CHAPITRE XII
LE PROCÈS DE M. DE LA CHALOTAIS ET LE BAILLIAGE d'aIGUILLON
Ce fut à son retour à Paris, le 16 novembre ('), que d'Aiguillon eut connaissance des graves événements qui venaient de s'accomplir en Bretagne. Jusque-là il avait passé la plus grande partie de l'année en déplacements continuels, tenu sans doute au courant des divers incidents qui se succédaient à Rennes par les bulletins que lui adressaient ses amis dans la province et que son secrétaire Noël était chargé, de Paris, de transcrire et de lui expédier, comme aussi de faire parvenir à Saint-Florentin (^), mais se renfermant la plupart du temps dans le silence sur ces événements déplorables. Il ne l'a rompu, à notre connaissance, que pour écrire le 20 juin un chaud éloge de l'abbé Boursoul qui avait déconseillé les démissions, et pour appeler le 3 juillet les rigueurs gouvernementales sur les auteurs des libelles et écrits injurieux au roi qui venaient d'être répandus dans la province (^). Mais on
(') Journal du commandement, IV, p. 342.
(2) En affirmant que le duc avait ignoré tout ce qui se passait, Linguet est allé beaucoup trop loin II n'est pas douteux que d'Aiguillon ait reçu des nouvelles de Bretagne. Mais il est probable qu'au moins en octobre et dans le commencement de novembre, il n'en a reçu que tardivement et après coup. Il avait passé le mois de juin et de juillet aux eaux de Bagnères, celui d'août à Barbottans (village du département du Gers où se trouvaient des eaux minérales), était revenu en septembre à Bagnères, puis avait voyagé dans le Midi de la France et le Nord de l'Espagne.
(') II. 436. Cette lettre du 3 juillet à Mesnard, où l'on a voulu voir la preuve que d'.\iguillon inspirait de loin les actes de Saint-Florentin, ne contient aucun nom propre et émet simplement le vœu que le roi venge sa majesté outragée : « Quoi- » que je sois persuadé que les pièces curieuses que je vous envoie vous sont déjà » parvenues, Monsieur, je me suis cependant décidé à vous les envoyer à toutévc- » nement, le secrétaire que j'ai laissé à Paris pour transcrire les bulletins secrets » qu'on m'adresse de Bennes m'ayant mandé qu'il n'avaitpas cru devoir joindre ces » impertinentes platitudes aux nouvellesqu'il copie pour M. le contrôleur général et » pour M. de Saint-Florentin. Je lui recommande par ce courrier d'avoir moins de » discrétion à l'avenir et de vous adresser les bulletins destinés pour M. le contrô- » leur général parce que vous en ferez l'usage que votre sagesse vous conseillera. » Les auteurs de ces belles pièces sont connus, les ministres qu'ils attaquent feraient
d'aiguillon n'a pas conskillk li; i'rociIs de la cfialotais 359
ne voit pas qu'il ait été consulté ni qu'il ait donné son avis sur les diverses déterminations prises par le ministère; on voit même qu'il a tenu à être le plus loin possible de Versailles et de la Bretagne tant que la crise n'était pas dénouée ('). En particulier il fut tout à fait étranger aux derniers incidents, étant alors en déplacements continuels à travers les Pyrénées, les Landes et le nord de l'Espagne, et séjournant rarement deux jours de suite dans le même endroit. Jeu joué, ont dit ses ennemis : comédie hypocrite organisée pour paraître n'avoir eu aucune part à des actes de violence et à des coups d'autorité dont il était au fond le véritable inspirateur, et dont la responsabilité pèse sur lui tout entière ; n'était-il pas le commandant de la province, chargé d'y exécuter les volontés de la cour, et est-il admissible qu'il n'ait pas été consulté en d'aussi graves circonstances ? N'était-il pas le neveu du secrétaire d'Etat de la province, et celui-ci l'exécuteur ordinaire de ses vengeances? Cependant on a déjà vu bien des circonstances où d'importantes mesures furent prises en Bretagne non seulement sans son aveu, mais même contre son opposition la plus formelle ; et, quant aux événements qui suivirent la démission du Parlement de Rennes, les contemporains impartiaux et bien renseignés affirment qu'il n'y prit aucune part. M. de Robien le dit et le répète dans sa correspondance (^) ; le conseiller d'Etat Gilbert de Voisins le cons-
>> bien d'en rire et de les mépriser, si eux seulsen étaient l'objet, mais le roi y est » trop oiïensé personncUementpour que la punition ne soit pas très sévère ou bien » il faudra renoncer à le servir ». Cette lettre, postérieure aux premières arrestations et venue trop tard pour inspirer la première consultation d'experts, n'a dû avoir aucune influence sur les événements.
(•) Une très curieuse lettre de M. de Robien (14 oct. 1765) nous montre quels ressorts d'Aiguillon avait fait jouer pour se procurer une prolongation de congé.
« Lorsqu'il est parti pour aller aux eaux, le roi lui avait ordonné d'aller
>) ensuite en Bretagne; il fallait une lettre du ministre qui lui permîlde n'y pas aller ; » la ducbesse a si bien fait que sans la solliciter elle l'a fait écrire. Elle s'est fait « questionner sur les projets de son mari; elle a répondu qu'il irait en Bretagne, » qu'il ne savait qu'obéir aux ordres du roi, qu'il ne craignait point les orages lors- » qu'il obéissait, etc. On a eu peur de voir f/rossir l'orage et enfin on a fait ce » qu'elle désirait ». Ainsi sa présence en Bretagne était considérée comme un obstacle à la pacification. Peut-on douter, après cela, que ses adversaires fussent guidés par des haines personnelles et non point par le souci des libertés de la province, qui n'étaient nullement en jeu?
(^) Lettres du 8 juin, du .3 novembre, du 18 novembre, etc. « Je ne pense pas, » mandait M. de Robien, quelque chose qu'on puisse dire là-dessus, que le duc y ait )) la moindre part. Vous savez combien il est éloigné de ces sortes de punitions
300 LA IJRETA(iNE KT LK DUC d'aIGUILLON
tate aussi, en ce qui concerne les dernières décisions prises relativement au Parlement de Rennes, et, chose particulière ment probante, le constate avec une nuance de regret ('). Les lettres particulières que d'Aiguillon adressait plus lard à Saint-Florentin, et dont on ne peut sans doute suspecter la sincérité, puisque d'Aiguillon n'avait aucun intérêt à y déguiser la vérité et qu'il eût élé ridicule de chercher à le faire, parlant à un ministre parfaitement au courant de ce qui s'était passé, confirment entièrement ce témoignage : « Je n'ai. jamais » eu, écrit-il le 16 février 1766 (^), de querelle particulière avec » les prisonniers; ils m'ont attaqué, parce qu'ils ont redouté » mon zèle pour le service du roi et pour le maintien de son » autorité, qui mettait obstacle à leurs projets... Je n'ai ni sol- » licite ni conseillé leur détention, et n'ai eu d'autre connais- » sauce de leur affaire que celle que la relation que je suis » forcé d'avoir avec leurs juges m'a donnée. »
Il Y a plus : si d'Aiguillon eût été consulté et que ses avis eussent été suivis, il eût certainement refroidi l'ardeur de ses amis de Bretagne à trouver des crimes aux procureurs généraux, et montré ce qu'il y avait de dangereux à se lancer, sans avoir en mains des preuves suffisantes, dans l'aventure du procès. Lorsqu'il était encore à Bagnères, il avait été invité par La Noue à faire déposer contre les La Chalotais l'abbé de Saint-Aubin, les Geslin et diverses autres personnes; il avait blâmé ce projet et invité La Noue à plus de modération. La Noue, homme passionné et animé contre les La Chalotais d'une haine furieuse, n'ayant pas tenu compte de ces conseils et ayant prétendu embrigader parmi les témoins à charge
» On ne se le persuaderait pas en Bretagne, mais je suis bien persuadé intimement » qu'il est affligé des malheurs qui nous menacent ».
(') Note de la main de Gilbert de Voisins, K. 712. Gilbert de Voisins cherche à excuser l'échec du plan suivi en novembre 1765 : « On a pris ce qu'il a élé possible )- de prendre d'éclaircissements sur les lieux ; le commandant était absent; il sem- » blail qu'il ne voulût ou ne pût se mêler davantage de l'affaire; c'est du moins >- l'idée où j'avoue que je fus alors ». (Or Gilbert de Voisins avait été lui-même pour beaucoup dans le plan qui fut adopté, il avait été à même de connaître toutes les particularités de cette affaire, et c'est son impression du moment qui a dû être la vraie). Il ajoute que les dernières remontrances du Parlement de Paris semblaient indiquer quelque disposition, de la part des parlementaires, à sortir de ce conflit sans en venir aux extrémités, et que c'est dans cette espérance que le Parlement fut réuni et les lettres patentes du 8 novembre rendues. C'est donc au ministère, et nullement à d'Aiguillon qu'incombe la responsabilité de cette tentative avortée.