près d'un an. Le 17 novembre arrivèrent les lettres de cachet exilant hors de Rennes tous les démis; les uns, au nombre de quarante-quatre, devaient se tenir éloignés d'au moins vingt lieues de la ville : c'étaient les plus exaltés, ceux qu'on considérait comme impossible de ramener, MM. du Pargo, de Guerry, du Bourg-

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blanc, de Kersalaûn, de Lohéac, de Toucheprais, de Lanlivy, etc., etc. ('); les autres, au nombre de trente-quatre, avaient simplement l'ordre de quitter Rennes; c'étaient ceux qu'on pensait avoir simplement cédé à l'intimidation et à la contagion de l'exemple et qu'on croyait pouvoir regagner, MM. de Kéroulas,de la Bourdonnaye de Montluc, Eveillard de Livois, de la Biochais, P^abroni de la Prégenterie, etc., etc. Ainsi, après six mois de tergiversations, on en arrivait à cette extrémité qu'on avait tout fait pour éviter; il n'y avait plus de Parlement de Bretagne ; il allait falloir constituer dans cette province un de ces nouveaux établissements judiciaires qu'on avait essayé plus d'une fois, et qu'on n'avait jamais réussi, à fonder d'une façon durable; et pour surcroit d'embarras, on allait être forcé de s'engager, sans s'être formé aucun plan de conduite, sans avoir réuni les preuves suffisantes pour obtenir une condamnation, dans une de ces déplorables aventures judiciaires qu'un gouvernement doit éviter à tout prix, parce qu'elles manquent rarement de tourner à sa confusion et de valoir à ses adversaires, fussent-ils coupables, le prestige et la popularité qui vont toujours à quiconque se dit et parait être persécuté. On se trouvait dans cette situation singulière, qu'il s'agissait moins de juger les procureurs généraux pour les crimes qu'ils avaient pu commettre, que de découvrir des crimes à leur charge, parce qu'on s'était mis dans la nécessité de les punir.

(') Beaucoup d'entre eux se rendirent à Vannes : comme cette ville était dans une grande fermentation et était jugée « républicawe » on ne tarda pas à les écarter, par de nouveaux ordres du mois de décembre, de ce foyer dangereux. Sept magistrats qui s'étaient retirés à Nantes furent, pour la même raison, relégués en divers endroits de la province.

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