D AIGUILLON N A PAS CO>'SEILLÉ LE PROCÈS DE LA (.HALOTAIS
l'homme du monde qui répugnait le plus à une semblable intervention, M. de Robien, celui-ci, tremblant de se voir compromis malgré lui dans des affaires auxquelles il tenait à rester étranger, courut aussitôt porter ses plaintes et ses lamentations chez d'Aiguillon, qui n'hésita pas à désavouer formellement l'excès de zèle de son ami, et à promettre k M. de Robien que sa neutralité serait entièrement respectée ('). Très probablement, il n'eût pas hasardé la démarche grave de l'arrestation des cinq magistrats (") ; non qu'il ne les
(') Lettre de M. de Robien à M. de Coniac. 3 déc. 1765. Cette lettre, qui met en scène, dans tout leur naturel, quelques-uns des principaux personnages de cette histoire, présente un grand intérêt : « L'été dernier, raconte i\L de Robien, M™e la » duchesse d'Aiguillon me fit dire par INL de la Noue qu'on rassemblait tout ce qui » pouvait L'Ire nécessaire pour perdre les Caradeuc père et fils, et qu'elle nie priait » de passer chez elle le lendemain avec ledit La Noue, que sûrement j'avais con- » naissance de quelques faits particuliers et que je les lui dirais; je répondis à La » Noue que j'ignorais absolument la conduite et les actions de ces messieurs, que » personne n'ignorait que tous mes parents étaient, ainsi que moi, brouillés avec eux » et que j'avais pour maxime d'examiner beaucoup moins les actions de ceux avec » qui j'étais brouillé que celles de mes amis, parce qu'elles m'intéressaient moins; » qu'en conséquence, je n'avais rien à dire contre M\L de Caradeuc et qu'il était » inutile que je fusse à celte conférence ». 11 s'y laissa cependant entraîner, mais n'y ouvrit la bouche que pour faire l'éloge des procureurs généraux : << J'ajoutai » que si ces messieurs avaient des ennemis, ils avaient aussi des amis, que leurs » amis étaient même très vifs pour eux, et qu'il fallait qu'ils eussent des vertus socia- » les; que je savais, par exemple, que le père était le meilleur de tous les pères et » que le fils était excellent mari, qu'on m'avait beaucoup parlé de ses attentions pour » sa femme ». Rien n'y fit et La Noue inscrivit quand même M. de Robien sur la liste des personnes pouvant fournir des faits contre les procureurs généraux. Dès qu'il le sut, M. de Robien, tout déconcerté, alla se plaindre à la duchesse d'Aiguillon, qui lui conseilla, surtout avec le nom qu'il portait (*), de ne pas se faire le chevalier de ces messieurs, puis au duc, dont l'accueil fut sensiblement différent : « J'ai été très content de lui, il a senti mon mécontentement et combien il était » fondé; il m'a dit que le sieur de la Noue était bien étourdi, qu'il lui avait écrit à » Bagnères pour lui proposer de faire déposer contre les procureurs généraux les » Geslin, l'abbé de Saint-Aubin et bien d'autres, qu'il avait, lui, blâmé ce projet, » qu'il avait jusqu'à ce moment ignoré les faits dont je me plaignais, que c'était une » bêtise, une platitude qu'il désapprouvait... Tout est iiaine, cabale, conclut- il, et on » y veut mêler, envelopper, les gens qui les haïssent le plus; ce qui m'arrive prouve » de plus en plus la nécessité de la discrétion et de la prudence. »
M. de Robien conserva de cette aventure un vif ressentiment contre M. de La Noue. Très dévoué à d'Aiguillon, il le plaignait (lettre du G mai 1766) « de s'être » enveloppé comme il l'a fait de gens méprisables et maladroits : la conduite du » sieur de la Noue lui sera imputée. »
(*)Le président de Robien, le seul des présidents à mortier que d'Aiguillon n'ait pas pu faire entrer dans son bailliage, était un des soutiens du parti chalotiste et la similitude de nom (bien qu'ils ne fussent point parents) valut parfois au procureur général syndic un mauvais accueil à la cour.
(2) Un recueil de notes sur l'affaire de Bretagne (H. 440), dont l'auteur ne nous
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crût pas coupables : il ne doutait pas, au contraire, qu'ils n'eussent trempe clans les intrigues les plus criminelles contre le bien du service du roi; mais il ne pensait pas que la preuve de ces intrigues put être judiciairement établie, et il n'eût demandé qu'à une attitude plus ferme du ministère et à une politique mieux suivie le moyen de les réduire à l'impuissance et de les faire cesser. En tout cas, ce n'eût pas été à des juges d'exception qu'il eût confié le soin de connaître de ce procès scabreux, mais au F^arlement de Rennes reconstitué, amélioré et qu'il eût évité de frapper dans sa totalité, comme on venait de le faire. Ce Parlement, en effet, n'était pas coupable tout entier; un petit groupe peu nombreux, mais d'autant plus digne d'égards, n'avait pas cessé de tenir bon contre les avanies qui lui étaient prodiguées; le roi lui devait et se devait à lui-môme d'honorer ces fidèles serviteurs d'une protection particulière, et c'était mal s'acquitter de cette dette que d'envoyer dans la province des juges étrangers, suspects par conséquent, et que les populations n'accepteraient jamais. La vraie méthode à ses yeux était de reconstituer avec les non-démis, avec ceux des démis qui consentiraient à reprendre leurs fonctions, et, en cas d'insuffisance, avec de nouveaux éléments, un Parlement véritable, conforme au droit et aux traditions de la province, et dans lequel celle-ci pût prendre vraiment confiance. Telles furent les vues, peutêtre imprudentes, peut-être inspirées par une idée incomplète des progrès qu'avait faits en Bretagne depuis six mois l'esprit d'opposition, mais à coup sûr empreintes d'une véritable, sinon d'une excessive modération, que d'Aiguillon développa devant les ministres et devant le roi, dès qu'il eut été appelé à Fontainebleau ('), et auxquelles il réussit à les rallier. Le roi l'autorisa « à écrire ou faire écrire à ceux des membres )) du Parlement les plus considérés dans la province, qu'on » savait n'avoir adhéré aux actes de démission que par une » condescendance déplacée pour l'avis du plus grand nombre, » pour les engager à redemander leurs charges ou à les repren-
est pas connu, mentionne, à la date du 4 octobre 1766, une lettre où d'Aiguillon aurait rappelé aux ministres « qu'il n'avait pas conseillé cette procédure crimi- .. nelle, qu'il l'aurait combattue si on l'avait consulté, et qu'il la regardait comme » devant avoir les suites les plus fâcheuses pour le service du roi et la tranquillité » de la province ».
('; Le 20 nov., d'après Linguet; le 30, d'après le Journal du commandement.